Les disparitions forcées au Liban ont eu lieu pendant la guerre du Liban (1975-1990) ; les disparus sont des personnes victimes d'enlèvements, d'emprisonnements, ou tuées dans des massacres. Les milices de tous bords opérant sur le territoire libanais ainsi que des acteurs étatiques, la Syrie et Israël, sont à l'origine de ces « disparitions ». Le nombre de disparus serait de d'après le bilan officiel établi par l'État en 1990. Ils sont appelés en arabe mafqûdîn (disparus) ou makhtûfîn (kidnappés).

Les demandes des familles qui réclament la vérité sur leur sort se heurtent à la force d'inertie des chefs politiques compromis, pour nombre d'entre eux, dans les crimes perpétrés durant la guerre. Plus de trente ans après la fin de la guerre, les personnes toujours portées disparues sont soit détenues dans des prisons syriennes ou israéliennes, soit mortes. En 2018 est adoptée la « loi 105 sur les disparus » qui reconnaît le droit à l'information pour les familles et prévoit la création de commissions d'enquête ; en les effets de la loi peinent encore à se concrétiser.

Les disparitions forcées habitent la mémoire collective libanaise et ont inspiré de nombreuses œuvres artistiques.

Disparitions forcées pendant la guerre

Nombre L'estimation de est celle de l'État libanais au lendemain de la guerre ; elle se fonde sur les requêtes déposées par les familles auprès de la police. Toutefois le nombre réel est probablement inférieur parce que certains disparus ont fait l'objet de plusieurs requêtes, et en tout état de cause il a diminué depuis 1990 parce qu'une partie des kidnappés est revenue sans que leur famille ait pensé à annuler le signalement.

Selon des ONG, le nombre est, en 2020, de à Carmen Hassoun Abou Jaoudé, « Opportunités et défis de la justice transitionnelle au Liban : la centralité de la question des disparus ou Chronique d’une guerre inachevée », Confluences Méditerranée, 2020/1 (), , lire en ligne.

Catégories Les disparitions au Liban peuvent relever de plusieurs cas de figure :

Des enlèvements par des miliciens, libanais ou palestiniens, ou par des services de renseignements ; la plupart des victimes qui ne sont jamais revenues sont probablement décédéesLynn Maalouf, « Les disparitions forcées au Liban : l’héritage immuable d’une nation », dans Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), sous la direction de Franck Mermier et Christophe Varin (dir.), Arles, IFPO/Sindbad/Actes Sud, 2010. Le but des enlèvements pouvait être un échange d'otages, ou le paiement d'une rançon ; il y a eu également des cas de vengeance, et des exécutions sommairesYves Mirman, « Se mobiliser au nom du droit au Liban : la cause des disparus », Les Carnets de l’Ifpo, 13 novembre 2012, lire en ligne  Des enlèvements suivis d'un emprisonnement en Syrie ; les victimes pourraient être demeurées en vie longtemps après la disparition  Des enlèvements suivis d'un emprisonnement en Israël ; les victimes pourraient être demeurées en vie longtemps après la disparition Des morts pendant les massacres ou au combat ; les corps n'ont jamais été restitués aux familles et ont probablement été enfouis dans des fosses communes.

Un exemple célèbre relayé par la presse internationale est celui de centaines de Palestiniens toujours disparus (fin 2022) après avoir été raflés par l'armée israélienne lors du massacre de Sabra et Chatila quarante ans plus tôt. Un cas fortement médiatisé en France est celui des otages français, et notamment du sociologue Michel Seurat enlevé par le Jihad islamique au Liban en 1985, mort en captivité en 1986, et dont la dépouille ne sera restituée qu'en 2006.

Depuis 1990, des prisonniers ont été libérés des prisons syriennes en 2000 (à la mort de Hafez al-Assad) et surtout en 2005 (lors du retrait de l'armée d'occupation syrienne du Liban). Des échanges de prisonniers et de corps de combattants ont eu lieu entre le Hezbollah et Israël en 2000, 2004, 2008.

Déni des autorités après la guerre

Amnistie de 1991 Une loi d’amnistie est adoptée le ; elle soustrait les responsables des crimes commis durant la guerre à la justice pénale, crimes dont font partie les disparitions forcées. Cette loi d'amnistie a favorisé l'arrêt des combats, mais elle a permis à d'anciens chefs de milice de poursuivre dans la voie de la politique et de « régner » après le temps des massacres.

L'arrivée au pouvoir des acteurs de la guerre a fait obstacle à l'instauration d'une commission vérité et réconciliation, un des instruments de la justice transitionnelle qui aide à la cicatrisation des blessures dans une société post-conflit.

Loi de 1995 En 1995 est adoptée la « loi 434 » qui autorise les familles à déclarer le décès d'une personne disparue, dans les cas où la disparition date de plus de quatre ans, pour régler des questions juridiques telles que les successions. Cette loi traduit le désengagement de l'État concernant les questions de mémoire et de réconciliation ; elle reconduit l'amnésie officielle associée à la loi de 1991.

Enquêtes de 2000, 2001, 2005 En 1998 le président de la République Elias Hraoui affirme qu'il ne reste plus aucun Libanais dans une prison syrienne ou israélienne ; en 2000 cependant, des dizaines de prisonniers politiques libanais sont libérés des geôles syriennes où ils étaient détenus depuis plusieurs années.

Sous la pression des familles de disparus, des commissions d'enquête sont instituées à titre provisoire en 2000, 2001 et 2005. L'enquête de 2000 conduit le gouvernement à reconnaître l'existence de fosses communes ; il ne tente pas d'en établir la liste exhaustive et déclare qu'il est impossible d'identifier les corps dans celles qui ont été mises au jour. L’ONG Act for Disappeared localise pour sa part 112 sites de charniers (en 2014).

Conséquences de cette inaction La mauvaise volonté dont font preuve les responsables politiques en matière de recherche de la vérité produit des effets sur les familles des disparus et sur la société entière.

Pour les proches, les souffrances psychologiques liées à la perte d'un être cher sont aggravées dans le cas d'une disparition ; l'incertitude prolonge l'attente et fait obstacle au travail du deuil.

Pour la société entière, l'occultation des crimes perpétue une forme de guerre souterraine, d'autant plus que les anciens criminels ont pris les rênes du pouvoir. Il est généralement admis qu'après un conflit, la réconciliation avec le passé et l'apaisement de la souffrance supposent une reconnaissance préalable des violations du droit commises durant la période antérieure.

Mobilisation sociale contre l'occultation des disparus Consolidation de la paix

Les activistes de la société civile et du monde artistique mobilisés en faveur du droit à la vérité sur le sort des disparus mettent en avant, au-delà de l'objectif humanitaire, les enjeux citoyens que constituent la consolidation de la paix (peacebuilding), la justice transitionnelle, et la transformation démocratique du Liban«Les activistes sont conscients qu’une reconnaissance du droit au savoir, à la réparation et à la justice dans les cas de disparition est au cœur d’un processus plus général de consolidation de la paix», Carmen Hassoun Abou Jaoudé, « Opportunités et défis de la justice transitionnelle au Liban : la centralité de la question des disparus ou Chronique d’une guerre inachevée », Confluences Méditerranée, 2020/1 (), , lire en ligne.

La paix obtenue en 1990 demeure inachevée, comme le montrent de nombreux épisodes de violence depuis cette date. La seule initiative témoignant d'une reconnaissance des victimes civiles de la guerre est le versement, dès 1993, de compensations financières aux populations déplacées. Les personnes qui œuvrent pour les disparus soulignent la fragilité d'une paix obtenue en échange d'un renoncement à l'exigence de justice«Exténués par plus de quinze années de violence, les Libanais ont consenti à l’équation "paix contre justice" et à celle de "paix contre vérité"», Carmen Hassoun Abou Jaoudé, « Opportunités et défis de la justice transitionnelle au Liban : la centralité de la question des disparus ou Chronique d’une guerre inachevée », Confluences Méditerranée, 2020/1 (), , lire en ligne ; elles présentent leur action comme «une démarche citoyenne et préventive». Leur objectif est de renforcer la cohésion sociale, restaurer la confiance des Libanais dans l'État.

Organisations de familles de disparus Les familles des disparus de la guerre forment un mouvement de la société civile non confessionnel et non partisan. Avançant d'abord en ordre dispersé, elles se sont organisées après 2007, date de la mise en place d'un Tribunal spécial des Nations Unies pour le Liban, en judiciarisant leur combat, en se réclamant des principes de la justice transitionnelle, et en sollicitant l'aide d'ONG de défense des droits de l’homme comme International Center for Transitional Justice, Human Rights Watch ou la Croix-Rouge. Une de leurs principales demandes est l'ouverture des fosses communes. Les organisations les plus connues sont le Comité des familles de disparus au Liban fondé par Wadad Halwani en 1982, le Support of Lebanese in Detention and Exile (SOLIDE) centré sur les disparus en Syrie, créé en 1989, et SOLIDA (Soutien aux Libanais détenus arbitrairement) actif depuis 1996, devenu le Centre Libanais des Droits Humains.

Les femmes jouent un grand rôle dans cette activité militante«Cette quête de la vérité est principalement portée par des femmes : mères, sœurs et filles de disparus», ; elles organisent régulièrement des sit-in dans le centre-ville de Beyrouth ; la figure la plus emblématique est Wadad Halwani, dont le mari a été enlevé sous ses yeux en 1982, et qui se bat depuis plus de pour connaître la vérité au sujet de cette disparition.

Le Comité des familles des disparus et d'autres organisations, donnant à leur action une portée plus large que celle de la défense des disparus, demandent que la date du premier jour de la guerre du Liban, le , soit commémoré chaque année. Le credo associé au est : « Qu'il soit rappelé pour qu'il ne se répète pas » (Tinzakkar lamâtin‘âd).

Travail du CICR Depuis 2012, le Comité international de la Croix-Rouge travaille à une collecte de données concernant les disparus. Il a enquêté auprès de pour établir les circonstances de la disparition, pris des renseignements sur la taille, la dentition etc. des personnes concernées. Il a recueilli des échantillons de salive des parents des disparus pour en extraire l'ADN et aider à l'identification des corps en prévision d'une ouverture des fosses communes. Ce travail vise à compenser l'inaction du gouvernement.

Expositions En 2006, le Comité libanais des familles de disparus commande à l'artiste Nada Sehnaoui une installation qu’elle intitule Waynoun ? (Où sont-ils ?) pour commémorer la date du début de la guerre, le : 3000 noms et 400 photographies sont collés sur des ballons géants noirs ou blancs, et exposées dans une ruine de guerre, L'Œuf, devenu un lieu de mémoire dans le centre-ville de Beyrouth

En 2008, deux installations, Missing (Disparus) et In a sea of oblivion (Dans une mer d’oubli) sont présentées dans L'Œuf par Umam Documentation & Research, puis dans plusieurs villes libanaises ; « Missing » expose 500 photos de disparus.

En 2012, une installation intitulée est créée par l'artiste Reine Mahfouz ; une partie de l'œuvre montre des photos de bulldozers qui mettent au jour des fosses communes ; une autre est composée de vêtements, de chaussettes et d'affaires de disparus, traces de ces personnes qui demeurent par-delà leur absence. L'installation, exposée dans le bâtiment du Ministère du Tourisme, est soutenue par l'ONG Act for the Disappeared.

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