Le mouvement social contre la réforme des retraites en France en 2023 mobilise pendant plusieurs mois plus d'un million de personnes protestant contre le relèvement de 62 à 64 ans de l'âge légal de départ à la retraite et à 43 ans de la durée minimum de cotisation. Ces mesures sont portées par le gouvernement d'Élisabeth Borne, sous la présidence d'Emmanuel Macron.

Réunis en intersyndicale nationale en , quelques mois après la réélection d'Emmanuel Macron et plus de deux ans après l'abandon d'un premier projet de réforme, les huit principaux syndicats de salariés lancent un appel à des grèves et manifestations.

Le , la contestation est beaucoup plus forte qu'attendue. Treize autres journées d'action suivent dans quelque , le nombre total de manifestants dépassant plusieurs fois les précédents records de 1995 et 2010, selon la police comme selon les syndicats.

Ne parvenant pas à rencontrer le gouvernement, l'intersyndicale appelle en février à une série de blocages intermittents (ports, routes, ponts, péages, ronds-points, raffineries, hypermarchés, plates-formes logistiques), sans perdre le soutien de deux-tiers à trois-quarts des Français.

L'adoption de la réforme, le , après un débat raccourci et sans vote du Parlement, via un recours inattendu à l'article 49.3 de la Constitution, relance le débat sur une crise démocratique. Cette initiative est suivie de manifestations quotidiennes improvisées et d'une motion de censure transpartisane, qui est rejetée de justesse.

Le président Macron dénonce de son côté des menées factieuses, sur fond de feux de poubelles et de coupures d'électricité. La politique de maintien de l'ordre suscite l'inquiétude de l'ONU et du Conseil de l'Europe, d'autant que cinq personnes y ont subi des mutilations.

Contexte de la réforme et mouvements précédents Différences et similarités avec les réformes précédentes Le projet contesté invoque une espérance de vie en hausse, comme d'autres réformes des retraites en Europe et ses sept prédécesseurs des trente années précédentes en France, les réforme Balladur de 1993, réforme Juppé de 1995, réforme Fillon de 2003, réforme Sarkozy de 2007, réforme Woerth de 2010, réforme Touraine de 2013, et réforme Philippe de 2020, qui ont toutes abouti, sauf celle de 1995, abandonnée, celles de 2003 et 2020 ayant été amendées à la suite de la conclusion d’un compromis entre le gouvernement et la CFDT avec, en 2020, l'effacement du report de l'âge légal. dans un texte ensuite globalement suspendu, face à une contestation massive et dans le contexte des confinements liés à la pandémie de Covid-19.

Le leader de la CFDT Laurent Berger avait souligné dès le que le des années 1945-1948 a déjà « été maîtrisé » par toutes les réformes précédentes. Dès la réforme 2010, le ministre du travail Éric Woerth avait fait valoir que l'âge légal, de 65 ans au Royaume-Uni comme aux Pays-Bas, allait y passer à respectivement 68 ans et 67 ans, pour motiver son relèvement en France de 60 à 62 ans. Marisol Touraine, principale oratrice PS, lui avait répondu que les bons critères de comparaison avec les autres pays sont ailleurs : (il sera ensuite porté à 67 ans) et auquel les salariés quittent le marché du travail y est déjà de 61,5 ans, comme en Espagne et en Allemagne (62 ans). En Allemagne, un salarié pouvait de plus partir avec une retraite complète après 35 annuités de cotisation, contre 41 en France.

Cette durée minimum de cotisation pour avoir une retraite sans décote sera cependant allongée en 2010, puis en 2013 par la réforme Touraine, puis une nouvelle fois par le projet de 2023, la portant progressivement à 43 ans, pour la génération qui partira en 2027 ou après, soit près de 6 ans de plus que la durée minimum de 37,5 années valable jusqu'en 1993, année de la réforme Balladur qui l'avait relevée à 40 années mais en prévoyant une application très étalée dans le temps, l'espérance de vie étant alors en période ascendante.

La France est une en Europe, car la seule à . Partout ailleurs, les sommes gérées par des caisses de retraites privées sont significatives et pèsent, même au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, , mais ne sont pas comptées dans les « dépenses publiques », d'où un ratio dépenses publiques sur PIB beaucoup moins élevé qu'en France. Pour la même raison, l'impact des décotes est en France très sensible depuis la réforme Balladur de 1993 : le taux de remplacement du salaire a depuis été amputé, peu à peu, par les décotes, sans être complété par une pension privée comme dans les autres pays.

Pour atténuer cette situation française particulière, la réforme Fillon de 2003 a divisé par deux ces décotes, mais sans compenser la très forte augmentation du nombre de personnes qui les subissent : le cumul de ces trois réformes, 2003, 2010 et 2013 a fait passer de 6,8 % à 13,2 %, en seulement 14 ans, la proportion de salariés partant avec une retraite amputée, faute d'avoir cotisé le nombre de trimestres suffisant..

Les comparaisons internationales difficiles vignette|redresse=1.75|Âge effectif moyen de départ à la retraite pour les hommes, de 1970 à 2018. La France a l'un des âges effectifs de départ à la retraite les plus bas d'Europe. Tentant une comparaison des âges légaux en Europe, à la suite des propos d'Agnès Buzyn, Le Parisien et d'autres journaux observent alors qu'il est délicat de comparer les âges légaux en Europe."Retraites, la bataille des comparaisons internationales" article dans le quotidien La Croix, par Nathalie Birchem, le 12 septembre 2010, en raison de dérogations multiples, très importantes dans d'autres pays, et de durées minimum de cotisation et systèmes de décotes très variables d'un pays à l'autre. Même si l'âge légal n'y est que de 62 ans, la France est le pays où a l'âge pour bénéficier d'un départ à taux plein est le plus élevé (67 ans), devant l’Allemagne (65 ans et 11 mois en 2023, avec une évolution prévue jusqu’à 67 ans en 2030). Dans ce pays, mais aussi en Italie, Espagne et Belgique, l'âge légal de départ est assorti de plus larges possibilités de départ anticipé. En Italie, avoir cumulé 38 années de cotisations suffit pour partir non plus à 67 ans mais à 62 ans.

Côté syndicats, dès , Laurent Berger, pour la CFDT, avait souligné que le . En mars 2023, Emmanuel Macron montre à la télévision un graphique présentant des écarts importants entre la France et ses voisins sur les âges légaux, alors que ces derniers sont .. Selon Bruno Palier, directeur de recherche CNRS en science politique à Sciences Po (Centre d'études européennes et de politique comparée), il .

L'essoufflement des gains d'espérance de vie Les gains d'espérance de vie sont « rappelés systématiquement » par les promoteurs de la réforme mais critiqués par des experts. Dès 2019, Le Parisien avait précisé qu'en vingt ans, de 1998 à 2018, les femmes ont gagné 2,9 années d'espérance de vie et les hommes 4,7 ans, par l’effet de la disparition d'une génération de gros fumeurs chez les hommes, mais que ce phénomène démographique, qui s'était accéléré dans les années 2000, s'éteint depuis la fin des années 2010. Depuis 2011 émerge le constat parallèle que l'espérance de vie en bonne santé, un indicateur sanitaire démographique recommandé par l'Union européenne, qui a émergé avec la fiabilité statistique des données médicalesRobine J.M., Colvez A., Bucquet D., Hatton F., Morel B. & Lelaidier S. (1986) « L'espérance de vie sans incapacité en France en 1982 ». Population (french edition), 1025-1042., notamment à la fin du , avec lespérance de vie sans incapacité (EVSI) suivie par l'INSEERobine J.M & Mormiche P. (1993) « L'espérance de vie sans incapacité augmente »., ne progresse plus beaucoupSieurin A., Cambois E. & Robine J.M. (2011) « Les espérances de vie sans incapacité en France: une tendance récente moins favorable que dans le passé », Ined.. À partir du milieu de la décennie, elle a même stagné en France sur dix ans, à un peu plus de 64 ans pour les femmes, 62 ans et huit mois pour les hommes. D'après Le Monde, en 2016, l’espérance de vie en bonne santé, 64,1 ans chez les femmes et 62,7 chez les hommes, est inférieure à la moyenne en Europe, respectivement 64,2 et 63,5 ans..

Selon une note publiée par France Stratégie, environ 30 % des départs en retraite sur la période 2003-2018 a concerné des personnes qui se trouvaient déjà en inactivité forcée, pour raisons de chômage ou de santé, soit une moyenne de chaque année, tendance qui s'est fortement aggravée au cours des dernières années, seulement 53,8 % des 55-64 ans ayant en 2022 un emploi.

Par ailleurs, les gains d'espérance de vie engrangés par la génération du « baby-boom » née entre 1945 et 1948, s'ils jouent encore sur une pyramide des âges large à son sommet jusqu'aux années 2020, selon Laurent Berger (CFDT), ne sont pas les seuls à influer sur le ratio cotisants/retraités, la fécondité jouant également, avec de grands écarts entre pays européens. Plus élevée en France, cette fécondité assure une plus grande sécurité démographique que chez ses voisins, selon François Charpentier, spécialiste des retraites.

Projet de réforme des retraites de 2020

Le projet de réforme des retraites de 2023 a été précédé par celui de 2020. Face à l'ampleur des manifestations, Emmanuel Macron accorde le un retrait de l’« âge d’équilibre » de 64 ans, dans l'attente d'une conférence sur l'équilibre et le financement des retraites et d'un éventuel accord entre les partenaires sociaux, ce qui satisfait plusieurs syndicats. Puis il annonce le la suspension de la réforme, mettant en avant la prise de mesures de confinement dans le cadre de la pandémie de Covid-19..

Projet de réforme des retraites en 2023

Lors de l'élection présidentielle française de 2022, le quotidien Les Échos indique début mars l'intention d'Emmanuel Macron de en cas de réélection. Le lendemain du , le président annonce ne plus exclure un sur la question et se dit finalement prêt à faire évoluer le et prévues dans sa réforme, en annonçant que le départ à 65 ans n'est plus .

Le , Élisabeth Borne présente un projet de réforme qui prévoit finalement l'augmentation de l'âge légal, appelé aussi âge minimum pour avoir le droit de prendre sa retraite : il sera progressivement relevé de trois mois par année de naissance à compter du , pour passer de 62 ans à 63 ans et 3 mois d'ici 2027, puis 64 ans d'ici 2030. Les personnes partant à 67 ans bénéficieront toujours automatiquement d'une retraite à taux plein, sans décote, même sans avoir travaillé 43 ans.

Soutien massif de l'opinion publique Comparant les leaders syndicaux à des cuisiniers célèbres, la presse et Stéphane Sirot, historien et sociologue des grèves et du syndicalisme, estiment que Philippe Martinez (CGT) et Laurent Berger (CFDT), ont su réunir du soutien de l'opinion publique prenne, en plus de l'appui de cent artistes qui deviennent 300 en mars. Sophie Binet succède fin mars à Philippe Martinez, en conservant l'unité avec Laurent BergerPresse Océan, 10 avril 2023 .

Trois quarts des Français dès janvier Avec « près des trois quarts des Français hostiles au projet », le soutien massif de l'opinion publique au mouvement, avant même la première manifestation du , apparait comme la base à son succès prolongé, selon de très nombreux observateurs. Dès le , 59 % des Français soutiennent le mouvement selon un sondage Elabe pour BFM TV, proportion qui passe à 66 % puis 72 % lors des deux éditions hebdomadaires suivantes du même sondage, le gouvernement perdant même , un ..

Cette proportion se retrouve dans les autres instituts de sondages et se maintient deux mois après, malgré les gênes causées par les grèves et les nombreux blocages. Un sondage Cluster17 pour Le Point montre le 19 mars 74 % des Français favorables à la motion de censure qui ferait tomber le gouvernement et son projet.