La renaissance de l'eau-forte couvre une période dans l'histoire de l'art qui va de 1850 à 1930, caractérisée par un intérêt croissant des créateurs, marchands, collectionneurs, pour le procédé de l'eau-forte et les représentations originales qui en découlent sous la forme d'estampes.
Histoire
L'eau-forte est un procédé de gravure en taille-douce sur métal qui, avec la pointe sèche, remonte à la fin du . Durant près de trois siècles, elle permit de produire de nombreuses images originales ou d'interprétation, et de les diffuser à une centaine d'exemplaires chacune. Le sommet de cet art est sans doute atteint par les estampes conçues par Rembrandt et Piranèse, respectivement au et au . Avec l'introduction de la lithographie au tout début du , le procédé connaît une éclipse, tandis que, de son côté, la xylographie et le burin permettent de produire rapidement et à moindre coût des images destinées aux périodiques (comme les journaux et fascicules illustrés), ou aux ouvrages de littérature populaire, et ce, à une époque où la presse et la mécanisation sont en plein essor. Même si la lithographie permet bientôt l'emploi de la couleur selon un procédé assez laborieux et lourd, l'eau-forte va demeurer l'endroit de production de représentations originales, regardé comme un procédé moins utilitaire, dont vont s'emparer à nouveau les peintres entre 1830 et 1850, face aux productions plus commerciales. Ils l'investissent car ils y trouvent les moyens d'une expression, d'un geste, d'un crayon, plus libres et singuliers : ce faisant, ils répondent à une demande du marché de l'art, qui va aller croissanteWilliam McAllister-Johnson, « Le Répertoire critique de la gravure au Salon, 1673-1824 », in: Nouvelles de l'estampe, juil.-oct. 1978, .Janine Bailly-Herzberg, Dictionnaire de l'estampe en France 1830-1850, AMG-Flammarion, 1985, ..
Un souffle romantique vignette| Charles Jacque, La Truffière, eau-forte, 1845. vignette|Samuel Palmer, The Rising Moon, éditée par The Etching Club en 1857. Les principaux pays où se manifeste cette renaissance sont l'Angleterre, la Belgique, la France, les États-Unis (Boston et New York), l'Italie, les Pays-Bas, la Suisse, et plus tardivement, l'Allemagne et la Scandinavie.
Tandis que Edme-François Gersaint, Adam von Bartsch puis Claussin notamment entreprenaient un inventaire de l'œuvre gravé de Rembrandt permettant une redécouverte de son travail, on se doit de citer les productions de Boissieu, Léopold Robert et de Goya, qui toutes manifestent au cours des années 1780-1820 un attrait majeur pour l'eau-forte, la manière noire, l'aquatinte, ce dernier artiste produisant des suites remarquables, où les demi-teintes et les noirs restitués par l'acide et le vernis, fondent un univers obsessionnel et résolument singulier, composé de halos, d'aplats, de hachures ténues, tournant le dos à une « ligne claire » propre au néo-classicisme Bamber Gascoigne, How to Identify Prints: A Complete Guide to Manual and Mechanical Processes from Woodcut to Inkjet, Thames & Hudson, 2004 , .. Mais c'est du côté du goût pour le paysage, champêtre mais aussi urbain, que viendra un premier soubresaut, et ce goût s'illustre notamment en Angleterre, avec des artistes comme Samuel Palmer, John Sell Cotman, et John Crome. Dans la lignée de ceux-ci, est fondé en 1838 à Londres, The Etching Club, une société d'aquafortistes (en ) initiée par Charles West Cope, qui fut active jusqu'en 1878 Anthony Griffiths, Prints and Printmaking, Londres, British Museum Press, 1996, ..
L'eau-forte à la conquête du marché de l'art vignette|Charles Meryon, La Morgue, 1854. vignette|A.-P. Martial, Le siège de la Société des aquafortistes (vers 1865). L'entrée est au 79 de la rue de Richelieu. vignette|Paul Mathey, Félicien Rops dans son atelier regardant une épreuve, eau-forte, 1875. En France, la découverte des paysages de John Constable lors d'une première exposition en 1821 produit un choc esthétique considérable. Ses œuvres sont bientôt traduites par l'aquafortiste David LucasExposition au Grand Palais, « Constable. La Révolution tranquille du paysage : La France », in: Dossier de l’art, vol. hors-série, n° 91, 2002, .. À Paris, rue des Amandiers-Popincourt, vers 1838-1840, l'artiste Charles-François Daubigny va, d'abord timidement, employer le procédé de l'eau-forte pour exécuter quelques vignettes destinées à l'éditeur Léon Curmer ; ce sont des paysages, sans doute inspirés de motifs pris sur le vif. Daubigny fait partie d'un cercle d'artistes souvent réduit (à tort) à la seule ville de Barbizon, et son influence sera grande, on trouve dans son entourage Corot, Millet, et Charles Jacque, qui plus tard, expérimenteront la technique du cliché-verreJ. Bailly-Herzberg (1986), .A. Griffiths (1997), .. Dans les années 1850, le travail unique de Charles Meryon, premier artiste uniquement aquafortiste, permet de découvrir des paysages urbains d'une grande puissance visuelle que salua Charles Baudelaire, en critique habituellement féroce. Mais l'élan commercial est donné en 1857 par une invention, la plaque de cuivre recouverte d'une fine couche d'acier par électroplacage, qui permet aux motifs gravés de résister plus longtemps à l'usure provoquée par la presse au moment de l'édition de l'estampe ; de fait, la production sérielle d'une seule estampe peut augmenter, et son coût marginal baisser. Cette découverte intéresse bientôt les places de Londres, Paris et New York. Un an plus tôt, le jeune Félix Bracquemond commence à s'intéresser à l'eau-forte aux côtés de Paul GavarniSophie Monneret, L'Impressionnisme et son époque : Noms propres A à T, vol. 2, t. 1, Robert Laffont, 1987, .. Des essais sur supports passés par électroplacage sont tentés à Londres par Francis Seymour Haden et Whistler qui fondent une petite presse, mais peu concluante. En , Baudelaire signe un article dans la Revue anecdotique des excentricités contemporaines intitulé « L'eau-forte est à la mode »Valérie Sueur-Hermel, « Le réveil de l’eau-forte dans la seconde moitié du siècle », in: Nouvelles de l'estampe, n° 266, avril 2021 (lire sur OpenEdition).. Quelques semaines plus tard, à Paris, Alfred Cadart lance la Société des aquafortistes, une entreprise commerciale qui va ouvrir boutique et vendre des eaux-fortes originales d'artistes, ainsi que du matériel pour graver, et proposer même des cours de gravure jusqu'en 1867Frits Lugt, « Collection A. Cadart & Luquet », in: Fondation Custodia, Les Marques de Collections de Dessins & d’Estampes, 1921-2010.. Cette entreprise se perpétuera jusqu'en 1881 sous la forme de deux nouvelles sociétés, « L'Illustration nouvelle » et « L'Eau-forte en... », qui doivent beaucoup à Bracquemond, Maxime Lalanne, Martial Potemont, et à des imprimeurs-graveurs comme Auguste Delâtre (qui admirait Meryon), Lemercier, Auguste Clot, et produiront plusieurs centaines d'estampes, contemporaines de l'émergence du courant impressionniste (Édouard Manet en fut membre). Le marché français de l'eau-forte semble alors définitivement installé. En 1866, Cadart et Luquet s'en vont fonder à New York le French Etching Club, qui reste la première association consacrée à l'eau-forte du continent américainIntroduction à Janine Bailly-Herzberg, L'Eau-forte de peintre au siècle : la Société des aquafortistes (1862-1867), Laget, 2 tomes, 1972.. Ils organisent dans la foulée une exposition à la Leonard's Room de Boston, qui rassemble une centaine d'estampesFirst Exhibition in Boston of Pictures: The Contributions of Artists of the French Etching Club at Leonard's Room, catalogue, Imprimerie du Messager franco-américain, 1866 — lire en ligne. Le collectionneur américain Samuel P. Avery vit l'exposition et entreprit un voyage à Paris afin d'y acheter des eaux-fortesJ. Bailly-Herzberg (1972), .. En , inspirée par l'expérience française, est fondée à Bruxelles la Société internationale des aquafortistes, sous l'impulsion de Félicien Rops.
En 1863, Whistler emmène Alphonse Legros à Londres. Ce dernier connaissait Cadart et son associé Jules Luquet, lequel travaillait pour Gustave Courbet. Quand Legros devient professeur à la Slade School of Fine Art, il transmet à ses étudiants le goût et la pratique de l'eau-forteA. Griffiths (1996), .. Quant au Traité de la gravure à l'eau-forte de Lalanne (1866), il est traduit en anglais en 1880 et est largement diffusé en Angleterre et aux États-Unis Maxime Lalanne, notice du British Museum..
Aux États-Unis, à Manhattan, est créé en 1877, le New York Etching Club : les premières eaux-fortes sortent d'une presse gérée à domicile chez le peintre paysagiste James David Smillie avec son associé, le graveur Robert Swain Gifford ; ils diffusent les travaux de leurs membres dans les pages du magazine The American Art Review publié en collaboration avec le musée des beaux-arts de Boston. Des associations similaires vont fleurir : à Boston (1881), Philadelphie, Cincinnati, Brooklyn, Chicago, jusqu'à la fondation d'une structure de dimension nationale, la Society of American Etchers (1888) J. Ripley W. Hitchcock, Etching in America, New York, White Stoke & Allen, 1886, (lire sur InternetArchive).. Le marchand d'art newyorkais Frederick Keppel fait preuve d'un dynamisme hors-pair, et ce, dès 1868, accueillant des expositions de graveurs européens et américains, et établissant des liens forts avec des collectionneurs comme Atherton Curtis Frederick Keppel, The Golden Age Of Engraving. A Specialist Story About Fine Prints, New York, The Baker and Taylor Company, 1910 — ouvrage en ligne..
Alors que Paris connaît dans les années 1870 une véritable fièvre éditoriale aquafortiste avec des productions diligentées par Philippe Burty (Sonnets et eaux-fortes, 1869), Richard Lesclide et Frédéric Régamey, Londres voit la naissance de la Society of Painter-Etchers en 1880, sous la houlette de Francis Seymour Haden dont l'un des premiers membres est Alphonse Legros. En , Paris répond par la formation de la Société des aquafortistes français, initiée par Auguste Laguillermie.
L'Italie, sous l'influence de Cadart, voit la naissance à Turin de L’Acquaforte en 1869, puis la fondation en 1874, d'une nouvelle association, Gli Acquafortisti, qui doivent beaucoup aux efforts du peintre-graveur Federigo Pastoris, d'Alfredo d'Andrade et Vittorio Avondo « Pastoris, Federigo », in: Angelo De Gubernatis et Ugo Matini, Dizionario degli artisti italiani viventi, pittori, scultori e architetti, Florence, Le Monnier, 1889, ..
En Russie, Mihály Zichy fonde la Société des aquafortistes russes (Общество русских аквафортистов, 1871-1874) avec le peintre-graveur Lev Mihajlovič Žemčužnikov (1828-1912) et (1830-1909) qui furent les premiers à réintroduire ce procédé à Saint-Pétersbourg « Сомов (Андрей Иванович) », in: Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron, XXXa, 1900, ..
Aux Pays-Bas, est fondé à Amsterdam le Nederlandsche Etsclub en 1885 par (1859-1925), Jan Veth et Willem Witsen, qui éditent des eaux-fortes jusqu'en , entre autres de Marius Bauer, Floris Verster, Philippe Zilcken, Willem de Zwart Jeroen Giltay, « De Nederlandsche Etsclub (1885—1896) », in: Nederlands Kunsthistorisch Jaarboek (NKJ), Vol. 27, 1976, (lire sur JSTOR)..
Entre couleurs timides et monochrome dominant vignette|redresse|Publicité pour Paris à l'eau-forte, édité par Richard Lesclide et Frédéric Régamey (1875).