La vie de Ludwig Wittgenstein (1889-1951) (, ) a fait l'objet d'ouvrages biographiques notamment rédigés par William Warren Bartley III, Brian McGuinness et Ray Monk ainsi que d’études particulièrement nombreuses et détaillées. On doit en effet à ce philosophe austro-britannique des travaux d'importance capitale dans les domaines de la logique, de la philosophie des mathématiques, de la philosophie de l'esprit et de la philosophie du langage. Il est ainsi considéré par certains comme ..

Professeur à l'université de Cambridge de 1929 à 1947, il n'a publié de son vivant qu'un seul livre exposant sa philosophie, d'abord en allemand sous le titre Logisch-Philosophische Abhandlung (Traité de logique philosophique, ouvrage de 75 pages paru en 1921), puis en traduction anglaise, en 1922 sous le titre latin de Tractatus Logico-Philosophicus. Ses seules autres publications sont un article, Some Remarks on Logical Form (1929), une critique de livre et un dictionnaire pour enfants. Tous ses autres écrits, d'un volume considérable, ont été publiés à titre posthume. Le premier et le plus connu de ces ouvrages est un livre paru en 1953 intitulé Investigations philosophiques. Une enquête menée auprès d'enseignants d'universités et de collèges américains a classé les Investigations comme le livre le plus important de la philosophie du , se distinguant comme ..

Sa philosophie est souvent divisée en une période précoce, illustrée par le Tractatus, et une période tardive, articulée principalement autour des Investigations philosophiques. Le Premier "Wittgenstein" est préoccupé par la relation logique entre les propositions et le monde ; il pense qu'en rendant compte de cette relation, il pourrait résoudre tous les problèmes philosophiques. Le « Wittgenstein tardif », cependant, rejette de nombreuses hypothèses du Tractatus, soutenant que la signification des mots est mieux comprise dans le contexte d'un jeu de langage donné..

Né dans l'une des familles les plus riches d'Europe, Ludwig Wittgenstein hérite de son père, en 1913, une fortune considérable. Avant la première Guerre mondiale, il Wittgenstein, Ludwig, Carnets privés : 1914-1916 (édité et traduit par Marjorie Perloff), New York : Liveright Publishing Corporation, 2022, . Plus tard, traversant une période de grave dépression après la première Guerre mondiale, il cède le reste de sa fortune à ses frères et sœurs. Trois de ses quatre frères aînés se suicident. Wittgenstein a interrompu sa carrière universitaire à plusieurs reprises : d'abord pour servir comme officier sur le front pendant la Première Guerre mondiale, où il a été décoré à plusieurs reprises pour son courage ; puis comme instituteur dans des écoles de villages autrichiens reculés, où il a usé de châtiments corporels parfois violents sur plusieurs filles et un garçon (l'incident de Haidbauer) notamment pendant les cours de mathématiques ; enfin pendant la Seconde Guerre mondiale où il est successivement portier d'hôpital à Londres (déconseillant aux patients de prendre les médicaments prescrits) et technicien de laboratoire à la Royal Victoria Infirmary de Newcastle upon Tyne. Il a par la suite exprimé des remords pour ces incidents et a passé le reste de sa vie à donner des conférences et à tenter de préparer un second manuscrit pour la publication : le texte qui ne sera publié qu’après sa mort, sous la forme des très influentes Investigations philosophiques.

Selon les mots d'un ami et exécuteur littéraire, Georg Henrik von Wright, il croyait que - Ses idées étaient généralement mal comprises et déformées même par ceux qui se déclaraient ses disciples. Il doutait qu'il soit mieux compris à l'avenir. Il a dit un jour qu'il avait l'impression d'écrire pour des gens qui penseraient d'une manière différente, respireraient un air différent de celui des hommes actuels..

Contexte familial et enfance de Wittgenstein Les Wittgenstein

gauche|vignette|redresse=0.7|alt=Photographie en noir et blanc du visage d'un homme aux cheveux bruns, portant moustaches et favoris, de profil droit.|Karl Wittgenstein, l'un des hommes les plus riches d'Europe au début du ..

Branche paternelle

Selon une généalogie établie à Jérusalem après la seconde Guerre mondiale, l'arrière-arrière-grand-père paternel de Wittgenstein, Moses MeierDiverses sources orthographient le nom de Meier Maier et Meyer. était un agent foncier juif ayant vécu avec sa femme, Brendel Simon, à Bad Laasphe dans l'arrondissement de Siegen-Wittgenstein, en Westphalie où se trouve également le château de Wittgenstein. En , Napoléon publie un décret. fixant les règles selon lesquelles les Juifs portant des noms uniquement issus de la culture hébraïque (Ancien Testament) doivent désormais modifier leur nom de famille, si bien que le fils de Meier ajoute à son propre nom le nom de famille de ses employeurs, les Sayn-Wittgenstein (nom d'un ancien comté du Saint-Empire romain germanique), et devient Moses Meier Wittgenstein.. Son fils, Hermann Christian Wittgenstein — qui a choisi comme deuxième prénom « Christian » pour se distancier de ses origines juives — épouse Fanny Figdor, également juive, convertie au protestantisme juste avant leur mariage. Venus de Saxe (Allemagne) où ils ont fondé une entreprise prospère de commerce de laine à Leipzig, ils se sont installés en Autriche-Hongrie. Ils ont eu , dont le père de Wittgenstein. La grand-mère de Ludwig, Fanny, est une cousine germaine du violoniste Joseph Joachim.

Karl Wittgenstein (1847-1913), le père de Ludwig, élevé dans la religion luthérienne, a fait fortune dans l'industrie sidérurgique : il a été l'un des principaux « maîtres de forges » de l'Empire austro-hongroisD'après Henrik von Wright, in Le Cahier bleu et Le Cahier brun. Études préliminaires aux « Investigations philosophiques », Paris, Gallimard, 1965, « Notice biographique », page 312.. Grâce à Karl, les Wittgenstein sont devenus la deuxième famille la plus riche de l'Empire austro-hongrois, derrière la famille Rothschild. Grâce à la décision de Karl, en 1898, d'investir massivement aux Pays-Bas et en Suisse ainsi qu'à l'étranger, notamment aux États-Unis, la famille est, dans une certaine mesure, protégée de l'hyperinflation qui frappe l'Autriche en 1922. Cependant, leur capital est atteint en raison de l'hyperinflation qui suit 1918 et de la Grande Dépression.

Branche maternelle vignette|alt=Photographie en noir et blanc d'un groupe de cinq personnes, 3 jeunes femmes vêtues de blanc et 2 petits garçons en vareuses à larges cols.|Ludwig Wittgenstein (en bas à droite), son frère Paul et ses sœurs. Sa mère, Léopoldine Maria Josefa Kalmus, était de confession catholique. Son père était un juif tchèque et sa mère une autrichienne-slovène et catholique – elle a été la seule aïeule de Lugwig Wittgenstein qui n'était pas juive... Elle a été la tante du prix Nobel Friedrich Hayek.

Karl et Léopoldine ont eu neuf enfants — quatre filles : Margarethe (dite Gretl), Hermine, Hélène et une quatrième fille Dora mort-née ; cinq garçons : Johannes (Hans), Kurt, Rudolf (Rudi), Paul et Ludwig, le benjamin.

Enfance de Ludwig

vignette|gauche|alt=Photographie en noir et blanc du visage d'un petit enfant de face|Ludwig Wittgenstein, vers 1890.|upright=0.8 Ludwig Josef Johann Wittgenstein est né à Vienne le . Ludwig a été baptisé dans l'Église catholique ; devenu adulte, il souhaitera pour lui-même un enterrement catholique, bien qu'il soit plutôt agnostique et non pratiquant dans la seconde période de sa vie, après 1929.

La fratrie a grandi dans un milieu d'un haut niveau intellectuel, créatif et cultivé.. Le chef d'orchestre Bruno Walter a décrit la vie chez les Wittgenstein comme baignant dans une « atmosphère omniprésente d'humanité et de culture ».

Le père, protecteur des arts, recevait nombre d'artistes remarquables, en particulier des musiciens, tels que Johannes Brahms ou Gustav Mahler. Paul Wittgenstein, l'un des frères de Ludwig, a mèné une carrière de pianiste virtuose, notamment après la perte de son bras droit pendant la Première Guerre mondialeRay Monk, Wittgenstein : le devoir de génie, Flammarion, 2009, : « Au cours de la Première Guerre mondiale, il perdit son bras droit, mais avec une force de caractère remarquable, il apprit à jouer de la main gauche et parvint à une telle maîtrise qu’il poursuivit sa carrière de soliste ».. Cela a été pour Paul Wittgenstein et à sa demande que Maurice Ravel compose le Concerto pour la main gauche. Sergueï Prokofiev, Paul Hindemith, Benjamin Britten et Richard Strauss, qu'il avait également sollicités, composent également pour lui. vignette|Ludwig enfant, assis dans un champ.|alt=Photographie sépia d'un jeune enfant, assis de face dans les herbes hautes dans un champ fleuri.|upright=0.9 Le futur philosophe lui-même, certainement doué, mais sans talent exceptionnel d'interprète, avait une mémoire musicale étonnante: il a l'oreille absolue. Il a porté toute sa vie à la musique une dévotion quasi mystiqueLara Philippe, « Wittgenstein : une philosophie musicale ? », Rue Descartes, 2003/1 , . DOI : 10.3917/rdes.039.0041 (texte en ligne)., notamment à celle de Franz Schubert. C'est l'un des éléments essentiels qui permettent le mieux de saisir sa personnalité et sa pensée ; il aime à se référer à des exemples musicaux, tant dans sa conversation que dans ses écritsRay Monk, Wittgenstein, Le devoir de génie, Flammarion, 2009 : . Mais c’est seulement à l’âge de trente ans, lors de sa formation pour devenir enseignant, qu’il a appris à jouer d’un instrument : la clarinette. Un fragment de musique (trois mesures), composé par Wittgenstein, a été découvert dans un de ses carnets de 1931. Par ailleurs, le dessin, la peinture, la sculpture l’intéressaient.

Entouré du suicide vignette|gauche|Portrait de Margarethe Stonborough, née Wittgenstein, par Gustav Klimt (1905), Neue Pinakothek de Munich.|alt=Tableau représentant une jeune femme debout, de trois quarts, vêtue d'une robe longue aux reflets blancs argentés, elle a un beau visage, les cheveux noirs rassemblés en chignon, légèrement maquillée avec un rouge à lèvres rouge, le teint poudré pâle, les épaules nues, avec un port de reine.|upright=0.8 Dans la famille Wittgenstein, la sévérité du regard sur les autres, l’exigence intellectuelle, de sincérité et d’éthique constante ont eu pour pendant un regard sans pitié ni concession sur soi, une horreur profonde de l’approximation et de la médiocritéRay Monk, Wittgenstein, Le devoir de génie, Flammarion, 2009 : On pourra retenir cette phrase que Wittgenstein aurait dite à ses amis et illustre : .. Personnalité emplie de doutes, Wittgenstein s'est questionné très tôt dans son enfance sur le concept de véritéRay Monk, Wittgenstein : le devoir de génie, Flammarion, 2009, : « Pourquoi dire la vérité quand il est préférable de mentir. Telle est la première interrogation philosophique émanant de Ludwing Wittgenstein qui nous soit parvenue ».. Le psychiatre Michael Fitzgerald soutient que Karl était perfectionniste et sévère, et que son manque d'empathie ne pouvait être contrebalancé par la mère de Wittgenstein qui était anxieuse et peu sûre d'elle..

La dépression et le suicide entourent fidèlement Ludwig ; trois de ses frères se sont suicidés. Seul, Paul, de deux ans l’aîné de Ludwig, est mort de mort naturelle, en , dans le village de Manhasset, près de New York. Le frère aîné, Hans — remarqué par ses dons en musique — est mort dans des circonstances mystérieuses en , alors qu'il s'enfuyait en Amérique en disparaissant d'un bateau dans la baie de Chesapeake, s'étant vraisemblablement suicidé.