Le Déjeuner est une huile sur toile réalisée par François Boucher, signée et datée de 1739. Scène de genre et manifestation élégante d'un nouvel art de vivre à la française, ce tableau est exposé dans le musée du Louvre.
Aperçu historique vignette|Dans la même série de peintures d'intérieur, Boucher signe en 1746 La Marchande de modes. vignette|Autre scène intimiste du peintre, La toilette signée en 1742. vignette|Portrait supposé de Mme Boucher, signé et daté de 1743 (collection Frick). Lorsqu'il compose cette œuvre, Boucher a trente-six ans et fait désormais partie de la bourgeoisie montante. Il est déjà un peintre mondain, le portraitiste semi-officiel des femmes à la mode, épouses ou maîtresses des financiers, gagnant une fortune rapide et un renom considérable. Sa carrière prend un tour très brillant lorsqu'il devient protégé de Madame de Pompadour en 1745 et atteint son apogée lorsqu'il est nommé Premier Peintre du roi vingt ans plus tard.. Alors qu'il est surtout connu pour ses scènes pastorales bucoliques et ses compositions mythologiques à sujet érotiqueCes scènes s'adressent à la clientèle de la haute société (aristocratie et grande bourgeoisie). Dans leurs demeures, . Cf ., il s'essaye avec prudence dans le domaine de la scène de genre de 1739 à 1746Moins à l'aise dans ce domaine que Chardin (voir les scènes de genre similaires Le Bénédicité et son pendant La Mère laborieuse, . Cf ..
Les historiens ignorent le nom du commanditaire de ce tableau mais imaginent qu'il s'agit d'un riche bourgeois amateur d'art voulant orner son hôtel particulier, imiter le mode de vie de l'aristocratie et mettre en scène les valeurs de sa classe sociale (rôle de la femme dans la cellule familiale, nouveau regard sur l'enfance, consommation de boissons exotiques de luxe dont les vertus thérapeutiques supposées séduisent…).. La toile peut être due aussi à une volonté de se placer sur un marché de l'art émergent, qui fait qu'un artiste est libre de peindre et de dessiner « au hasard » ou à des fins de reproduction, Boucher imitant pour la bourgeoisie moyenne (négociants, artisans, hommes de loi, médecins, savants et artistes) certaines œuvres de J.-F. de Troy qui évoquent la vie de personnages de l'aristocratie et la haute bourgeoisie parisiennes. Les graveurs de cette époque comme Bonnet, François ou Demarteau peuvent même vendre des dessins vendus sous forme d'estampes à un public nouveau constitué de petits bourgeois et même des gens du peuple.
Le tableau passe entre les mains du marchand mercier Edme-François Gersaint, fournisseur de Boucher qui a pu acquérir plusieurs éléments du mobilier visible dans le tableauOn retrouve des descriptions de ce mobilier dans l'inventaire après décès et le catalogue de vente de sa succession. Pierre Rémy, Catalogue raisonné des tableaux, desseins, estampes, bronzes, terres cuites, laques ..., de feu M. Boucher, Paris, 18 février 1771 (Lugt 1895)., dans la boutique du pont Notre-Dame.. L'œuvre est revendue une première fois en 1749 lors d'une vente aux enchères, puis elle passe entre les mains de différents propriétaires avant d'être léguée en 1895 par le collectionneur d'art Achille Malécot au musée du Louvre où elle est conservée..
Description L'artiste peint une scène domestique intime au sein d'une famille bourgeoise réunie dans son boudoir pour déguster un breuvage (chocolat ou café) au matin, après le réveil. Le centre de la composition est occupé par une petite table volante à tiroir laquée en noir et rouge, sur laquelle est disposé un service en porcelaine. Ce service est composé de soucoupes, de gobelets campaniformes sans anseLa vapeur s'élève de deux tasses remplies du breuvage fumant. et d'un pot à sucre assorti (les motifs sur la céramique évoquant la porcelaine de Chine). Un toast (ou une brioche ?) repose sur un plateau. Derrière la table se tient un homme en habit vert qui a posé sur la « cheminée à la française » une verseuse en argent au bec surélevé, destinée à servir une boisson chaudeComme le montre la serviette blanche qui l'enveloppe et le long manche de bois qui évite de se brûler. Les pieds de la verseuse permettent de glisser un réchaud dessous.. La maîtresse de maison à droite, maquilléeVisage piqué de deux mouches, front poudré, rouge aux joues. mais encore en déshabillé, est coiffée d'un bonnet de nuit à dentelle et porte sur ses épaules une cape de velours rouge doublée de fourrure. Elle présente une cuillère à une petite fille assise sur un tabouret. Cette dernière, coiffée d'un toquet et portant encore une robe à lisière, tient fermement serrée contre elle un cheval à roulettes chargé d'un bât fleuri, sans renoncer à sa poupée délicatement vêtue placée le long de son siège. En face, une femme de trois quarts de dos, également en toilette d'intérieur, nourrit le dernier-né assis sur ses genoux qui dirige son regard vers le peintre.
La vue partielle du boudoir traduit l'omniprésence du mobilier de style rococo (miroir en arabesque, pendulecartel, appliques murales en bronze doré, console portant une céramique « bleu et blanc » montée en vase pot-pourri) dans un intérieur confortable et raffiné. Seules font exception les deux étagères situées de chaque côté de la cheminée de marbreLe trumeau de glace de cette cheminée est surmonté d'un médaillon représentant une vue du Pont Salario. sur lesquelles sont exposés des objets décoratifs et utilitaires (théière en argent, magot représentant le Bouddha rieur, livres…)..
Analyse Influencé par son mode de vie bourgeoise, Boucher utilise son appartement de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, décoré à la dernière mode mais sans fasteIl n'a pas les prétentions mondaine de J.-F. de Troy., pour peindre une scène de bonheur familial. Cet espace de sociabilité intime, richement décoré (tapis, mobilier élégant, boiseries dorées rehaussées par des tentures) est centré sur le service à porcelaine, témoin d'un art de la table dans lequel la bourgeoisie investit son besoin de consommation ostentatoire.
L'homme peint qui tient le manche d'un récipient est un garçon limonadier (ce que suggère le port d'un tablier blanc, la déférence ou le jeune âge du serveur), ou François Boucher lui-même servant le petit-déjeuner à sa famille, à l'instar du roi Louis XV qui prenait du plaisir à préparer et servir en personne le café à ses invités dans l'intimité de son Petit Appartement..
Les historiens de l'art ayant consacré une étude sur ce tableau restent indécis quant à la nature de la boisson servie : ils présentant ce récipient comme une cafetière ou comme une chocolatière avec des argumentsArguments en faveur de la chocolatière : le chocolat est la boisson chaude principale consommée par les femmes de la classe aisée ; la cafetière peinte ne ressemble pas à la cafetière que possédait Boucher et dont la description est connue. Arguments en faveur de la cafetière : le sucre sur la table n'est généralement pas associé à la boisson chocolatée dans lequel il est incorporé dès la cuisson du breuvage ; le chocolat n'est pas servi au petit déjeuner ; éducation gustative des enfants à la boisson caféinée normalement réservée aux adultes ; le couvercle de la verseuse n'est pas doté de trou laissant passer le moussoir (fouet à chocolat), alors que cet ustensile est représenté sur d'autres tableaux . En réalité, le chocolat peut être consommé le matin, comme le thé et le café qui sont à cette époque des produits de luxe. Au , servi avec le thé et le bouillon, le chocolat est également utilisé pour clore une réception. Cf , . qui ne permettent pas de trancher..
La femme de dos, vêtue d'une modeste robe bleue, est sans doute une parente (peut-être la sœur du peintre), la nourrice ou la préceptrice des enfants. La présence des enfants, habituelle pour nous, témoigne de l'évolution de l'attention portée sur eux au . L'enfant .
Selon l'historien Daniel Roche, cette peinture de genre dans un intérieur, inspirée de la tradition hollandaise, montre de façon exemplaire . Il atteste .
Robert Muchembled conclut : .
Notes et références
Voir aussi Bibliographie
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