L'opération Kama (en ) est une opération militaire soviétique lancée le , sur ordre de Nikita Khrouchtchev, dans le cadre de l'opération Anadyr. L'objectif initial de l'opération est de positionner sept sous-marins lanceurs de missiles de la marine soviétique dans le port de Mariel (Cuba). L'opération sera un échec pour les Soviétiques.

La crise des missiles de Cuba

À la fin des années 1950, l'île de Cuba devient un lieu d'affrontement entre les États-Unis — qui occupent la base de Guantanamo sur l'île — et l'Union soviétique. Fin 1958, Fidel Castro renverse Fulgencio Batista qui fuit aux États-Unis. La révolution cubaine est accueillie avec bienveillance à Moscou alors qu'elle suscite l'inquiétude des autorités américaines, inquiétude renforcée par la proximité de l'île avec les côtes de Floride.

En 1961, les États-Unis et l'Union soviétique se livrent alors à une course aux armements nucléaires pour s'assurer la suprématie sur terre, sur mer et dans les airs. Le de la même année, le commandant de sous-marins Nikolaï Choumkov est envoyé dans la baie Tchernaïa, en Nouvelle-Zemble. Sa mission est de conduire les tests de la dernière arme entrée dans l'arsenal de la Marine soviétique, une torpille dotée d'une tête nucléaire RDS-9. La torpille de test, baptisée , détone avec une force de , sous la surface de l'eau, projetant une importante quantité d'eau hautement radioactive dans l'air. Choumkov est impressionné par l'effet dévastateur de l'arme. Il sera décoré de la pour son essai réussi de la première torpille nucléaire soviétique.

En 1962, les États-Unis possèdent huit fois plus de bombes et d'ogives nucléaires que l'URSS. Quelques mois plus tôt, en , les États-Unis ont installé à Izmir, en Turquie, et 30 autres en Italie. Ces missiles peuvent frapper Moscou en seulement . Ils procurent aux États-Unis une capacité de importante et déstabilisent le fragile statu quo de la politique d'équilibre de la terreur. Pour rétablir cet équilibre, et réagir à la mise en place de l'embargo des États-Unis contre Cuba à partir du , Nikita Khrouchtchev déclenche l'opération Anadyr en : il envoie , trente-six missiles nucléaires SS-4 et deux SS-5 à destination de Cuba.

Les opérations se poursuivent à l'été 1962. Le , un rapport d'écoutes électroniques américain fait état d'une présence anormale de quatre, peut être cinq navires de transport de passagers russes en route vers Cuba (avec à bord), avec une date estimée d'arrivée les 26, et . Il s'agit du Maria Oulianova, du Khabarovsk, du Mikhaïl Ouriskij, du Latvia et possiblement de l’Amiral Nakhimov..

Composition de l'escadre sous-marine L'objectif de l'opération Kama est de positionner sept sous-marins lanceurs de missiles de la marine soviétique dans le port de Mariel (Cuba) et d'y établir une base sous-marine. Quatre sous-marins d'attaque à propulsion diesel-électrique sont envoyés en éclaireurs, vers la mer des Caraïbes. Ces quatre sous-marins Project 641 soviétiques, de la (classification OTAN), appartiennent à la brigade de sous-marins de la flotte du Nord, basée dans la baie de Saïda, au nord-ouest de Mourmansk.

Il s'agit des sous-marins : B-59 : sous-marin récent, il est armé pour la première fois le . Il est affecté à la escadre de sous-marins de la flotte du Nord, le . Il est commandé par Valentin Grigorievitch Savitsky ; , lancé le , il est mis en service le . Il est commandé par Riourik Ketov ; B-36, il est commandé par Alexeï Doubivko ; B-130, il est commandé par Nikolaï Choumkov.

Le , les quatre sous-marins quittent la base navale de Poliarny, située sur la péninsule de Kola, dans l'oblast de Mourmansk. Chacun est équipé d'une torpille à tête nucléaire, d'une puissance de , du modèle testé par Choumkov un an plus tôt. La présence à bord de ces armes est gardée secrète : elles sont désignées sous le nom de (ou ). Seuls les officiers supérieurs (commandant, commandant en second et officier politique) en ont connaissance.

Au moment de prendre la mer, les officiers et les hommes d'équipage ne connaissent pas leur destination. Les sous-marins embarquent des cartes des mers du monde entier et les ordres de mission ne devaient être ouverts qu'après l'appareillage, à des côtes. Le seul à connaître à l'avance le but de la mission est le commandant de l'escadre composée des quatre sous-marins, Vassili Arkhipov.

Les ordres de mission transmis aux commandants des quatre sous-marins leur demandent de se rendre à Cuba. L'objectif est de sécuriser les transferts d'armes et de renforcer l'arsenal soviétique déjà présent sur l'île en établissant une base sous-marine à Mariel. Pour la première fois, les commandants reçoivent l'autorisation de décider eux-mêmes d'avoir recours à la torpille nucléaire, sans avoir besoin d'un ordre spécial de Moscou. La procédure pour le lancement de la torpille est néanmoins très encadrée : sur chaque sous-marin, le commandant et l'officier politique possèdent chacun la moitié de la clé nécessaire au lancement. Par ailleurs, à bord du B-59, Vassili Arkhipov, le commandant de l'escadre, dispose d'un droit de veto. D'après le témoignage ultérieur du commandant Ketov, les quatre commandants avaient fait un pacte : si l'un d'entre eux avait recours à sa torpille nucléaire, les trois autres devaient l'imiter.

Peu avant le départ du B-59, Vassili Arkhipov avait demandé à son supérieur, l'amiral Vladimir Fokhine, dans quel cas utiliser l'arme nucléaire. La réponse n'avait pas été très claire, le sous-marin devant utiliser son arme nucléaire en cas de dommages qui lui seraient portés (trou dans la coque) ou sur ordre spécial de Moscou.

Déroulement de l'opération La traversée de l'Atlantique nord Le , les quatre sous-marins soviétiques affrontent une tempête qui cause des avaries. Deux semaines après avoir quitté leur base, les sous-marins ont parcouru la moitié du chemin, sans avoir été détectés par les Américains. Le samedi , ils franchissent la « barrière Açores – Terre-Neuve ». Le jour même, le Yerkon, un pétrolier rattaché au Military Sea Transportation Service (MSTS) aperçoit un sous-marin en surface à au nord de Caracas, au Venezuela. Constatant une recrudescence de l’activité sous-marine soviétique dans l'océan Atlantique, l'US Navy met ses forces anti-sous-marines en alerte.

Le lendemain, , le temps se détériore, la tempête Ella (14-) se lève, il s'agira de la plus importante de la . Les vagues dépassent les . La couverture nuageuse basse empêchait la sortie des avions de reconnaissance américains.

Ces conditions météorologiques, si elles étaient favorables aux Soviétiques dans la mesure où elles rendaient leur détection plus difficile, avaient néanmoins pour conséquence de rendre la vie à bord des sous-marins très pénible.

La découverte des rampes de lancement et le début du blocus thumb|Photo aérienne d'un site de lancement prise le 17 octobre 1962

Le , un avion espion U-2 piloté par le major Rudolf Anderson Jr. photographie les sites d'installation des missiles. Le lendemain, la lecture des films révèle aux États-Unis que l'URSS est en train d'installer des missiles SS-4 à tête nucléaire à Cuba. Des rampes de lancement, missiles, bombardiers, fusées et conseillers soviétiques sont repérés à Cuba. Les Américains identifient également soviétiques transportant des ogives nucléaires (opérationnelles en dix jours) en route vers l'île.

Le , les commandants des sous-marins reçoivent un nouvel ordre de Moscou. Au lieu de se diriger directement vers Cuba, les sous-marins doivent désormais se .

Le , le président Kennedy convoque le Conseil de sécurité nationale, prônant une action militaire directe. Robert McNamara propose un blocus maritime de l'île jusqu'au retrait des missiles de Cuba. Il s'agit d'un blocus ne visant que l'approvisionnement en armes offensives. Robert Kennedy prévient que, pour maintenir un blocus sur Cuba, il sera peut-être nécessaire de couler des bâtiments ou des sous-marins soviétiques : En .

Le , dans l'Atlantique ouest, l'US Navy aperçoit le Terek, un pétrolier soviétique suspecté d'être utilisé pour le ravitaillement des sous-marins soviétiques. Le , la CIA avertit Kennedy que des sous-marins soviétiques pourraient être utilisés pour transporter des ogives nucléaires à Cuba.

Le , le major Anderson Jr. rend compte que la mise en place du blocus maritime prendra environ . Dans l'après-midi, le directeur de la CIA, John McCone informe le président des États-Unis de la présence de quatre sous-marins soviétiques. Le Chef des Opérations navales, l'amiral prévient les commandants de la flotte Atlantique de possibles attaques de sous-marins contre les forces chargées de maintenir le blocus :

Le même jour un P2V Neptune photographie un sous-marin soviétique de se ravitaillant auprès du Terek au milieu de l'Atlantique. Ce sous-marin rentre ensuite en Union soviétique.

À , lors d'une allocution télévisée, le Président Kennedy annonce au pays la teneur des informations révélées par l'avion U-2, demande à Khrouchtchev l'arrêt des opérations en cours, menace l'URSS de représailles si elle ne retire pas ses missiles et décide de mesures de blocus naval sur Cuba (il emploie alors officiellement le terme de — jugé moins menaçant)Patrick Pesnot, « La crise des Missiles : l'espion Penkovsky », émission Rendez-vous avec X sur France Inter, 15 décembre 2012. Kennedy fait passer le niveau d'alerte des forces armées des États-Unis de DEFCON 4 à 3.

Le lendemain, , il signe l'ordre d'exécution du blocus. L'amiral Anderson alerte McNamara du possible danger présenté par les sous-marins lors de l'interception éventuelle de cargos soviétiques tentant de forcer le blocus. Anderson note qu'un groupe de chasseurs/tueurs mènerait les opérations d'interception. En quête de moyens pour signifier aux sous-marins soviétiques de faire surface, le vice-amiral Griffin informe McNamara que les grenades anti-sous-marines d'entraînement (, PDC) seraient la meilleure façon de signaler aux sous-marins qu'ils ont été repérés. McNamara prend la décision d'informer le gouvernement soviétique de cette technique. Selon Robert Kennedy, à la suite d'un rapport des services de renseignement En . Dans la soirée du 23, le sous-secrétaire d'État adjoint aux affaires politiques Alexis Johnson ordonne la transmission des Procédures de surfaçage et d'identification des sous-marins (en ) au Ministère des Affaires étrangères soviétiques et d'autres gouvernements à travers le monde, afin de minimiser les risques de mésinterprétation. Selon le document, les Américains lanceraient En après quoi En ..

Sur ordre de la Maison-Blanche, , et se mettent en route vers Cuba.

Les sous-marins soviétiques atteignent la ligne de blocus en même temps que les navires de la flotte des États-Unis. Moscou ne peut en être informé à cause de la saturation des réseaux de communication. La liaison enfin rétablie, les commandants des sous-marins reçoivent de Moscou l'ordre de poursuivre leur route.

Le au matin, Khrouchtchev prévient l'homme d'affaires américain William Knox que les sous-marins soviétiques attaqueront tout navire américain qui tentera d'intercepter un cargo soviétique. À , un CTF 44.3 établit un contact radar à à l'est de l'île de Grand Bahama. Les avions de reconnaissance ne détectent rien Summary of Soviet Submarine Activity in Western Atlantic to 271700Z.

La position américaine Pendant toute la durée de la crise des missiles de Cuba, les officiers supérieurs de l'US Navy ignoraient les plans soviétiques d'établissement d'une base sous-marine, ainsi que le fait que les sous-marins de était armés de torpilles nucléaires. Néanmoins, le haut-commandement de la Marine américaine craignait que ces sous-marins, dont la présence avait déjà été détectée dans l'Atlantique nord, ne soient utilisés pour forcer l'embargo. Ainsi, sur ordre du Pentagone, les forces navales américaines vont s'attacher à traquer systématiquement les sous-marins faisant route pour Cuba.