Rafael Gambra Ciudad, né à Madrid le et mort dans la même ville le , est un ecrivain, philosophe et homme politique espagnol, chef délégué de la et considéré comme l’un des penseurs clé du traditionalisme tardif.. Auteur de travaux sur la théorie de l'État, il est surtout connu comme auteur de livres traitant de la laïcisation de la culture de l'Europe occidentale à l'ère de la société de consommation. En tant qu'homme politique, il est reconnu comme un théoricien plutôt que comme un protagoniste actif, bien qu'après 2001, il ait brièvement dirigé une des branches du carlisme.

Famille et jeunesse left|thumb|José Ciudad Aurioles, son grand-père maternel. La lignée paternelle de Rafael Gambra est liée depuis des générations à la vallée de Roncal, dans les Pyrénées navarraise. Les Gambra se sont fait un nom en combattant les Français en 1809. Le grand-père de Rafael, Pedro Francisco Gambra Barrena (mort en 1930)voir ABC du , , épousa une descendant de la famille Sanz, comptant plusieurs militaires de renom de la cause carlistePedro Francisco Gambra y Barrena, avocat originaire de Roncal, épousa Josefa Sanz y Escartín, sœur d' et cousine de . ; lui-même accéda à des postes élevés au ministère de l'Économievoir , , La Iberia du , et du . Son fils, le père de Rafael, Eduardo Gambra Sanz (1878-1964)voir ABC du , était architecte.. Ses travaux les plus reconnus sont la conception de l'immeuble de sur la Gran Vía à Madrid et la rénovation du dans la même ville, marqués par une tentative de réactiver la splendeur de l'architecture espagnole historique. En 1915voir ABC du , , il épousa Rafaela Ciudad Villalón (morte en 1947)voir ABC du , ; la nomme Rafaela Ciudad Orioles, née à Séville mais ayant grandi à Madridvoir ABC du , et issue d'une famille connue de la politique nationale ; son père fut député aux Cortes du début du jusqu'au début des années 1920, puis longtemps sénateur., et président du Tribunal suprême entre 1917 et 1923. Le couple n'eut qu'un enfantvoir ABC du , .

Né et élevé à Madrid, Rafael passa une grande partie de son enfance dans la vallée de Roncal, dont il chérit plus tard l'héritage navarrais ; dans l'historiographie, il est considéré comme un Navarrais plutôt que comme un Madrilène ou un Castillan, parfois surnommé « maestro navarro », « arquetipo navarro », « buen navarro » ou « vasco-navarro roncalés ».voir Boletín del Círculo Tradicionalista Carlista San Mateo (1998), .. Il fut élevé dans un milieu profondément catholique ; politiquement, son père sympathisait avec le carlisme et sa mère, bien que venant d'une famille libérale, affichait également un penchant conservateur. Il fit d'abord fait ses études au Colegio del Pilar marianiste de Madrid ; dès l'école primaire, il se montra attiré par la littérature et lisait des livres pendant que ses collègues jouaient au football. ; au début de son adolescence, il s'engagea dans l'Asociación Católica de Propagandistas. thumb|La vallée de Roncal, vue depuis la partie supérieure de la . Au moment de la tentative de coup d'État de juillet 1936, Rafael Gambra passait des vacances d'été à Roncal avec sa famille. Âgé de , il se porta volontaire au régiment de requetés d'Abárzuza, qui en quelques jours prit position au Gambra rend compte des combats dans cette zone à l'été 1936 (sans mentionner son propre rôle) dans ; pour un récit des mêmes évènements vu depuis le camp républicain, voir et tenta une percée à travers la Sierra de Guadarrama. José Ulíbarri, curé catholique d'Úgar et commandant temporaire de l'unité, resta l'ami de Gambra et devint une sorte de mentor pour lui. Il passa les suivantes sur la ligne de front stationnaire dans la Sierra, jusqu'à son départ en pour suivre une formation d'enseigne (alférez). En , il fut détaché auprès du régiment de l'Alcázarcomposé majoritairement de Castillans ; pour l'histoire des opérations de ce régiment, voir ., commandant un peloton de la quatrième compagnie d'infanterie. Ayant atteint Llíria (Valence) au moment de la victoire nationalistevoir Ajencia Patriótica de Noticias de Acción Juvenil Española du ., il reçut de nombreuses décorations militairesMedalla de la Campaña 1936-1939, Cruz Roja del Mérito Militar, et Medalla de Voluntarios de Navarra.

Rafael Gambra épousa (1921-1984), traductrice, professeure d'histoire et géographie dans le secondaireau .. et auteur d'une trentaine de romans publiés sous le pseudonyme de Miguel Arazuri dont plusieurs connurent une certaine popularité. Elle fut également fondatrice et gérante de Fundación Stella, une entreprise de radio indépendante. Le couple eut trois enfants, dont deux garçons.

Études left|thumb|Institut Lope de Vega, Madrid. En 1939, Gambra s'inscrivit à la faculté de lettres et de philosophie de l'Université Centrale de Madrid. Influencé par Manuel García Morente et voir ., il obtint son diplôme en 1942. Un an plus tard, il entra dans le corps de (équivalent de celui des professeurs agrégés en France). Promu inspecteur national de l'enseignement secondaire en 1945, Gambra obtint un doctorat de philosophie avec une thèse consacrée à l'approche post-hégélienne de la méthodologie historiographique intitulée « L'interprétation matérialiste de l'histoire (une recherche socio-historique à la lumière de la philosophie actuelle » ; L'œuvre, promue par , était en substance une revue très critique de Marx et Feuerbach. et fut publiée en 1946.

Dès le début des années 1940, Gambra assuma des tâches d'enseignement à l'académie Vázquez de Mella de Madrid, une institution éducative et culturelle carliste semi-officielle, nommée en l'honneur de Juan Vázquez de Mella ; il dispensait des cours sur la théorie traditionaliste de la philosophie, de l'État et de la politique. En 1943, il s'installa à Pampelune, embauché par l', une institution culturelle proche du carlisme gérée par les autorités provinciales. Au cours des suivantes, Gambra travailla à l'Institut en tant que professeur de philosophie. Au début des années 1950, il espérait visiblement rejoindre une hypothétique Université du Pays-basco-navarrais dont la mise en place était défendue à l'époque. Cependant, lorsque l'université de Navarra devint une entreprise privée détenue par l'Opus Dei en 1952, Gambra n'y participa pas ; il rejeta également une opportunité de poursuivre des recherches et éventuellement des études en Angleterre. Au milieu des années 1950, il retourna à Madrid et s'impliqua dans les réformes gouvernementales de l'enseignement secondaireGambra se montrait extrêmement critique envers l'organisation de celui-ci ; il écrivit , cité dans .. Il enseigna dans plusieurs centres secondaires, notamment au au milieu des années 1960, dont il devint plus tard directeur adjoint. Dans le cadre de ses responsabilités au ministère de l'Éducation, il souhaitait lutter contre « l'érosion de la spiritualité » et des « valeurs » et, au début des années 1960, s'opposa aux changements technocratiques qui étaient proposés et furent finalement introduitsles instigateurs des réformes « technocratiques » dans le champ éducatif, et Andrés Abad Asenjo, eurent finalement gain de cause, voir . Il coopéra également avec l'université Complutense, en particulier avec le centre associé San Pablo CEU, géré par l'ACdP. Gambra continua à collaborer avec le CEU après sa séparation formelle de la Complutense pour devenir une université indépendante en 1963.

thumb|Institut de culture hispanique. Gambra poursuivit également son travail d'enseignement dans différentes institutions culturelles. Jusqu'au début des années 1960, il donna des conférences à l'Athénée de Madrid, alors dirigé par Florentino Pérez Embidvoir ABC du , , also voir ABC du , , et à l'Institut de culture hispanique, un établissement créé par les autorités franquistes pour cultiver les liens avec l'Amérique hispaniquevoir ABC du , , voir ABC du , . Au milieu des années 1960, il commença à s'engager dans le Centre d'études historiques et politiques General Zumalacárregui , basé à Madrid, un groupe de réflexion créé pour diffuser la pensée traditionaliste et contrer les courants progressistes du carlisme.

En termes généraux, la pensée de Gambra s'inscrit dans la tradition platonicienne mais est principalement redevable à saint Thomas d'Aquin ; il est parfois décrit comme membre de l'école néo-scolastique. Sa vision du christianisme a été influencée par Gustave Thibon, Étienne Gilson, Romano Guardini et, partiellement, Max Scheler. Du point de vue philosophique il a également été rapproché d'Albert Camus et d'autres existentialistes français, tandis que sa théorie de la politique et de l'État se trouve dans la lignée d'Alexis de Tocqueville, Karl von Vogelsang et surtout Juan Vázquez de Mella.

Le principal fil conducteur de la pensée de Gambra est le rejet de la civilisation fondée sur le rationalisme et la promotion d'une conception traditionaliste. La vie humaine est comprise comme un engagement envers l’ordre divin et l’identité humaine comme un lien entre le soi et l'appartenance à la communauté. L’homme est perçu en premier lieu comme un être social , exprimé principalement à travers son rôle dans la société ; de même, la vie consiste à contribuer au bien commun, qui est incompatible avec l’individualisme ou le libéralismeà rapprocher de Sartre et Saint-Exupéry .. La société elle-même est régie par la nature, l'animalité et la rationalité bien que la religion, en tant que facteur transcendant, soit un élément indispensable de l'équation sociale. Une telle entité politique s'exprime le mieux à travers une « société de devoirs », unie par un objectif et une inspiration religieuse communs. Pour être stable une organisation publique doit être basée sur une orthodoxie acceptée, sous peine de conduire à une simple coexistence plutôt qu'à une communauté, c'est pourquoi Gambra préconisait l'assomption de la doctrine par la sociétéen 1967 il s'opposa à la Ley de la Libertad Religiosa (« Loi sur la liberté religieuse ») qu'il accusait d'ouvrir les vannes à la « pénétration protestante et judaïque » () et considérait comme une soumission à l'invasion du progressisme et à l'européisation, venant d'Italie, de France et du Vatican ., avec un respect pour l'hétérodoxie privée. thumb|Le spiritain Marcel Lefebvre, qui avait la sympathie de Rafael Gambra. (photo de 1981).

Pensée left|thumb|Juan Vázquez de Mella. Selon Gambra, la meilleure expression du soi social d'un humain se fait à travers la tradition, considérée comme une évolution accumulée et irréversible fournissant un principe gouvernant les sociétés historiques et incompatible avec les changements révolutionnaires. Dans le cas de l'Espagne, la tradition est incarnée dans la monarchie héréditaire en opposition aux chefs d'État élusil considérait que l'élection d'un chef d'État le rendait otage de l'idéocratie ., par la structure fédérative en opposition à l'État-nation unitaire, dans la représentation « organique » par opposition à la démocratie parlementaire centrée sur l'individu et sujette à la corruption, dans l'orthodoxie catholique par opposition à un régime laïque ou neutre et des structures administratives en retrait par opposition à un l'État moderne et omnipotent. Politiquement, le carlisme avait été le gardien d'une telle traditionselon un autre approche de sa pensée, pour Gambra, l'essence du traditionalisme était la suivante : 1) la société comme communauté unie par une orthodoxie commune, 2) la famille comme base ; 3) une structure guidée par un objectif corporatif (« hiérarchisation téléologique ») ; 4) le principe de subsidiarité de tout pouvoir public ; 5) la représentation organique ; il ne l'était pas seulement en tant que regroupement politique ou sentiment romantique, mais plutôt en tant qu'essence même du soi espagnol.