thumbnail|Le libéralisme est un péché, opuscule intégriste de Félix Sardá y Salvany publié en 1884.
L’intégrisme (en espagnol : ) est un courant politique espagnol réactionnaire de la fin du et du début du . Héritiers de mouvements catholiques ultra-conservateurs tels que les néo-catholiques ou le carlisme, les intégristes représentaient l’aile la plus droitière de l’échiquier politique de la Restauration. Rejetant la tolérance religieuse et défendant un État strictement régi par la doctrine catholique, ils s'opposaient au libéralisme et au système parlementaire, préconisant une représentation . L’intégrisme s’incarna dans le Parti intégriste (en espagnol : ), Parti catholique national () ou Communion traditionaliste-intégriste (), fondé en 1888 par Ramón Nocedal après la scission de son secteur du parti carliste, qui considérait que Charles de Bourbon (Don Carlos, prétendant carliste sous le nom de Charles VII) se montrait conciliant avec le libéralisme. Son influence s’est toutefois essentiellement manifestée à travers une série d’organes de presse, en premier lieu le journal El Siglo Futuro basé à Madrid, depuis lequel Nocedal accusa Don Carlos de .
Certains auteurs carlistes importants comme Manuel Polo y Peyrolón et José Roca y Ponsa soulignent qu’entre les doctrines carliste et intégriste il n’existait aucune différence essentielle et étaient dans le fond une seule et même cause... En 1906, les intégristes commencèrent à collaborer étroitement avec les carlistes et le , au début de la Seconde République, réintégrèrent la Communion traditionaliste, parti officiel du carlisme.
Origines vignette|gauche|Juan Donoso Cortés.
Le rôle de la religion et de l'Église catholique romaine fit l’objet de débats politiques enflammés en Espagne à partir de l'époque napoléonienne, avec des vagues de laïcisation et de désécularisation se succédant sur fond d’une très grande instabilité institutionnelle jusqu’en 1875Pour une vue générale, voir ; une discussion détaillée se trouve dans .. Au cours des années de déclin de la monarchie isabelline des années 1860, différentes réformes libérales cherchèrent à limiter encore davantage la position de l'Église, auxquelles s’opposèrent deux groupes politiques, considérés comme prédécesseurs des intégristes.
Les néo-catholiques , sont un mouvement intellectuel apparu au début du règne d’Isabelle II. Leurs pères fondateurs, Juan Donoso Cortés et Jaime Balmes, tentèrent de concilier l'orthodoxie catholique avec un régime de monarchie libérale. Dans les années 1860, menés par des figures comme qu'Antonio Aparisi, Cándido Nocedal, Francisco Navarro Villoslada, Gabino Tejado et Ramón Vinader, les neos cherchèrent à sauver le règne vacillant d'Isabelle II en construisant un grand parti catholique ultraconservateur. Leur projet s'effondra lors de la révolution de 1868 ; au début des années 1870, ils assumèrent l’idée qu’il n’était pas possible de s’opposer au libéralisme dans une monarchie constitutionnelle et qu'une réponse plus radicale était nécessaire.
Le carlisme a émergé en tant qu'opposition ultracatholique, anti-libérale et fanatique à la monarchie Isabellinesur les origines du carlisme depuis un point de vue interne, voir ; pour un point de vue universitaire récent, voir .. Revendiquant une branche alternative des Bourbons au trône d’Espagne, les carlistes, dirigés nominalement par des prétendants successifs, tentèrent à plusieurs reprises de renverser Isabelle II par des insurrections militairespour une historiographie des guerres carlistes, voir ; pour la première guerre carliste, voir p. 130-152, pour la deuxième guerre carliste, voir p. 152-154. Contrairement aux néocatholiques, ils refusèrent d’emblée les règles de la monarchie constitutionnelle et prônèrent une monarchie pré-moderne basée sur l’unité catholique, suivant le modèle de la société d'Ancien Régime. Leur corpus idéologique comprenait également la défense des institutions régionales traditionnelles et le maintien des fors. Alors que les neos étaient principalement un groupe d'intellectuels urbains, le carlisme était alimenté par le catholicisme populaire et rural, qui dominait certaines régions d'EspagneSelon l’historien Alfonso Bullón de Mendoza, de sensibilité traditionaliste, tous les témoignages de l’époque coïncident pour indiquer qu’en 1833 les carlistes étaient supérieurs en nombre, bien qu’une majorité ne se soit pas impliquée activement dans le mouvement à cause de la répression gouvernementale . Géographiquement, la cause de l'infant Charles rencontra le plus grand soutien populaire dans une grande partie de la Vieille-Castille, la région de Tortosa et les zones montagneuses de Catalogne ..
1870–1888 : Émergence Le Sexennat démocratique (1868-1974), qui vit se succéder la révolution de 1868, le bref règne d'Amédée , la Première République et, surtout, une autre vague de libéralisme prônant la sécularisation, rapprocha les néo-catholiques et les carlistes. À partir de 1870, les premiers, dirigés par Antonio Aparisi Guijarro, commencèrent à rejoindre les structures politiques du carlisme et abandonnèrent leur projet politique propre. À la suite de la défaite légitimiste à l’issue de la troisième guerre carliste en 1876, de nombreux leaders carlistes s’exilèrent ou furent contraints de vivre dans la clandestinitéle nombre d’exilés est estimé entre et , voir , ., et les anciens néocatholiques, qui en général n’étaient pas compromis par une action militaire, commencèrent à émerger comme les principaux porte-paroles du carlisme semi-légal.
vignette| (), caricature publiée dans l’hebdomadaire La Cabecilla le 9 mars 1884. Après la mort d'Aparisi, la direction du groupe fut assumée par Cándido Nocedal . Dès 1875, il fonda à Madrid le journal El Siglo Futuro, qui devint rapidement une tribune de presse combative, sous la forme d’un journal catholique orthodoxe, avec de clairs penchants carlistesses objectifs déclarés étaient et il n’hésitait pas à faire remonter les racines de ses idées jusqu’au , voir (premier numéro). Au sein du carlisme, Nocedal représentait la tendance connue sous le nom d’inmovilismo () ou de retraimiento (), prônant l'abstention dans la vie politique officielle et cherchant à mobiliser uniquement sur des bases catholiques, comme lors du grand pèlerinage à Rome en 1876certains auteurs affirment que le pèlerinage était déjà une tentative de lancer un parti ultra-conservateur catholique .. L'emportant sur le groupe concurrent connu sous le nom d’aperturistas (), Nocedal fut officiellement nommé représentant politique du prétendant en 1879 et focalisa résolument les activités carlistes sur les questions religieuses. L'opposition aux pidalistas contribua à conforter les nocedalistas dans une posture d’intransigeance religieuse, , ., qui devait se refléter dans un autre pèlerinage, prévu pour 1882.
La ligne adoptée par Cándido Nocedal et son fils Ramón suscita une opposition au sein du carlisme ; beaucoup de ses grands nomscomme Cerralbo, Melgar, et Sangarrén . s’inquiétèrent du leadership autoritaire des Nocedal et de la stagnation du mouvement, imputable à leurs yeux à une intransigeance inefficace et une apparente marginalisation des autres courants idéologiques carlistes traditionnels. Le conflit prit rapidement la forme d’une guerre journalistique entre El Siglo Futuro et d’autres périodiques comme ou sur El Siglo Futuro contre La Fé, voir ; sur El Siglo Futuro contre El Fenix, voir ., généralement fondée sur des motifs religieux, chacun prétendant représenter la foi authentique et dénonçant ses adversaires comme des usurpateurs arbitraires. L’affrontement prit un nouveau tournant lorsque Cándido Nocedal mourut en 1885 et que son fils Ramón ne fut pas nommé pour lui succéder ; les années précédant 1888 avaient été marquées par des luttes internes, la désintégration et la paralysie croissante du carlisme.
1888 : Rupture En 1888, les escarmouches habituelles entre les journaux carlistes s’intensifièrent soudainement lorsque le prestige du prétendant se trouva mis en causeLorsque le périodique La Fé, opposé à Nocedal, fit référence au Manifeste de Morentín de 1875 du prétendant, El Siglo Futuro répondit en affirmant que le document avait été inspiré par des () comme Valentín Gómez Gómez et qu'il contenait une dangereuse tendance libérale. Le prétendant répondit en publiant un document intitulé El Pensamiento del Duque de Madrid, soulignant qu'aucun journal ne pouvait librement lire dans ses pensées .. Nocedal refusant de changer de posture, Don Carlos l'expulsa du carlisme en août, écrivit le prétendant à Nocedal ; Nocedal répondit à son tour en faisant référence à une doctrine carliste traditionnelle lorsqu’il déclara que le prétendant possédait une .. Nocedal et ses partisans fondèrent leur propre formation politique, bientôt connue sous le nom d'intégrisme. Selon le point de vue traditionnel, la rupture de 1888 résulte principalement des ambitions démesurées attribuées de Nocedal ou tout au plus d’un conflit de personnalités, ., mais la plupart des chercheurs actuels s'accordent à dire que le conflit idéologique a constitué une composante importante, voire promordiale, de la sécession.
La plupart des études sur le sujet placent la religion au cœur du conflit. Certains expliquent les dissensions comme fruit du développement de deux conceptions du carlisme, la ligne défendue par Nocedal visant clairement à cristaliser le mouvement autour des questions religieuses, en réduisant les autres thématiques à des rôles secondaires, tandis que le prétendant souhaitait maintenir un équilibre entre toutes les composantes de l'idéologie traditionaliste, ; voir .. Les carlistes accusèrent les intégristes de transformer le parti en action apostolique, tandis que les intégristes accusaient les carlistes de trahir les principes traditionalistes vignette|Le prétendant carliste . Une autre théorie cherche à expliquer la situation en comparant le cas espagnol au contexte européen, et met en évidence les changements en cours dans cet espace : après le premier concile du Vatican, l’ultramontanisme prit le dessus dans le camp catholique sur les formations politiques plus conciliantes, tandis qu’en France Louis Veuillot définit une nouvelle approche populaire intransigeante. De ce point de vue, le schisme intégriste ne serait rien d'autre qu'une manifestation locale espagnole de cette tendance. Cette théorie, définissant l’intégrisme émergeant comme un particularisme religieux en quête d’hégémonie, jouit d'une écho limité, , voir ..
Une autre approche définit les deux partis non pas comme des tendances concurrentes au sein du carlisme, mais comme des groupes politiques entièrement distincts qui, entre 1870 et 1888, formèrent une alliance temporaire et précaire cette théorie est suivie dans ; Moliner Prada parle de , .. Selon cette analyse, le groupe axé sur la religion a toujours été clairement distinct du carlisme. Dans une version partisane, en ligne avec le Parti carliste actuel , des traditionalistes réactionnaires s'étaient infiltrés dans le Carlisme populaire et pré-socialiste, qui réussit ensuite à se débarrasser des intrus (le même auteur parle d’ (p. 23), ou encore . D’autres versions ultérieures plus élaborées de cette théorie dans ..
Les perspectives mentionnées ci-dessus ouvrent la voie à des interprétations différentes de ce qu'était l'intégrisme et de la façon dont son rôle devrait être perçu : branche dérivée du carlisme, incarnation de l'ultraconservatisme catholique espagnol de la fin du ou manifestation espagnole d'un phénomène européen plus large connu sous le nom d'ultramontanisme.
1889–1907 : Leadership de Ramón Nocedal vignette|gauche|Ramón Nocedal.