Stefan Lochner (appelé aussi Stephan Lochner, ou encore Maître Stefan), né vers 1410 dans la région de Meersburg, au bord du lac de Constance, et mort à Cologne en 1451, est, avec le Maître de la Véronique le peintre allemand le plus significatif de Cologne au .
Il peut être considéré comme le dernier représentant du « style doux », variante allemande du gothique international, si ce n'est comme le « dernier des gothiques », même si son œuvre a su également prendre en compte les innovations des primitifs flamands tels que Robert Campin et Jan van Eyck. Il a à ce titre proposé, au milieu du , une synthèse originale entre la tradition locale et la peinture flamande pour fonder un style empreint de suavité et de mysticisme qui marquera durablement l'art de Cologne, et sera par la suite particulièrement apprécié des romantiques allemands au début du .
Identification du peintre et biographie
Aucune œuvre de Stefan Lochner n'est signée : le peintre de la Madone au buisson de roses et du Retable des saints patrons de Cologne était encore tenu pour un maître anonyme au début du , lors du regain d'intérêt pour les peintres de la fin du Moyen Âge en Allemagne.
Journal de voyage de Dürer vignette|upright=0.6|Albrecht Dürer, Autoportrait, 1498, 52 × 41 , Musée du Prado
Son identification se fonde sur une note du journal de voyage aux Pays-Bas d'Albrecht Dürer, rédigée lors d'une halte à Cologne en 1520. Celui-ci y rapporte qu'il a dû s'acquitter d'un pourboire de « deux pfennigs d'argent pour l'ouverture d'un panneau qu'avait réalisé Maître Stefan de Cologne« », cité par ». Alors que la note de Dürer était connue au moins depuis 1823 Johann Friedrich Böhmer, « Meister Stephan, Maler zu Köln », Die Kunstblatt, 8, 27 janvier 1823, ce n'est qu'au milieu du que Johann Jakob Merlo fait le lien avec « Stefan Lochner », documenté à Cologne à partir de 1442. Dans un premier temps, il émet l'hypothèse que le tableau qui avait suscité un tel intérêt de la part de Dürer — et que celui-ci ne nomme pas explicitement — ne pouvait être que le Retable des saints patrons de Cologne qui se trouvait alors dans la Chapelle du Conseil municipal, pour rattacher par la suite « maître Stefan » à « Stefan Lothener Johann Jakob Merlo, Die Meister der altkölnischen Malerschule, Cologne, J.M. Heberle, 1852, . Lire en ligne. Page consultée le 10 août 2012 - 246 », qu'il corrigera en « Lochner Lenoard Ennen, « Heißt der Maler des Dombildes Lochner oder Lothner ? », dans Annalen des Historischen Vereins für den Niederrhein, 11-12, 1862 », tout en utilisant la graphie moderne du prénom « Stephan ».
Biographie : période colonaise L'activité de Stefan Lochner est documentée à Cologne entre 1442 et 1451, mais l'on peut raisonnablement considérer qu'il était déjà présent dans cette ville avant 1442. Les archives le désignent par deux fois comme « peintre de Constance » : sa famille a ainsi pu être originaire de Meersburg am Bodensee, ce que confirmerait une lettre datée d' qu'adresse le Conseil municipal de Cologne à celui de cette ville à propos de l'héritage de ses parents récemment décédés. On a également proposé les villes de Lindau ou Hagnau sur le lac de Constance, où le nom de Lochner, au demeurant assez rare, est attesté Notice biographique de « Stefan Lochner (um 1400 - 1451) » sur le site du Städel Museum. Lire en ligne. Page consultée le 6 août 2012 dans des familles de forgerons Roland Krischel, « Stefan Lochner (1400/1410-1451), Kölner Maler des Spätmittelalters », Portal Rheinische Geschichte, 2010. Lire en ligne. Page consultée le 6 août 2012.
vignette|upright=0.6|gauche|Hans Burgkmair, Portrait de Frédéric III, 78,5 × 51,5 , Kunsthistorisches Museum, Vienne
En , à l'occasion de la visite de l'empereur Frédéric III à Cologne, Lochner est chargé par le Conseil municipal de peindre les armes de la ville sur des boucliers ornant des tonneaux de vin et dix cornes, ainsi qu'une bannière de trompette et quatre mâts. En octobre de la même année, il fait l'acquisition, avec sa femme Lysbeth, d'une maison, en acquittant intégralement la somme due lors de l'achat. Deux ans plus tard, le couple revend la propriété pour une autre plus grande, constituée de deux maisons contiguës, peut-être d'une habitation et d'un atelier attenant, à l'exemple de Rogier van der Weyden à BruxellesL'hypothèse est formulée par Julien Chapuis, « La Carrière et l'activité des artistes exogènes à Cologne : l'exemple de Stefan Lochner (vers 1410-1415) », Transferts et circulations artistiques dans l'Europe de l'époque gothique (-, Journée d'étude à l'Université de Toulouse 2-Le Mirail, 2 décembre 2011. Écouter en ligne. Page consultée le 31 juillet 2011.
En 1447, il est élu par ses pairs, qui lui reconnaissent ainsi « une honorabilité et une sagesse aussi grandes que l'était son habileté artistique », représentant de la Corporation des peintres de la ville au Conseil municipal, ce qui suppose, conformément aux statuts alors en vigueur, qu'il était établi à Cologne au minimum depuis dix ansChapuis, 2011 (il connaîtra une nouvelle fois cet honneur en 1450, passé un intervalle légal de trois ans). Mais 1447 marque aussi le début de difficultés financières, qui le conduisent à hypothéquer ses maisons.
En 1451, ses parents meurent : le Conseil municipal de Cologne demande fin août à la ville de Meersburg de s'occuper de la succession, ce qui suppose que Lochner est dans l'incapacité de voyager pour régler lui-même l'affaire. Peut-être est-il déjà atteint de la peste, qui l'emporte vraisemblablement à la fin de l'année avec son épouse. C'est ce qu'on a déduit de l'autorisation demandée en d'établir un nouveau cimetière pour les victimes de l'épidémie sur des terres situées tout à côté de la maison de Lochner, mais aussi du fait qu'un créancier réclame, le , d'entrer en propriété de ses deux maisons hypothéquées.
Controverses vignette|upright=1|Le Retable des saints patrons dans la Cathédrale de Cologne
Doit-on voir dans ces commandes officielles, ces achats immobiliers et ces élections au Conseil municipal le signe d'affaires florissantes, et la preuve indiscutable qu'il s'agit bien du peintre de premier ordre à qui la ville de Cologne confia l'exécution du Retable des saints patrons pour sa Chapelle ? C'est ce que pense actuellement la majorité des historiens d'artPar exemple, , qui affirme que « les preuves circonstancielles en faveur de son identification traditionnelle sont considérables », et qui est rejoint dans ses conclusions par Jean-Marie Guillouët, « Deux centres artistiques à la fin du Moyen Âge : Cologne et Londres », Perspective. La revue de l'INHA 1, 1, 2006, . Lire en ligne. Page consultée le 6 août 2012, même si certains jugent encore le faisceau de preuves insuffisant Michael Wolfson, « Hat Dürer das "Dombild" gesehen ? Ein Beitrag zur Lochner-Forschung », Zeitschrift für Kunstgeschichte, vol. 49, 1986, . Brigitte Corley notamment préfère encore parler du « maître du Dombild » (« maître du tableau de la Cathédrale ») pour désigner le peintre du Retable des saint patrons, transféré au début du dans la Cathédrale (« » en allemand) de Cologne. Elle rappelle, pour justifier ses précautions, la fragilité de l'hypothèse initiale assimilant le « maître Stefan » de Dürer à Stefan Lochner, et conteste également les preuves qui conduisent à considérer Lochner comme un peintre de premier ordre, en le comparant au moins réputé Hermann Wynrich van Wesel, pourtant propriétaire de dix maisons, et qui fut à quatre reprises élu au Conseil municipal.
Caractéristiques stylistiques et formation
Lochner est réputé pour ses amples robes présentant des cascades de plis brisés, ses personnages poupins aux visages délicieux, ses coloris vifs. Ses œuvres témoignent à la fois d'une permanence du « style doux », variante allemande du gothique international qui avait cours autour des années 1400-1420, et qui confine chez lui à la suavité, mais aussi d'une prise en compte des innovations, notamment d'un point de vue technique et en matière de représentation de la réalité, des primitifs flamands tels que Robert Campin ou Jan van Eyck. Ainsi, les nuances de bleus de sa Vierge au buisson de roses ne sont pas obtenues par adjonction de blanc, mais par application de couches très fines de peinture à l'huile laissant voir par transparence la sous-couche claire, et l'illusion de la profondeur qui, chez ses prédécesseurs du style international, posait encore des problèmes insolubles, apparaît chez lui bien mieux maîtrisée. Une telle synthèse entre tradition locale et innovations venues de l'extérieur l'a souvent fait considérer comme un pendant septentrional de Fra Angelico, dont il est contemporainLe rapprochement avec Fra Angelico apparaît régulièrement dans les ouvrages d'art généralistes, que ce soit chez , dans le , ou dans l'article de l'Encyclopædia Universalis rédigé par Pierre .
Formation locale ?
La question de sa formation reste cependant encore sujette à hypothèses et controverses, dans la mesure où rien ne vient documenter sa vie avant son installation à Cologne. Ses origines du bord du lac de Constance ont naturellement fait supposer une formation auprès des peintres de la Haute-Souabe ou de la Rhénanie supérieure ; d'un autre côté, rien dans sa peinture colonaise ne trahit véritablement cette origineSur les origines de Lochner, voir Steven Roger Fischer, « Die Familie Lochner und der Bodenseeraum », , et Bernd Konrad, « Seeschwäbische Malerei von 1400 bis 1450 und ihre Beziehung zu Köln », , .
vignette|upright=1.5|gauche|Panneau central du Retable des saints patrons vignette|upright=0.6|Maître de la Véronique, détail de la Vierge à la fleur de vesce, entre 1400 et 1415, Wallraf-Richartz Museum
Sa peinture s'enracine surtout dans la tradition de ce qu'on appelle depuis le l'école de Cologne. Un passage par l'atelier d'un maître de cette ville est donc tout à fait envisageable, dans la mesure également où ceci pouvait être exigé des peintres originaires d'autres régions avant qu'ils puissent s'établir à leur compte à CologneJulien Chapuis (« La Carrière et l'activité des artistes exogènes à Cologne », 2011) rappelle le durcissement des règles protectionnistes de la corporation des peintres de Cologne au milieu du . On a ainsi formulé l'hypothèse qu'il avait été un temps apprenti chez le Maître de la Véronique, le peintre le plus marquant du début du à Cologne, en mettent en avant les similitudes stylistiques des deux maîtres. Les rapports avec le Maître du Retable de Heisterbach sont encore plus controversés, notamment pour savoir si ce dernier doit être tenu pour un artiste influencé par Lochner, pour un de ses compagnons d'atelier, ou pour Lochner lui-même, dont le retable serait une œuvre de jeunesse Michael Wolfson, « Vor "Stefan Lochner" ? Über den Maler des Kölner Dombildes und den Meister des Heisterbacher Altares », — même si l'analyse par réflectogramme fait pencher en faveur de la seconde hypothèse.
Influence flamande
vignette|upright=0.6|Détail de l'ange chanteur du premier plan sur L'Agneau mystique de van Eyck