vignette|redresse=1.7|Carte montrant l'expansion de la Russie de 1300 à 1945.
L'impérialisme russe comprend la politique, les moyens et l'idéologie du pouvoir exercé en Russie, ainsi que dans les États précédents, sur d'autres pays et territoires extérieurs.
Selon Georges FlorovskyGeorges Florovsky, Les Voies de la théologie russe, Paris 1937, en français par J.-C. Roberti, Desclée de Brouwer Éds., Paris 1991., l’impérialisme russe s'enracine dans l'idéologie de la « troisième Rome » (en ) qui postule que Moscou, devenue capitale du plus puissant État indépendant orthodoxe, aurait hérité, après la chute de Constantinople (« deuxième Rome ») en 1453, de la mission de protéger les traditions de la Rome impériale (« première Rome ») et la foi orthodoxeNote : les églises orthodoxes, parce qu'elles s'en tiennent à la théologie des sept premiers conciles et au droit canon de l'organisation en patriarcats autocéphales, se considèrent comme la continuation de l'église du premier millénaire (dont l'église de Rome, selon ce dogme, serait sortie depuis le schisme de 1054 en organisant quatorze autres conciles qui ont modifié sa théologie et son droit canon). en rassemblant toutes les principautés slaves de l'Est issues de la Russie kiévienne, en devenant la protectrice des sujets chrétiens orthodoxes des Sultans ottomans et en étendant par la suite l'État russe aux autres pays orthodoxes à travers le « projet grec » de Catherine II, ensuite dans celui de « Nouvelle-Russie » rechristianisant les rives de la mer Noire prises à l'Empire ottoman puis, de pair avec le panslavisme, dans le « Grand Jeu » et la « Question d'Orient »..
Cela inclut les conquêtes de l'Empire russe, les ambitions d'expansion territoriale de l'Union soviétique (officiellement au nom de l'émancipation du prolétariat international) pour constituer un « Empire soviétique » incluant l'Europe orientale, ainsi que les actions de la fédération de Russie depuis 1992 en vue de reconstituer sa zone d'influence et d'agrandir son territoire.. Certains chercheurs postcoloniaux ont noté le peu d'attention portée à l'impérialisme russe et soviétique dans leur discipline, l'Empire russe et l'URSS n'étant pas comptés parmi les empires coloniaux..
Vues sur l'impérialisme russe On a fait valoir que l'impérialisme russe était différent des autres empires coloniaux européens du fait que son empire était constitué d'un territoire unique, terrestre plutôt qu'ultramarin (à l'exception éphémère de l'Alaska), ce qui signifiait que les rébellions pouvaient plus facilement être réprimées, certaines terres étant reconquises peu après leur perte. La base terrestre de l'empire a également été considérée comme un facteur qui le rendait plus facile à contrôler que des possessions d'outre-mer, en dépit des difficultés de communication et de transport terrestre à l'époque.
Le facteur économique de l'impérialisme russe aurait été le système à forte intensité de main-d'œuvre et à faible productivité fondé sur le servage, qui nécessitait une augmentation constante de la surface de terres cultivées et de la quantité de populations asservies pour l'expansion économique. Le système politique dépendait à son tour de la terre en tant que ressource pour récompenser les titulaires de charge. L'élite politique a ainsi fait de l'expansion territoriale un projet intentionnel. Selon Claire Mouradian, en Russie .
Les adversaires de la politique russe ont longtemps utilisé le prétendu Testament de Pierre le Grand, publié en France en 1812 et qui attribuait au tsar Pierre un plan délibéré de conquête de l'Europe et de l'Asie, appliqué fidèlement par ses successeurs. Ce n'est qu'un siècle plus tard qu'on a prouvé que ce texte est apocryphe, ayant été conçu dans l'émigration polonaise pour contester la légitimité de l'expansion russe au détriment de la Pologne..
Colonisation interne Selon Vassili Klioutchevski, la Russie a . Vladimir Lénine considérait les territoires sous-développés de la Russie comme un colonialisme interne.. Ce concept est introduit pour la première fois dans le contexte de la Russie par August von Haxthausen en 1843. Pour Athanase Chtchapov, ce processus était principalement motivé par l'impérialisme écologique, selon lequel le commerce des fourrures et la pêche étaient à l'origine de la conquête de la Sibérie et de l'Alaska.. Dans certains cas comme les Pays baltes ou la Moldavie, il s'agissait aussi, par la colonisation démographique, de russifier des régions initialement non-slavesSimon Schlegen, Making ethnicity in Southern Bessarabia, Brill, Leiden 2019 , .
Fondements idéologiques de l'impérialisme russe La légitimation de l'impérialisme russe s'est faite à travers différentes idéologies successives.
Après la chute de Constantinople marquant la fin de l'empire byzantin en 1453, Moscou s'est auto-désignée la troisième Rome, en référence à la chute de Rome en 476 après J-C.
L'Église russe s'est déclarée auparavant autocéphale en 1448. Dans une lettre panégyrique au grand-duc Vassili III composée en 1510, le moine russe Philothée de Pskov proclame : Mashkov, A.D. Moscow is the Third Rome (МОСКВА – ТРЕТІЙ РИМ). Ukrainian Soviet Encyclopedia.. Cela a conduit au concept d'une nation russe orthodoxe messianique ayant pour objectif de sauver le monde sous le nom de Sainte Rus', dans laquelle l'Église est une servante, le peuple, un esclave, et les princes, des serviteurs, l'Ouest devenant un monde abandonné à l'« hérésie latine »..
Ainsi, l'autocratie russe a abouti à un modèle spécifique et original où l'agrandissement de l'empire est vu comme un . L'unité russe au cours des décennies et siècles suivants va s'effectuer au prix de la destruction des autonomies locales, droits des sujets et des privilèges des villes. Catherine II écrit à ce sujet à Voltaire :
Au , le panslavisme est devenu une nouvelle théorie de légitimation pour l'impérialisme. L'idée du « monde russe » est devenue un concept clé et l'édification de la nation impériale de la nationalité « panrusse » est adoptée par de nombreux sujets impériaux (y compris les Juifs et les Allemands) et sert de fondement à l'Empire.. Il avait d'abord gagné en importance politique vers la fin du en tant que moyen de légitimer les revendications impériales russes sur les territoires orientaux de la république des Deux Nations..
Après le soulèvement de janvier 1863, le gouvernement russe est devenu extrêmement déterminé à éliminer toutes les manifestations de séparatisme en adoptant une politique de russification dans le royaume de Pologne, les provinces baltes et le grand-duché de Finlande, ces deux derniers étant pourtant loyaux au pouvoir.. Cette politique de russification, contreproductive, va créer les bases de la contestation du pouvoir russe dans de nombreuses régions désireuses de faire sécession.
Dans la seconde moitié du , les publicistes russes adoptent et transforment l'idéologie du panslavisme ; .
Cependant, l'expansionnisme russe des repose sur deux logiques contradictoires : la volonté d'étendre les frontières de la Moscovie, afin d'isoler le cœur russe des influences extérieures délétères vues comme indésirables, et celle d'imposer la Russie dans le concert des nations en Europe, lui imposant de respecter les règles et mœurs européennes.
De ce fait, les tsars veulent agrandir, consolider et moderniser l’Empire en le russifiant et en lui donnant les contours d’un État-nation à l’européenne doublé d’un empire colonial.. Cette politique menée sur plusieurs siècles aboutit notamment à la fin du et plus encore au cours de la Première Guerre mondiale à un effet contraire, par l’éclatement de l’Empire en 1917 à la révolution d'Octobre et à nouveau par l'effondrement de l'Union soviétique en 1991.
Expansion coloniale sous l'empire russe
Durant les trois siècles précédant la révolution russe de 1917, sous la dynastie des Romanov, la Russie s'agrandit dans une dynamique d'expansion territoriale de par jour en moyenne.
En 1853, un voyageur français, Germain de Lagny, note à ce sujet :
Sibérie et Extrême Orient
vignette|redresse=1.3|Conquête de la Sibérie par Iermak, une peinture de Vassili Sourikov. L'expansionnisme russe a largement bénéficié de la proximité de la Sibérie, très peu peuplée, qui est progressivement conquise par la Russie depuis le règne d'Ivan le Terrible (1530-1584). La colonisation russe de la Sibérie et la conquête de ses peuples autochtones sont comparées à la colonisation européenne des Amériques, avec des impacts négatifs similaires sur les autochtones et l'appropriation de leurs terres. D'autres chercheurs, cependant, considèrent que la colonisation de la Sibérie différait de la colonisation européenne en ce qu'elle n'entraînait pas de dépeuplement indigène, et fournissaient un emploi rémunéré et intégrait les populations autochtones dans la société des colonsBatalden 1997, pp. 36-37.. Le Pacifique Nord est également devenu la cible d'une expansion similaire établissant l'Extrême-Orient russe..
En 1858, pendant la seconde guerre de l'opium, la Russie renforce et finalement annexe la rive nord du fleuve Amour et la côte jusqu'à la frontière coréenne depuis la Chine par les traités inégaux du traité d'Aïgoun (1858) et la convention de Pékin (1860). Pendant la révolte des Boxers, l'Empire russe envahit la Mandchourie en 1900 et perpètre un nettoyage ethnique contre des résidents chinois du côté russe de la frontière... En outre, l'empire obtient pendant un temps des concessions en Chine, notamment le chemin de fer de l'Est chinois et des concessions à Tianjin et à Dalian.
Asie centrale
La conquête russe de l'Asie centrale s'est déroulée sur plusieurs décennies. En 1847-1864, les Russes traversent la steppe kazakhe orientale et construisent une ligne de forts le long de la frontière nord du Kirghizistan. En 1864-1868, ils se déplacent vers le sud depuis le Kirghizistan, prennent Tachkent et Samarkand et conquièrent les khanat de Kokand et l'émirat de Boukhara. En 1873, les Russes conquièrent Khiva et en 1881, ils prennent le Turkménistan occidental. En 1885, l'avancée russe est bloquée vers le sud vers l'Afghanistan par les Britanniques. En 1893-1895, les Russes occupent les montagnes du Pamir. Selon l'historien Alexander Morrison, ..
Au sud, le Grand Jeu est une confrontation politique et diplomatique qui existe pendant la majeure partie du et jusqu'au début du entre l'Empire britannique et l'Empire russe sur l'Asie centrale et du Sud. La Grande-Bretagne craignait que la Russie prévoyait d'envahir l'Inde et que ce soit le but de l'expansion de la Russie en Asie centrale, tandis que la Russie poursuivait sa conquête de l'Asie centrale. En effet, plusieurs plans d'invasion russes du en Inde sont attestés, y compris les plans Duhamel et Khrulev de la guerre de Crimée (1853–1856), parmi les plans ultérieurs qui ne se sont jamais concrétisés..
En 1903, le général Kouropatkine et ministre de la Guerre russe sous l'empereur Nicolas II notait :
Europe Europe du Nord : Finlande et pays baltes Bien avant le , les principautés slaves, dont une partie formera la Russie, lorgnent déjà sur les régions baltes et leurs peuples indigènes fenniques (Estoniens) et Baltes (ancêtres des Lettons et Lituaniens) et organisent des raids, sans conquérir ces territoires de manière pérenne.
Finalement conquises et colonisées par les Allemands au Moyen Âge, les provinces baltes (Livonie) restent longtemps convoitées par la Russie, qui ne s'en empare que partiellement et très provisoirement pendant la guerre de Livonie à l'occasion de quelques expéditions militaires. Le premier tsar de la Russie unifiée Ivan le Terrible y ordonne les premières déportations de populations des villes conquises vers la Russie centrale, notamment à Dorpat (Tartu, actuelle Estonie).