L’émail Plantagenêt, ou émail de Geoffroy Plantagenêt, est une plaque funéraire en cuivre, gravée et émaillée, à l'effigie de , comte d'Anjou, du Maine et de Touraine et duc de Normandie (1113-1151). Elle constitue une des pièces les plus importantes du musée Jean-Claude-Boulard Carré Plantagenêt, le musée d'archéologie et d'histoire de la ville du Mans, dans le département français de la Sarthe en région Pays de la Loire.

Cet émail de dimensions exceptionnelles () est daté d'environ 1160 selon les études les plus récentes. Il faisait partie du tombeau de Geoffroy Plantagenêt érigé dans la cathédrale du Mans, sans doute sur commande de l'évêque Guillaume de Passavant et sous l'influence de la veuve de Geoffroy Plantagenêt, Mathilde l'Emperesse, et détruit en 1562. La plaque émaillée est conservée par la suite dans la cathédrale, cachée durant la Révolution puis achetée en 1816 par le département de la Sarthe.

Cette œuvre est fabriquée selon la technique de l'émail champlevé, au cours d'un processus long et minutieux. Le comte d'Anjou y est mis en valeur, présenté par l'image et le texte comme un protecteur de l'Église catholique. Elle rappelle l'émail de Limoges, mais elle semble plutôt être de fabrication locale, avec des influences artistiques et techniques d'autres territoires de l'empire Plantagenêt et du champlevé mosan.

L'identification du personnage représenté est confirmée par la chronique du moine Jean Rapicault, écrite vers 1170. Toutefois, celui-ci commet un anachronisme quand il affirme que, lors de son adoubement en 1127, Geoffroy Plantagenêt reçoit des armoiries de son beau-père . Contrairement à ce qu'on a longtemps affirmé, l’émail Plantagenêt n'est pas la plus ancienne représentation d'armoiries. Certains sceaux sont plus anciens. En revanche, il est bien la plus ancienne représentation héraldique en couleurs connue.

Description Nom Les noms donnés à cet objet varient au fil du temps. Le nom d’émail Plantagenêt est utilisé par le musée Jean-Claude-Boulard Carré Plantagenêt.. Les différents auteurs utilisent des intitulés plus longs : émail de Geoffroy Plantagenêt, plaque de Geoffroy Plantagenêt, plaque tombale de Geoffroy Plantagenêt ou émail du Mans, effigie funéraire de Geoffroy Plantagenêt ou plaque à l'effigie funéraire de Geoffroy Plantagenêt.

Un émail vignette|gauche|alt=Schéma montrant une plaque grise évidée en épaisseur en trois endroits de couleur rouge, jaune et orange|Schéma d'un émail champlevé. Cette pièce est un émail de dimensions exceptionnelles, le plus grand émail sur cuivre champlevé qui soit conservé et peut-être même qui ait jamais été réalisé. Il mesure de haut sur de large et pèse . La plaque d'origine est épaisse de . Ses bords sont rabattus pour former un chanfrein de 18 à , ce qui crée une légère saillie mettant en valeur l'objet. Il s'agit d'un émail champlevé. La plaque de cuivre est d'abord évidée au burin. Les cavités ainsi formées sont émaillées avec des poudres, mélanges de quartz, d’un fondant et d’oxydes métalliques, ce qui permet d'obtenir des couleurs. La plaque est ensuite cuite, poncée, polie et gravée. C'est un long travail, très minutieux...

En 1978, cette œuvre d'art a été analysée aux rayons X en laboratoire. Cette analyse a permis à Marie-Madeleine Gauthier de distinguer douze opérations successives :

Sous les émaux fragiles du visage et de la barbe se trouve une feuille d'or (un paillon) qui permet de protéger les émaux disposés dessus et de donner du rayonnement au visage.

Un prince protecteur Certainement pensé dès l'origine pour être visible en hauteur, l’émail Plantagenêt produit un effet monumental par sa taille exceptionnelle et par la verticalité de l'image insérée dans un large chanfrein orné et inscrit. Les couleurs dominantes sont le vert, le bleu et le blanc gris. Geoffroy Plantagenêt est représenté sur un fond d'or réticulé de vert avec des fleurons blancs et bleus. L'effigie est encadrée par une architecture en plein cintre. Les colonnes, aux chapiteaux corinthiens, sont surmontées d'une coupole entre deux tourelles. Cette représentation d'un édifice évoque un tombeau dans le tombeau. Les ornements végétaux, fleurs et tiges, sont nombreux.

Le comte représenté est un homme jeune, blond aux yeux bleus et au visage rosé. C'est probablement le seul portrait « au naturel » de la peinture romane qui nous soit parvenu. Il est représenté de trois quarts, le visage tourné vers l'autel du Crucifix, debout, vêtu d'un riche costume, tenant dans la main droite une épée levée et sur le bras gauche un bouclier d'azur chargé de lionceaux..

Ses vêtements sont un bliaud sur une chemise de soie, brodés et galonnés, des chaussons et une cape fourrée de vair. Il brandit son épée, la guiche de son bouclier est passée sur l'épaule, et il porte une coiffe ou un casque armorié.. Les vêtements princiers civils correspondent au récit du mariage et de l'adoubement de Geoffroy Plantagenêt. Ils sont associés à un équipement militaire. L'épée comportait probablement une lame d'or.. Sur l'écu, quatre lionceaux jaunes sont visibles, mais sur le bouclier entier ils seraient au nombre de six, disposés 3, 2 et 1. Il s'agit donc d'un écu d'azur à six lionceaux d'or.

vignette|alt=Dessin en noir et blanc montrant la partie supérieure du décor composé de lignes droites, de courbes et de coupoles, sans dessin au milieu, avec une inscription en latin|Dessin de la partie supérieure et de l'inscription, Eugène Hucher, 1860. La partie supérieure de la plaque porte une inscription latine sur deux lignes, la première mesurant . L'inscription, en lettres capitales droites de de hauteur en moyenne se situe entre deux lignes émaillées. Le texte, qui forme un distique élégiaque avec une erreur de quantité, est le suivant :

Ce qui peut se traduire ainsi :

Dans le contexte, cette apostrophe est prononcée par l'évêque commanditaire du tombeau. Le comte d'Anjou paraît veiller à la porte d'un édifice dont il est le protecteur et le gardien. Son équipement militaire et cette épitaphe mettent en avant son rôle de protecteur de l'Église.

La plus ancienne représentation héraldique en couleurs Le vestige d'un tombeau Cette plaque est percée tout autour d'une cinquantaine de trous, ce qui montre qu'elle a été fixée à un tombeau. Dès la collection Gaignières à la fin du , la tradition identifie le personnage représenté à , ce qu'on retrouve dans le Musée des monuments français d'Alexandre Lenoir, paru en 1821. Au , l'érudit Jules Labarte propose d'y voir plutôt le fils de Geoffroy, , hypothèse combattue par le directeur du musée d'archéologie et d'histoire du Mans à la même époque, Eugène Hucher, rejetée par Eugène Viollet-le-Duc, puis définitivement abandonnée. Il ne fait plus de doute que le personnage représenté est Geoffroy Plantagenêt.

La chronique rédigée au par le moine Jean Rapicault, dit Jean de Marmoutier, permet d'identifier le personnage représenté sur cet émail à . D'après cette chronique, le tombeau de Geoffroy Plantagenêt est érigé dans la cathédrale du Mans sur ordre de l'évêque Guillaume de Passavant. Ce tombeau est détruit par les huguenots en 1562 et la plaque émaillée en est séparée (ce que Jules Labarte conteste : pour lui cette plaque vient d'ailleurs et date de la fin du ). Ensuite, elle demeure apposée à un pilier de la nef de la cathédrale jusqu'en 1792.. Elle disparaît alors et n'est retrouvée qu'en 1816, cachée derrière un meuble, lorsque le département de la Sarthe achète le cabinet d'un collectionneur nommé Louis Maulny.

Datation vignette|redresse|alt=Représentation d'un homme barbu blond coiffé d'un couvre-chef bleu, habillé de vêtements de couleur, sur un fond de losanges verts et bruns|Buste de Geoffroy Plantagenêt, détail de l’émail Plantagenêt.

Selon Eugène Hucher, le tombeau de Geoffroy Plantagenêt est construit en 1145, année gravée sur un des piliers du chœur de la cathédrale et l'émail lui-même est fabriqué entre 1145 et 1151, date de la mort de Geoffroy Plantagenêt ou même avant, dès 1140-1144. Il propose que la plaque n'ait pas eu à l'origine une fonction funéraire, mais laudative, une forme de remerciement de la part d'un évêque du Mans, Hugues de Saint-Calais ou Guillaume de Passavant, du vivant même de Geoffroy et qu'elle a ensuite servi pour le tombeau. En fait, on ne peut pas trancher entre ces deux propositions : un gage de reconnaissance fabriqué du vivant de Geoffroy Plantagenêt utilisé ensuite comme effigie funéraire ou un objet fabriqué directement à cette fin. Selon Jules Labarte, il n'y a aucune raison de supposer que le tombeau a été érigé du vivant de Geoffroy Plantagenêt, qui est mort subitement dans la force de l'âge. De même, Robert Viel pense que ce tombeau est postérieur à 1151, puisque c'est l'année de la mort du comte.

Installer ainsi le tombeau du comte dans la cathédrale du Mans est une innovation radicale. L'évêque du Mans Guillaume de Passavant en est probablement le commanditaire, si on se fie à Jean Rapicault. Cependant, ce tombeau résulte probablement aussi, selon Hubert Landais, Marie-Madeleine Gauthier puis Laurent Hablot, de la volonté de la veuve de Geoffroy Plantagenêt, Mathilde l'Emperesse. Elle a pu se souvenir du tombeau de son premier mari, l'empereur germanique , dans la cathédrale de Spire. Le choix du Mans comme lieu de sépulture pour Geoffroy Plantagenêt, plutôt qu'Angers ou Rouen, peut s'expliquer par le fait que c'est dans cette cathédrale que Geoffroy et Mathilde se sont mariés. L’émail Plantagenêt a pu être réalisé avant 1158, vers 1158 ou entre 1158 et 1167. À la suite des travaux de Marie-Madeleine Gauthier, Michel Pastoureau puis Laurent Hablot adoptent une datation simplifiée, aux environs de 1160/1165.

Influences artistiques L’émail Plantagenêt rappelle les émaux du Limousin et semble en provenir. Le décor avec les colonnes, les chapiteaux et les coupoles paraît en effet typiquement limousin. Cependant on distingue aussi des influences du champlevé mosan : les liserés blancs pour souligner les plis, les dégradés, l'usage du vernis brun sont caractéristiques d'une influence mosane. vignette|gauche|alt=Plaque creuse semi-circulaire représentant un homme barbu habillé de vert et de gris sur fond doré, avec deux inscriptions en latin|Plaque représentant l'évêque de Winchester Henri de Blois, vers 1150, British Museum. L’émail Plantagenêt peut aussi avoir été fabriqué par des artistes locaux. La grande taille de la plaque n'a pas d'équivalent à Limoges au , alors que la plaque qui ornait le tombeau de l'évêque d'Angers Ulger, dans la cathédrale d'Angers, avait des dimensions proches. Il semble y avoir beaucoup de points communs entre ces deux plaques et on voit une influence normande dans l'inscription et la représentation de Geoffroy Plantagenêt. Ses motifs ressemblent à ceux de la peinture sur verre pratiquée à cette époque au Mans. Hubert Landais et Marie-Madeleine Gauthier rapprochent le décor de l’émail Plantagenêt de pages de manuscrits enluminés conservés au Mans. Le probable commanditaire du tombeau de Geoffroy Plantagenêt, Guillaume de Passavant, est angevin, comme Normand de Doué, successeur d'Ulger sur le siège épiscopal d'Angers.

vignette|redresse|alt=plaque rectangulaire de couleur sombre sculptée figurant un homme couché sur le dos avec une inscription tout autour, sur un socle rectangulaire légèrement surélevé|Plaque tombale en bronze de Rodolphe de Rheinfelden dans la cathédrale de Mersebourg.

Par le style, l’émail Plantagenêt rappelle la plaque conservée au British Museum datée de vers 1150 et qui représente l'évêque de Winchester Henri de Blois, acteur du conflit pour le trône d'Angleterre opposant Mathilde l'Emperesse et Étienne de Blois. Ainsi, Hubert Landais propose une fabrication locale plutôt que limousine.