vignette|L'Affiche rouge. vignette|Tract de propagande reprenant au recto l'affiche et dénonçant au verso le « sadisme juif » et « le complot de lʼAnti-France », février 1944. Coll. musée de la Résistance nationale, Champigny. Le Groupe Manouchian-Boczov-Rayman désigne les 23 résistants communistes des Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée (FTP-MOI), condamnés à mort le et fusillés quatre jours après au mont Valérien, sur fond d'une vaste campagne de propagande antisémite, tous médias confondus, organisée du 18 au sous le nom de « l'armée du crime », dont une des déclinaisons est l'Affiche rouge, placardée sur les murs de Paris et d'autres villes, où sept des dix résistants incriminés sont juifs.
Le « Groupe Manouchian-Boczov-Rayman » devient en 1951 « Groupe Manouchian-Boczov » puis en 1954 « Groupe Manouchian ». Cette dénomination est utilisée la première fois lors du procès en 1944 par la propagande allemandeMichel Laffitte, « Le groupe Manouchian » in DVD-ROM La Résistance en Ile-de-France, AERI, 2004 Musée de la Résistance en ligne . Un « processus d'occultation de la mémoire MOI » dure ensuite « près de quarante ans », jusqu'aux , la « mémoire communiste » s'étant « longtemps focalisée sur la figure de Missak Manouchian pour l'arrimer à « l'histoire de l'Arménie soviétique ».
Le nom initial du groupe vient des trois ouvriers communistes et internationalistes, l'Arménien Missak Manouchian, le juif polonais Marcel Rayman, de l’équipe spéciale chargée des opérations importantes et le juif hongrois Joseph Boczov, chef du détachement des dérailleurs d'où venaient neuf des 23, devenu ingénieur chimiste.. La majorité est très jeune, ou moins. La moitié est constituée de Juifs et un tiers, de Polonais. Le groupe compte aussi trois Français, des Italiens de nationalité ou d'origine, parmi lesquels Rino Della Negra, footballeur du Red Star et deux Arméniens., de 38 et de .
Le , « toute la presse communiste, locale ou nationale » couvre la commémoration du premier anniversaire de leur exécution, qui réunit au cimetière d'Ivry-sur-Seine, ville d'où sont originaires quatre d'entre euxCélestino Alfonso, Robert Witchitz, Roger Rouxel et Wolf Wajsbrot . Les photos de l'Agence Roger Viollet montrent une grande banderole souhaitant la « gloire » aux « héros immigrés du procès Manouchian-Boczov ». Dans L'Humanité du jour, Boris Holban salue le « suprême hommage rendu par le peuple de Paris aux du procès Manouchian-Boczov ».
Leur histoire est racontée en 1951 par le poème Légion de Paul ÉluardLégion, in Paul Éluard, Hommages, 1950, rééd. in Œuvres complètes, , , Pléiade, Paris, 1968.dans le recueil titré Hommages., précédé dès février par les 200 Pages de gloire des 23, illustrées en couleurs et grand format, rédigées par David Diamant, pour le « comité français pour la défense des immigrés » (CFDI) et l'Association des anciens FTP, avec préface et postface de leurs présidents Justin Godart et Charles Tillon., soulignant la participation immigrée à la Résistance.. Entre-temps, le CFDI est devenu le MRAP, impliqué contre la répression du nationalisme algérien, qui mène au massacre du 14 juillet 1953 à Paris. La journaliste Madeleine Riffaud suit cette question à la La Vie Ouvrière (CGT) avec son compagnon Roger Pannequin, autre héros de la Résistance, chargé de la MOI au PCF. Charles Tillon rédige la préface de son document de mai 1951 sur les mineurs résistants du Nord. Roger Pannequin et lui sont victimes de brimades du PCF après ces deux livres, vus comme des « provocations » par Staline, alors en pleine répression antisémite et contre les ex-Résistants : en 1951, 11 des 14 accusés de ce qui deviendra en 1952 le procès de Prague sont juifs, comme la plupart des accusés du complot des blouses blanches de 1952-1953.
En réaction, les Éditions de Moscou rééditent un recueil de lettres de fusillés de 1946, mais dont sont expurgées celles des FTP-MOI, la préface de Louis Aragon gommant leur place dans la Résistance. Aragon accepte d'éditer un autre recueil, cette fois de nouvelles, dont une consacrée aux 23, mais en exigeant que tous leurs noms soient francisésArticle dans L'Obs en 1984 « « Été 44 » : Marc Levy raconte le trajet de son père vers l’enfer de Dachau » par Gwénaëlle Loaëc, le 13 mars 2021 dans Le Parisien , condition acceptée par les auteurs, Claude Lévy et son frère Raymond Lévy, père de l'écrivain à succès Marc LevyUne histoire vraie, par Claude Lévy et son frère Raymond Lévy, aux éditeurs français réunis, qui obtiennent le prix Fénéon 1953., qui obtiennent le prix Fénéon 1953. En 1961, l'histoire des 23 est chantée par Léo Ferré, dans L'Affiche rouge, sur un texte d'Aragon publié par L'Humanité pour l'inauguration en 1955 d'une rue du Groupe-Manouchian, réclamée dès 1951, avec un titre éponyme qu'Aragon change dès l'année suivante.
Résistance pendant la guerre Les Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée (FTP -MOI) sont issus de la « Main-d'œuvre immigrée » (MOI), regroupant les travailleurs immigrés de la CGT (CGTU) dans les années 1920, sur la base de la langue, pas de la nationalité.
La MOI joue un rôle dominant dans le soutien aux Républicains espagnols pendant la guerre d'espagne puis aux débuts de la Résistance. Elle se reconstitue clandestinement à l'été 1940 autour de six dirigeants majoritairement juifs: Arthur London, Jacques Kaminski, Edouard Kowalski, Adam Rayski, Marino Mazetti, Boleslaw Maslankiewicz"L’Affiche rouge" de Adam Rayski, Musée de la Résistance nationale et le polonais Louis Gronowski, qui à la fin 1938 avait pris la tête de la MOI, pour gérer la Retirada, afflux en France des combattants des brigades internationales de la Guerre d'Espagne, en lien direct avec un de leurs dirigeants Auguste Lecœur., premier chef résistant du Nord-Pas-de-Calais minier, et ses Résistants polonais de la mine, auteurs de l'attaque de septembre 1940 contre l'occupant allemand. Rapidement, la direction parisienne de la MOI est composée « de jeunes ouvriers mineurs du Nord-Pas-de-Calais, politiquement inexpérimentés » ., qui ont été contraints pour leur sécurité à quitter leur région.
En 1941 se crée un « triangle » de direction de la MOI, autour de Louis GronowskiLouis Gronowski, dit « Brunot », a participé au documentaire Des terroristes à la retraite. et Simon CukierDit « Alfred Grant ».. Puis des groupes armés sont constitués en sous la direction de Boris Holban, juif originaire de Bessarabie, qui défendent Paris, Lyon, Grenoble, ou encore Toulouse.
Parmi les recrues, Missak Manouchian combat aux côtés de Joseph Boczov, chef du premier détachement FTP-MOI, composé d'Hungaro-Roumains, de la région parisienne, puis sous la direction d'un autre juif, le Polonais Marcel Rajman. Ils formeront le « Groupe Manouchian-Boczov-Rayman »."Combattants, héros et martyrs de la Résistance : biographies, dernières lettres, témoignages et documents" par David Diamant, aux éditions Renouveau en 1984. appelé ensuite « Groupe Manouchian-Boczov » par le PCF en 1951 puis « Groupe Manouchian » dès 1954 par le même PCF, dont le poète Aragon a effacé toute référence aux « juifs » de ce groupe, Boczov et Rayman étant de cette confession..
Le , Arsène Tchakarian, Missak et Marcel Rajman attaquent une formation de feldgendarmes à Levallois-Perret.. À cette période, le groupe ne sait pas d'où viennent les armes, puisque le parti communiste n'en possède pas. Pour Arsène Tchakarian, une . Ce n'est que plus tard qu'il sera découvert que ces armes venaient de Londres via des parachutages. Jean Moulin avait convaincu le général de Gaulle qu'il n'était pas risqué d'armer des communistes, permettant à la résistance de s'unifier.
La MOI assure l'exécution, le , par Marcel Rayman, Leo Kneler et Celestino Alfonso, du général Julius Ritter, adjoint pour la France de Fritz Sauckel, responsable de la mobilisation de la main-d'œuvre (STO) dans l'Europe occupée puis trente opérations dans Paris du mois d'août à la mi-. Le rôle « central dans l’équipe spéciale chargée des opérations les plus spectaculaires » du juif polonais Marcel Rayman est reconnu par les historiens tout comme le « rôle important » d'un autre juif Joseph Boczov à la tête des neuf dérailleurs de train, tous juifs, inclus dans les de alors que les deux Arméniens trentenaires ne sont « représentatifs ni par l'âge, ni par l'origine, de la génération des rafles, celle des jeunes militants juifs en majorité polonais qui ont vu leurs parents disparaître dans les déportations ».
Entre-temps, deux coups de filet en mars et de la Brigade spéciale des Renseignements généraux ont affaibli le groupe et cette BS poursuit une vaste filaturedécrite dans l'ouvrage Les R.G. sous l'Occupation : quand la police française traquait les résistants, de l'écrivain Frédéric Couderc, qui aboutit au démantèlement complet des FTP-MOI parisiens à la mi-novembre avec dont celles de Manouchian et de Joseph Epstein le jour où ils ont rendez-vous en gare d'Évry Petit-Bourg, alors que, se sachant suivis depuis quelques mois, ils discutent de l'opportunité de disperser le groupeHenri Karayan, cité dans M. Courtois, « Ces Arméniens qui ont dit non », Nouvelles d'Arménie Magazine, , Association Nationale des Anciens Combattants et Résistants Arméniens, Paris, mars 2004..
Chute du groupe et hypothèse d'une trahison
Traqués par les Allemands, ces 23 résistants avaient échoué à obtenir leur repli vers la Zone sud, selon Mélinée Manouchian. La veuve de Missak Manouchian en accusa en 1985 Boris Holban, prédécesseur de Manouchian au même poste que lui lors de la diffusion à la télévision du film Des terroristes à la retraite de Mosco Boucault, précédé par une dans les médias. Elle accuse d'abord Holban de ne pas avoir favorisé la cache du groupe dans d'autres régions, puis d'avoir « donné » le groupe aux Allemands.
Boris Holban a méthodiquement démenti en 1989, dans ses mémoires"Testament" par Boris Holban. Édité par Calmann Levy en 1989.. L'hypothèse de sa responsabilité, ou même d'une trahison, s'appuie sur la phrase censurée dans la lettre de Missak Manouchian à son épouse, d'autant qu'est publiée en aux Éditions de Moscou, préfacée par Louis Aragon, une réédition du recueil de lettres de fusillés de 1946, cette fois expurgé de toutes les lettres des membres du groupe Manouchian.
L'hypothèse d'une trahison n'est plus jugée crédible au et est finalement abandonnée par le consensus des historiens., qui ont entre-temps documenté, grâce au recoupement des archives et témoignages, les moyens très importants déployés par la police française pour organiser simultanément des dizaines de filatures et ainsi préparer un procès de grande ampleur, qui doit servir à l'administration de Vichy à organiser, de concert avec les Nazis, une vaste campagne de propagande antisémite, visant entre autres à justifier la Rafle du Vél d'hiv de l'été 1942.
La réédition en 1951 du recueil de lettres de fusillés de 1946, expurgé de toutes les lettres de membres du groupe Manouchian, provient du contexte antisémite du début des années 1950 à Moscou, selon l'historien Stéphane Courtois.
Parodie de procès et exécutions Une « parodie de procès », selon l'historienne Annette Wieviorka"Anatomie de l'affiche rouge", par Annette Wieviorka, interview dans La Grande Librairie le 15/02/2024, est menée de façon expéditive, en un seul jour, le à l'hôtel Continental. Manouchian se tourne vers ses accusateurs et leur jette ..
La « défense » est commise d'office et rappelle les « aveux » des accusés. Le réquisitoire dure un quart d'heure, mais les historiens ne savent pas si des journalistes « français » et « étrangers » ont, comme l'affirment certains journaux, été admis à l'audience, la presse collaborationniste dénonçant le « cynisme » d'accusés qui assument pleinement les attentats qu'ils ont commis.