La Hermandad Obrera de Acción Católica (Confrérie ou Fraternité ouvrière d’Action catholique, acronyme HOAC) est une organisation espagnole ouvrière d’apostolat laïc fondée en 1946 et relevant de l’Action catholique (AC).

La création de la HOAC s’inscrit dans le projet de l’Église espagnole de rechristianiser la société espagnole en mettant à profit la conjoncture propice de la période nationale-catholique de l’après-guerre, où l’Église faisait cause commune avec le régime franquiste. Partant du constat, d’une part, de l’échec de l’apostolat laïc et du syndicalisme chrétien d’avant-guerre (élitaires et intellectualistes, ou paternalistes) à combattre l’« apostasie » ouvrière et donc à ramener les classes laborieuses espagnoles dans le giron de l’Église, et, d’autre part, de l’inefficacité sur ce plan du syndicat corporatiste officiel et unique OSE, la hiérarchie catholique accepta de tolérer en son sein une section apostolique spécifiquement ouvrière, en infraction aux statuts de l’AC, supposée être unitaire, c’est-à-dire ne s’adresser qu’à l’ensemble de la communauté chrétienne, sans égard au milieu social. La crainte de la hiérarchie catholique que cette entorse ne produise une créature qui lui échapperait et compromettrait ses relations avec l’État franquiste allait bientôt se vérifier, lorsque le premier président (et figure tutélaire) de la HOAC, Guillermo Rovirosa, annonça vouloir mettre en œuvre une version « désembourgeoisée » de la doctrine sociale de l'Église, critiquait avec virulence le système capitaliste, certes tout en se déclarant hostile au communisme et en rejetant le concept de lutte des classes, et s’attela à faire de la HOAC une « université ouvrière », vouée, par un ensemble d’outils de formation à pédagogie active, à former des militants ouvriers chrétiens conscientisés et aptes à agir dans leur milieu. Loin de rejeter les cultures et idéologies ouvrières non chrétiennes antérieures, Rovirosa entendait opérer la synthèse entre conscience ouvrière et christianisme, et entre catholicisme et ouvriérisme, mettant à contribution à cette fin tous les modes d’action de la HOAC, dont ses différentes publications (le journal ¡Tú!, les Bulletins, les Feuilles d’information), qui rendaient compte de l’actualité sociale et se faisaient l’écho des revendications ouvrières.

Peu à peu, les structures de la HOAC servirent de plateforme politique et syndicale clandestine aux militants ouvriers de divers horizons (notoirement aux Commissions ouvrières), permettant ainsi au mouvement ouvrier espagnol, totalement démantelé après la guerre civile, de se reconstruire sous le franquisme. Cet engagement temporel de la HOAC, conduisant des militants à s’impliquer dans les conflits sociaux des décennies 1950 et 1960, ne laissait pas d’inquiéter la hiérarchie catholique (qui rechignait à faire siennes les préceptes conciliaires, comme elle avait renâclé à tirer toutes les conséquences de la doctrine sociale de l’Église) autant que le régime et l’AC elle-même (dont quelques membres éminents œuvraient à faire de la HOAC l’un des piliers de la démocratie chrétienne dont on escomptait le proche avènement), et valut à la HOAC, désormais privée de la protection de l’Église, une série de lourdes amendes, de saisies ou d’interdictions de publications, de destitutions (dont celle de Rovirosa lui-même, en 1957), voire d’incarcérations de militants. Les tensions internes (entre temporalistes et ceux qui estimaient que la mission de la HOAC devait se cantonner à évangéliser et à « former des hommes chrétiens ») étaient la cause de crises à répétition et surtout d’une démobilisation des militants hoacistes, se traduisant par une forte baisse des affiliations. Après la Transition démocratique, le rôle de supplétif syndical et politique de la HOAC allait se dissiper par suite de la légalisation des partis et des syndicats, mais la HOAC a maintenu inchangées jusqu’à aujourd’hui (2023) ses anciennes modalités d’action.

Contexte historique Sous la République (1931-1936), le syndicalisme catholique, sous les espèces de la Confederación Nacional Católico-Agraria (littér. Confédération nationale catholico-agraire, acronyme CONCA), avait, en misant sur la tradition et la mentalité religieuses, collaboré à consolider un système idéologique conservateur, notamment par son soutien électoral. Par sa nature mixte (religieuse et matérielle, mais en donnant la priorité au religieux), par son positionnement antisocialiste et contre-révolutionnaire, et par son aspiration à instaurer l’harmonie entre les classes sociales par la prééminence de la religion, le syndicalisme catholique avait été en butte aux syndicalismes socialiste et anarchiste.

Pendant la guerre civile, la hiérarchie ecclésiastique avait pleinement souscrit à la pastorale collective de En espagnol : Carta Colectiva de los obispos españoles a los de todo el mundo con motivo de la Guerra en España, analysée dans . ; pendant et après le conflit, tant le clergé que les évêques avaient apporté leur appui au soulèvement contre la République, s’étaient identifiés aux idéaux de la « Croisade » supposés avoir inspiré l’insurrection militaire du , et avaient concouru à mythifier la figure de Franco.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Espagne, sanctionnée par l’ONU et isolée internationalement, vivait ses moments les plus difficiles. La perspective possible d’un basculement politique incita le cardinal Pla i Deniel à regrouper l’ensemble des forces catholiques, sous la stricte obédience de la hiérarchie de l’Église, pour préparer l’avènement du modèle politique souhaité, à savoir la Démocratie chrétienne à l’Italienne, modèle porté également par une large base syndicale capable de faire barrage à la gauche.

L’année 1946, où fut fondée la HOAC, coïncide, dans le domaine politique, à l’abandon progressif des formes fascistes par le régime franquiste et à la nomination d’un nouveau gouvernement placé sous le signe du national-catholicisme, et sur le plan socio-économique, à l’adoption d’une politique d’autarcie, marquée par le rationnement et le marché noir. L’Église espagnole, restaurée dans ses anciens privilèges et engagée aux côtés du régime, s’employait désormais à bâtir une « Espagne nouvelle », intransigeamment catholique, en exaltant une piété des plus baroques et en appliquant des méthodes d’apostolat traditionnelles et archaïques. Les années d’anticléricalisme et de confrontation ouverte sous la République avaient ainsi cédé le pas pour l’Église espagnole à un climat protecteur offert par le régime franquiste, en l’absence de tout mouvement ouvrier ou d’organisation syndicale.

La désignation du catholique Alberto Martín-Artajo au poste de ministre des Affaires étrangères — avec l’approbation du primat d’Espagne, le cardinal Pla i Deniel — ouvrait une voie diplomatique propre à faire accueillir le régime de Franco dans l’Europe démocrate chrétienne alors en gestation et qu’incarnait en Espagne un groupe de personnages liés à l’Action catholique estudiantine Pax Romana, structure destinée à favoriser la création de liens entre les étudiants catholiques du monde et leurs organisations. La participation de Martín-Artajo au gouvernement suscita cependant le malaise dans les rangs de l’association ACNdP, voire une réprobation ouverte de la part de quelques-uns de ses membres, tels que Manuel Giménez Fernández et Gil-Robles, ce qui provoqua une scission dans ladite association à partir de 1945, année où débutait la collaboration d’une certaine fraction du catholicisme espagnol avec la dictature.. Lors de cette collaboration, qui allait se prolonger jusqu’en 1956, l’ACNdP projetait de libéraliser modérément le régime de l’intérieur dans un sens démocrate chrétien, ce qui devait se heurter d’une part aux nouvelles valeurs portées par les démocrates chrétiens européens, et d’autre part aussi aux intentions véritables du régime, qui étaient de gagner du temps jusqu’à l’arrivée d’une conjoncture internationale qui lui soit favorable.

Le premier objectif de la politique extérieure de Martín-Artajo était de trouver des appuis susceptibles de mettre fin à l’isolement de l’Espagne, en se présentant devant les puissances victorieuses comme un homme politique catholique et anticommuniste, tout en neutralisant autant que possible l’opposition républicaine, alors fort active. Il prit à tâche d’établir des liens avec les mouvements catholiques européens, dans une tentative d’obtenir l’appui du Vatican, et à cet effet mit notamment à contribution les structures de Pax Romana, passerelle avantageuse vers l’Europe et forum international où de jeunes politiciens espagnols avaient le loisir d’expliquer la position du vaste groupe de catholiques non phalangistes et leurs rapports avec le régime franquiste, et seule capable de rétablir les liens du ministère des Affaires étrangères espagnol avec l’Europe et, surtout, avec le Vatican. L’Espagne sut obtenir que le Congrès de Pax Romana se tienne en à Salamanque et à Escorial ; ce congrès, auquel assistaient de , fut l’occasion pour les intellectuels catholiques espagnols d’exposer leurs thèses sur l’État et la démocratie chrétienne, en accord avec le projet de Franco de présenter l’Espagne, pour les besoins d’une nécessaire ouverture internationale, comme héraut de l’Europe occidentale face à l’expansionnisme soviétique. De la même façon, l’existence de personnalités politiques catholiques liées à Action catholique espagnole (ci-après désignée par ACE) facilitait la participation de membres des mouvements apostoliques d’ACE aux forums catholiques internationaux.

Dans l’immédiat après-guerre mondiale, le pape Pie XII avait alerté l’évêque Pla y Deniel sur la précarité du régime franquiste et l’avait pressé de redoubler d’efforts pour rapprocher l’Église espagnole de la classe ouvrière. Auparavant, sous la République, l’ACNdP, porteuse d’un ambitieux projet de refondation de l’ACE, avait mis en application la recommandation pontificale sur l’« apostolat des ouvriers par les ouvriers » et créa l’ISO, adaptation de ses Cercles d’études (modalité de formation de l’ACNdP), destinée à faire advenir une élite ouvrière catholique capable de rénover le syndicalisme ouvrier catholique en crise ; mais l’anticléricalisme populaire qui s’était manifesté pendant la guerre civile, signant l’échec du catholicisme social d’avant 1936, commandait que ce dernier soit rénové et que les refondateurs d’Action catholique évitent de répéter les erreurs de la période républicaine.

L’issue de la guerre civile avait entraîné la désarticulation du tout le mouvement ouvrier organisé et instauré le monopole syndical d’État, sous la forme du syndicat vertical unique OSE, dans lequel les syndicats catholiques avaient également dû se laisser absorber. Sur ce point, la hiérarchie catholique et certains organes d’opinion ne dissimulaient pas leur mécontentement en voyant les autorités franquistes démanteler toutes les autres organisations syndicales, y compris celles procédant de l’Église, en s'autorisant pour cela de l’étiquette « catholique » endossée par l’OSE. Mais, tandis que les assesseurs religieux siégeaient dans les syndicats officiels pour s’assurer que l’orthodoxie religieuse y était respectée, ACE allait se configurer comme plateforme associative et expérimenter de nouvelles voies de participation sociale. Ainsi l’Église allait-elle offrir la possibilité de constituer un mouvement ouvrier qui soit indépendant du syndicat vertical, avec l’avantage de se trouver sous l’égide d’AC, dont les publications n’étaient pas soumises à la censure civile..

Fondation De l’Action catholique généraliste à la spécialisation