Le , Jeremiah Joseph Duggan, un étudiant britannique de 23 ans, meurt lors d'un voyage à Wiesbaden (Hesse, Allemagne), après avoir été heurté par plusieurs voitures sur une voie rapide. Les circonstances de la mort de Duggan sont controversées car, au moment de sa mort, il fréquente une école de formation de « cadres » pour jeunes organisée par le mouvement LaRouche, un réseau international dirigé par le militant politique américain Lyndon LaRouche.
La police allemande conclut que Duggan s'est suicidé après avoir couru plusieurs kilomètres depuis l'appartement dans lequel il séjournait, puis avoir sauté devant la circulation tôt le matin. Un coroner britannique rejette un verdict de suicide en 2015 après avoir entendu la police métropolitaine de Londres décrire le mouvement LaRouche comme une secte politique. Duggan téléphone à sa mère, Erica Duggan, cinquante minutes avant sa mort, apparemment bouleversé par son expérience au sein du mouvement.
Arguant que la police allemande n'a pas enquêté de manière approfondie sur l'affaire, Erica Duggan commande des rapports médico-légaux suggérant que l'accident de voiture a pu être mis en scène et que Duggan est mort ailleurs. Après de longs litiges au Royaume-Uni et en Allemagne, la Haute Cour de Londres ordonne une deuxième enquête en 2010 ; et en 2012, le tribunal régional supérieur de Francfort ordonne à la police de Wiesbaden de rouvrir son enquête. En 2015, le coroner confirme que Duggan a été tué dans l'accident, mais rejette un verdict de suicide, ajoutant que des blessures inexpliquées suggèrent une .
Le mouvement LaRouche attribue les critiques autour de son implication dans l'affaire aux opposants politiques de LaRouche, dont l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair.
Contexte
Famille Duggan
Jeremiah Duggan naît le dans le nord de Londres. Il est le fils d'Erica Duggan, une institutrice juive originaire d'Afrique du Sud ; et de Hugo Duggan. Le père d'Erica Duggan quitte Berlin en 1933 ; de nombreux membres de sa famille sont tués lors de la Shoah. Erica Duggan participe aux manifestations contre l'Apartheid durant sa jeunesseKirby, Terry. "The lost boy", The Independent, 28 August 2003.. Les parents de Jeremiah Duggan divorcent quand il a 7 ans. Il est originaire du quartier de Golders Green, à Londres.
Après des études en internat puis au collège à Sussex, il passe du temps en Inde puis se forme en Israël en tant qu'animateur de jeunesse. Duggan s'intéresse aux arts, à la musique et au théâtre et, en 2001, s'installe à Paris pour étudier le français au British Institute et l'anglais à la Sorbonne. Il s'intéresse à la politique après les attentats du ; puis s'implique dans le mouvement LaRouche en raison de son opposition à la guerre d'IrakTaylor, Jerome. "Mystery of dead Briton and the right-wing cult", The Independent, 27 February 2010..
Mouvement LaRouche alt=photograph|vignette| Lyndon LaRouche en 2006 Lyndon LaRouche et son épouse allemande, Helga Zepp-LaRouche, dirigent un réseau politique mondial de publications, de comités et d'écoles de cadres. Le mouvement LaRouche est représenté en Allemagne par l'Institut Schiller et le parti Bürgerrechtsbewegung Solidarität.
À partir des années 1970, le mouvement devient associé à la promotion de théories du complot, et parfois à l'utilisation d'attaques physiques contre ses opposants, à l'utilisation frauduleuse de dons et à l'antisémitisme. Ses méthodes de recrutement sont critiquées ; selon The Sunday Times, les recrues sont isolées de leurs familles, encouragées à abandonner leurs études et soumises à d'intenses pressions verbales avant d'être invitées à accepter la vision du monde de LaRouche.
LaRouche est particulièrement critique à l'égard de la Grande-Bretagne et de l'Institut Tavistock de Londres, une organisation caritative de psychothérapie et de sciences sociales que le mouvement LaRouche associe aux services de renseignement britanniques. La famille de Duggan en est venue à croire que cette vision du monde a affecté la perception de Duggan par le mouvement lorsque les participants à la conférence ont appris qu'il était un juif britannique qui, enfant, avait fréquenté la clinique Tavistock pour faire une thérapie lorsque ses parents avaient divorcé.
Implication de Duggan dans le mouvement LaRouche
Solidarité et progrès alt=photograph|vignette| La station Invalides du métro parisien, où Duggan fait son premier contact avec le mouvement LaRouche Le premier contact de Duggan avec le mouvement LaRouche a lieu à Paris en , lorsqu'il achète un exemplaire du journal Nouvelle solidarité du parti Solidarité et progrès (antenne française du mouvement LaRouche), dans un stand près du British Institute, à l'extérieur de la station Invalides du métro parisien. L'homme qui lui vend le journal est Benoit Chalifoux, rédacteur du journal et l'un des « organisateurs » ou recruteurs du mouvement.
Préoccupé par l'issue de la guerre en Irak, Jeremiah Duggan s'implique au sein de Solidarité et progrès et décide de partir à un congrès de l'Institut Schiller. Duggan et ses parents supposent qu'il s'agit d'une conférence anti-guerre. Sa mère cherche en vain des informations sur LaRouche sur le Web ; qu'elle orthographie « LaRoche » de manière erronée.
Conférence à Wiesbaden Duggan et Chalifoux se rendent à Wiesbaden le avec huit autres hommes. Duggan séjourne d'abord dans une auberge de jeunesse, puis avec deux autres recrues dans un appartement appartenant à deux responsables de l'Institut Schiller.
La conférence, « Comment reconstruire un monde en faillite », se tient à Bad Schwalbach, près de Wiesbaden, du 21 au . LaRouche est le conférencier principal, avec un discours intitulé « La géométrie physique comme stratégie ». Selon April Witt dans le Washington Post, il dit au public que le président américain George W. Bush serait un ivrogne non réformé (il est un abstinent), que Woodrow Wilson aurait fondé le Ku Klux Klan depuis la Maison-Blanche, que John F. Kennedy aurait été tué au cours d'une opération américaine intérieure, et que les États-Unis utiliseraient la guerre en Irak pour . D'après lui, le complot visant à déclencher une guerre mondiale aurait été influencé par des gens qui . Selon LaRouche, les personnes derrière le complot seraient et seraient les mêmes personnes ayant amené Hitler au pouvoir dans les années 1930.
École de formation de jeunes cadres Après la conférence, Duggan fréquente une école de formation de cadres du Mouvement des jeunes de LaRouche à Wiesbaden avec 60 à 70 autres personnes. Chalifoux, le recruteur qui l'avait accompagné en Allemagne, rentre à Paris. Selon une autre recrue potentielle, des heures de conférences, de séminaires et de rencontres individuelles ont lieu tous les jours, ainsi que des chants.
Duggan se serait démarqué du reste des participants en tant que juif britannique. Selon la mère de Duggan, le conseiller scientifique de l'Institut Schiller, Jonathan Tennenbaum, lui aurait dit que lorsque Duggan avait entendu les Juifs être blâmés pour la guerre lors d'un séminaire, il se serait levé et aurait dit : . D'après un participant, les autres participants l'auraient en raison de cela.
Selon Witt, Duggan a peut-être été soumis à une pression supplémentaire parce qu'il a dit aux autres qu'il avait fréquenté la clinique Tavistock lorsqu'il était enfant pour faire une psychothérapie lorsque ses parents ont divorcé. Les notes de conférence de Duggan montrent que quelqu'un à la conférence a qualifié l'Institut Tavistock de centre de .
Incident
Visite à Francfort alt=photograph|vignette| Musée Städel, à Francfort Duggan et sa petite amie française prévoient de se rencontrer à Paris le mardi . Au lieu de cela, il l'appelle ce jour-là, deux jours avant sa mort, pour lui dire qu'il n'a pas d'argent pour le voyage de retour et qu'il ne trouve pas de covoiturage avant dimanche. Il lui dit que sont en train de se passer et qu'il s'expliquera après son retour.
Le , Duggan accompagne des membres du mouvement LaRouche à Francfort pour distribuer de la littérature larouchiste dans les rues, puis pour voir la collection Rembrandt au musée Städel. Après leur visite, lorsqu'une membre lui demande ce qu'il a pensé des peintures, il se met à pleurer. Elle l'invite à sortir prendre l'air. Duggan se met répéter qu'il ne fait pas confiance à LaRouche et lui dit qu'il veut retourner en Angleterre. Elle lui répond qu'il est libre de partir et qu'il peut lui téléphoner s'il le veut, ce qui semble le rassurer. Elle le voit pour la dernière fois avec un de ses colocataires assis sur les marches du musée vers 20h30.
Appels téléphoniques de Duggan L'un des responsables de l'Institut Schiller dans l'appartement duquel Duggan séjournait a déclaré au Sunday Times que son colocataire et lui sont revenus à l'appartement vers minuit. Comme ils n'ont pas de clé, le responsable leur ouvre la porte. Selon son colocataire, Duggan est pris d'une insomnie et continue d'allumer et d'éteindre les lumières. Il répète qu'il est incapable de faire confiance à LaRouche et qu'il se sent pris au piège.
Tôt dans la matinée du jeudi , Duggan appelle sa petite amie sur le téléphone portable de son colocataire. D'après elle, il parle d'une voix très basse ; il se plaint de ne plus savoir ce qui est vrai et réel ; et il lui dit que quelqu'un mène des expériences sur des personnes avec des ordinateurs et des ondes magnétiques, possiblement sur lui-même. Elle lui demande de prendre un train pour Paris dans la matinée. Une heure plus tard, il téléphone à sa mère, après quoi il s'enfuit de la maison.
Après les appels, selon son colocataire, Duggan lui demande : , puis dit qu'il veut sortir fumer une cigarette. Son colocataire l'accompagne mais a appuie sur une sonnette par accident en cherchant l'interrupteur en bas des escaliers ; d'après lui, cela fait paniquer Duggan, qui s'enfuit. Il dit avoir brièvement couru après Duggan avant de retourner à l'appartement.
Mort vignette|Les collisions de 06h00 et de 06h14 ; l'appartement (en haut à gauche) dans lequel Duggan séjourne ; et les bureaux du mouvement LaRouche (en bas à droite). Peu avant 6 heures du matin, alors qu'il court sur une chaussée, une BMW le happe avec le rétroviseur extérieur. Il tombe, mais se relève et continue de courir sur la chaussée, en direction de la ville. D'après un chauffeur, Duggan aurait couru vers lui avec les bras tendus.
Quelques minutes plus tard, un conducteur voit Duggan avancer sur la route en sa direction. La voiture dévie de la voie intérieure vers l'extérieur, mais d'après le conducteur, Duggan saute sur la voiture, les bras levés et la bouche ouverte. La voiture le heurte, endommageant la porte du passager et brisant la vitre et le pare-brise du passager, et jetant Duggan sur le chemin d'une Volkswagen Golf bleue, qui l'écrase. Il est certifié mort sur les lieux à 6h35 du matin.
La police allemande estime que Duggan est arrivé sur ce tronçon de route après avoir couru 5 km depuis l'appartement. La famille de Duggan s'est plainte que la police n'avait pas réussi à établir cela. D'autres versions incluent qu'il aurait passé la nuit dans les bureaux voisins de ceux du mouvement LaRouche et aurait couru de là vers la route, ou qu'il aurait couru sur la route depuis une voiture. Les rapports médico-légaux commandés par Erica Duggan suggèrent qu'il pourrait avoir été mort ailleurs et avoir été déplacé sur la route après coup, une position que le coroner rejette en 2015.
Premières réactions Après le deuxième appel de Jeremiah Duggan, sa mère contacte la police locale puis la police métropolitaine de Scotland Yard.