Louise von Salomé ou Lioulia von Salomé ou Louíza Gustavovna Salomé (), dite Lou Andreas-Salomé, née le à Saint-Pétersbourg et morte le à Göttingen, est une femme de lettres germano-russe et l'une des premières femmes psychanalystes. Elle est aussi connue pour ses relations complexes et passionnées avec Friedrich Nietzsche et Rainer Maria Rilke, ainsi que pour sa rencontre importante avec Sigmund Freud qui changea le cours de sa vie.
Biographie
Enfance, adolescence, études gauche|vignette|redresse|Lou à l'âge de 16 ans. Son père, Gustav Salomé (1804-1879), est issu d'une famille huguenote originaire d'Avignon qui avait quitté la France après la révocation de l'édit de Nantes pour aller s'établir à Magdebourg puis dans les pays baltes. Selon H.F. Peters, l'origine du nom « Salomé » est le mot hébraïque Shalom qui signifie « paix » ( en allemand). À l'âge de six ans, Gustav Salomé est envoyé à Saint-Pétersbourg pour y recevoir une éducation strictement militaire. Après s'être distingué par sa vaillance au cours de l'insurrection polonaise de 1831, il est élevé à la noblesse héréditaire par le tsar Nicolas . Ayant obtenu le grade de général, il entre dans l'état-major d'Alexandre II, qui le nomme inspecteur des armées. En 1844, il épouse Louise Wilm (née et morte à Saint-Pétersbourg, 1823-1913) « fille d'un opulent fabricant de sucre d'origine danoise et nord-allemande », avec qui il a six enfants : cinq garçons et en 1861 une fille prénommée Louise.
La petite Louise grandit, « entourée d'uniformes d'officiers »Lou Andreas-Salomé, Ma vie. Esquisse de quelques souvenirs, Paris, PUF, 1977, p.60., pour une large part à l'écart de la société russe, dans la petite communauté d'émigrés germanophones ou de sujets allemands de l'Empire russe, pour laquelle son père avait obtenu du tsar l'autorisation de créer une église réformée.
Elle étudie avec des précepteurs qui lui font suivre le programme de la fameuse Sankt-Petri-Schule, école privée allemande de la capitale russe ; elle connaît le russe et le français (langue de la haute société) mais parle et écrit essentiellement en allemand. Très jeune, elle s'intéresse à la philosophie, elle lit Spinoza et Kant. À 17 ans, elle perd son père qu'elle aimait passionnément et abandonne la religion. Louise von Salomé, Zurich, 1882.|thumb Elle rencontre alors son premier maître, le pasteur Hendrik Gillot qui lui enseigne la théologie, la philosophie, les religions du monde, la littérature française et allemande. Il la (re)convertit à la foi luthérienne. Il ressent un amour platonique pour la jeune fille, au point de vouloir divorcer pour l'épouser. Choquée, Louise refuse et part avec sa mère pour Zurich, où elle s'inscrit à l'université (c'est la seule en Europe à accepter des femmes à cette époque). Se prénommant désormais Lou , elle suit notamment des cours de logique, d’histoire des religions et de métaphysique.
Rencontre avec Nietzsche vignette|redresse|left|De gauche à droite, Lou von Salomé, Rée et Nietzsche (1882). Lou a une santé fragile ; sa mère l'emmène faire un séjour au soleil, en Italie. Elle y fait la rencontre de Friedrich Nietzsche ; elle a vingt-et-un ans, lui trente-huit. Avec elle, durant l’année 1882, le philosophe vit sa seule véritable histoire d’amour. Mais c'est une relation à trois, incluant Paul Rée, un riche philosophe allemand qui demande en vain Lou en mariageMuriel Steinmetz, « Mais qui est Lou Andreas-Salomé ? », juin 2000. La jeune femme propose de , et , ils se font photographier en dans une mise en scène qui fera scandale : , ce qui fera écrire à Nietzsche dans Zarathoustra : .
Mariage avec Friedrich Carl Andreas En 1886, à nouveau en Italie, Lou rencontre l'orientaliste allemand, spécialiste de l'Iran, Friedrich Carl Andreas. Ce dernier tombe amoureux d'elle au point de menacer de se suicider si elle refuse de l'épouser. Elle consent à cette union à la condition qu'elle ne soit jamais consommée sexuellement. Lou parvient à convaincre son ancien soupirant, le pasteur Gillot, de célébrer le mariage, qui a lieu le .
D'après Julia Vickers, Julia Vickers, Lou von Salomé. A biography of the woman who inspired Freud, Nietzsche and Rilke, MacFarland, 2008, p. 112. En ligne sur Google Books.. Élisabeth Roudinesco et Michel Plon rapportent que Lou Andreas Salomé , tandis que . Toujours selon Roudinesco et Plon, le premier amant de Lou Andreas Salomé fut Georg Ledebour (fondateur du parti social-démocrate allemand) ; une seconde liaison de Lou, avec le médecin viennois Friedrich Pineles, se termina .
Rencontre avec Rainer Maria Rilke En , à Munich, elle fait la connaissance de Rainer Maria Rilke que lui a présenté Jacob Wassermann. À la même époque, elle rencontre également Frieda von BülowVolker Klimpel: Frieda von Bülow, in: Hubert Kolling (Hrsg.): Biographisches Lexikon zur Pflegegeschichte „Who was who in nursing history“, Bd. 7 hpsmedia Nidda, S. 53+54.. Elle a donc , le jeune poète . Elle a déjà publié avec un certain succès Un combat pour Dieu , plusieurs articles ainsi que l'étude Jésus le Juif que Rilke avait lue. Comme le rapporte Philippe Jaccottet, elle écrit dans Regards sur ma vie : . gauche|vignette|redresse|Lou et Rainer Maria Rilke en Russie, ici avec le poète Spiridon Drozin, 1900. En 1899 avec son mari Friedrich Carl, puis en 1900, Lou voyage en Russie avec celui dont elle a changé le prénom René en Rainer. La relation amoureuse du poète et de Lou dure trois ans, puis se transforme en une amitié qui se prolongera jusqu'à la mort de Rilke, et dont témoigne leur correspondance. En 1937, Sigmund Freud dira de la relation de Lou Andreas-Salomé avec Rainer Maria Rilke : .
Freud et la psychanalyse thumb|upright=0.7|Sigmund Freud par Max Halberstadt, 1909. La psychanalyse marque déjà familière de la philosophie de Spinoza, et .
Elle rencontre Sigmund Freud en 1911 à Weimar au Congrès de l' International Psychoanalytical Association (IPA), grâce à Poul Bjerre. En 1912, elle assiste à Vienne, où elle s'est installée, aux réunions du mercredi chez Freud. Aux côtés de Viktor Tausk, elle va s'initier à la pratique psychanalytique tout en rencontrant des intellectuels viennois. En dehors de Freud, Lou est . Elle devient une amie de la famille Freud et s'attache particulièrement à Anna Freud : la personne de Freud et la psychanalyse constituent toutefois . Devenue elle-même psychanalyste à Göttingen en Allemagne, Lou Andreas-Salomé continuera d'entretenir une correspondance suivie avec Freud.
Andreas-Salomé écrit ses textes psychanalytiques entre 1911 et 1931. D'après Marie Moscovici, elle s'intéresse beaucoup à la question du narcissisme et à la création, notamment dans le rapport de celle-ci avec l'amour. Selon Inge Weber, elle (1921, Narzißmus als Doppelrichtung, « Le narcissisme comme double direction »). À la suite de Freud, , d'où son intérêt pour le concept de pulsion. Pour Marie Moscovici, est : , ou . Le philosophe Yvon Brès rappelle que Freud tenait le texte « “Anal” et “sexuel” » en haute estimeYvon Brès réfère à la lettre de Freud du 18 mai 1916 (Lou Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, Paris, Gallimard, 1970, ), à sa note de 1920 aux Trois essais (Freud, GW, V, , trad. franç. ainsi qu'à son article de 1917 Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l'érotisme anal (Freud, GW, X, , trad. franç., in La vie sexuelle, ).Yvon Brès, « L'érotisme anal : Freud et Lou Andreas-Salomé » dans « Freud au ras des pâquerettes. Une psychanalyse psycho-neurologique ? », Psychanalyse à l'Université , , 1994, .. Les réflexions d'Andreas-Salomé sur la féminité sont regroupées dans l'essai « Du type féminin » (Zum Typus Weib, 1914). D'après Inge Weber, Lou Andreas-Salomé .
Dernières années thumb|upright=0.7|Sépulture au cimetière de Göttingen. Elle meurt en , à près de , dans une Allemagne dominée par l'idéologie nationale-socialiste. C'est Freud qui prononce son éloge funèbre et sa nécrologieŒuvres complètes de Freud / Psychanalyse, volume XX.. Les autorités national-socialistes refusent que ses cendres soient dispersées dans le jardin de sa maison, qu'elle appelait LoufriedFried signifie « paix » en allemand. Les cendres de Lou Andreas-Salomé seront déposées au cimetière de Göttingen, près de la tombe de Friedrich Carl Andreas, son époux.
Écrits Dans l'œuvre littéraire et critique de Lou Andreas-Salomé se côtoient des romans, des nouvelles et des essais : Une lutte pour Dieu (1885), Ruth (1895), Enfant des hommes (1899), Rodinka (1922)… La correspondance est abondante. Le récit Ma vie (1951) est une autobiographie publiée de manière posthume.
Plusieurs essais psychanalytiques que Lou Andreas-Salomé avait publiés dans la revue Imago (D'un premier culte, 1915 ; Du type féminin, 1914 ; « Anal » et « Sexuel », 1915 ; Le narcissisme comme double direction, 1921) ou dans l'Almanach der Psychoanalyse (Le , soixante-dixième anniversaire de Freud, 1927; Ce qui découle du fait que ce n'est pas la femme qui a tué le père, 1928; Le malade a toujours raison, 1933), ont été rassemblés dans la traduction française sous le titre donné par l'éditeurJ.-B. Pontalis, « avertissement de l'éditeur » à : Lou Andreas-Salomé, L'Amour du narcissisme. Textes psychanalytiques, traduction d'Isabelle Hildebrand, Préface de Marie Moscovici, Paris, Gallimard, Collection « Connaissance de l'inconscient » dirigée par J.-B. Pontalis, 1980, : . : L'amour du narcissisme (1980).
Tandis que dans les années 1920 et 1930, l'étude sur Rilke (1927) et La lettre ouverte à Freud (1931) , Lou Andreas-Salomé revient aussi tardivement au genre de la nouvelle, ainsi dans la trilogie intitulée Jutta (à prononcer « Youtta »): Stéphane Michaud, qui a établi pour la traduction française ce texte tripartite sur la base des Archives de Lou Andreas-Salomé à Göttingen, en rassemblant (1921), Jutta (dans Amor composé de Jutta, , , 1981) et (jusque là inédit), pose la question qu'il ressent en tant que biographe comme pouvant être celle désormais de Lou Andreas-Salomé jusqu'aux derniers mois de sa vie :
Œuvres En allemand, dans l'ordre chronologique Im Kampf um Gott (1885) Henrik Ibsens Frauengestalten (1892) Friedrich Nietzsche in seinen Werken (1894) Ruth (1895) Jesus der Jude (1895) Aus fremder Seele (1896) Fenitschka (1898) Eine Ausschweifung (1898) thumb|Anal und Sexual de Lou Andreas-Salomé fut publié dans Imago IV 1915-1916 Cahier 5. Menschenkinder (1899) Ma (1901) Im Zwischenland (1902) Die Erotik (1910) Vom frühen Gottesdienst (1913) Zum Typus Weib (1914) Anal und Sexual (1916) Psychosexualität (1917) Drei Briefe an einen Knaben (1917) Narzißmus als Doppelrichtung (1921) Das Haus. Eine Familiengeschichte vom Ende des vorigen Jahrhunderts (1921) Die Stunde ohne Gott und andere Kindergeschichten (1922) Der Teufel und seine Großmutter. Traumspiel (1922) Rodinka. Eine russische Erinnerung (1923) Rainer Maria Rilke. Buch des Gedenkens (1928) Mein Dank an Freud. Offener Brief (1931)
Traductions françaises Essais et romans Fenitchka suivi de Une longue dissipation, Paris, Éditions des femmes, 1985 Rodinka. Souvenirs russes, Paris, Des femmes 1987 Rainer Maria Rilke, traduction et postface de Jacques Le Rider, Paris, Maren Sell, 1989 ; traduction revue et nouvelle postface de Jacques Le Rider, Paris, Bartillat, 2026, 176 p., . Création de Dieu (réunissant Création de Dieu, De la bête au Dieu, Le problème de l'islam, Jésus le Juif et L'égoïsme dans la religion), traduction et postface d'Anne Baudart, Paris, Maren Sell, 1991 Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, Paris, Grasset, 1992 La Maison, Traduction par Nicole Casanova Postface de Sabina Streiter, Paris, Des femmes, 1997 ; rééd. Le Livre de Poche, coll. Biblio, 384 p., 2021 Jutta, Texte établi, préface et traduction de Stéphane Michaud, Paris, Seuil, 2000, Le Diable et sa grand-mère, traduction et postface de Pascale Hummel, Paris, Éditions ENS Rue d'Ulm, 2005,