Le chemin de fer «Eagle Lake and West Branch Railroad» est construit pour transférer le bois de pulpe entre les bassins versants au nord du Maine (USA) et permettre le flottage du bois vers une usine à papier située plus au sud. Le chemin de fer fonctionne de 1927 à 1933, dans un endroit si difficile d'accès que les locomotives à vapeur ont été abandonnées sur place et restent exposées aux intempéries sur le site du tramway d'Eagle Lake.
Histoire Les forêts de conifères du nord du Maine ont été une source de bois de pulpe tout au long du . En hiver, les arbres étaient coupés en longueurs de 1,2 m (4 pieds), chargés sur des traîneaux (remorqués par des animaux de trait ou des grumiers) et transportés jusqu'à la rivière ou le lac le plus proche. Au printemps lorsque la neige et la glace sont fondues, le bois est dirigé par flottage vers une papetière située en aval.. Le bois, récolté dans le bassin supérieur de la rivière Allagash qui coule vers le fleuve St-Jean au Canada, est destiné à la papeterie de la «Great Northern Paper Company» située au sud, sur la branche ouest de la rivière Penobscot à Millinocket, Maine, USA.
Emplacement géographique Eagle Lake se situe au sud-est de Lac Frontière, lui-même à l’est de la ville de Québec. Lors de la séparation des colonies américaines de l’Angleterre, tout le nord actuel du Maine faisait partie du Canada jusqu’à ce que le traité Webster-Ashburton, signé le 9 août 1842, en décide autrement. C’est approximativement le territoire qui est au nord de la voie ferrée du Canadien Pacifique (CPR), au bas de la carte de 1923 ci-jointe (la section à partir de Lennoxville a été construite en 1879 par l’INTERNATIONAL RAILWAY of Maine, achetée par le CPR). La voie transcontinentale du CPR atteint l’Atlantique par Montréal, Sherbrooke, Lennoxville, Lac Mégantic pour rejoindre à travers le Maine, Jackman, GreenvilleGreenville a servi de dépôt d’approvisionnement pour la Great Northern., Brownville JonctionGreenville et Brownville Jonction sont visibles sur la carte des voies du Maine où la voie du CPR apparaît comme une simple ligne. et atteindre St-Jean au Nouveau-Brunswick au Canada. De Brownville, la voie du «Maine Northern Railway» remonte via Millinocket jusqu’à Madawaska près d’Edmunston (N.B.). Les voies ferrées canadiennes qui desservent les provinces maritimes sont l’Intercolonial (ICR) et le National Transcontinental (NTR). Pour Édouard Lacroix qui demeure à St-Georges de Beauce, le chemin de fer Québec Central (QCR) dessert le nord de la rivière Chaudière (la Beauce) jusqu’au terminus de Lac Frontière à l'Est. Via Scott Jonction, le QCR descend aussi vers le sud avec deux lignes, celle de Sherbrooke (qui rejoint le Vermont, USA) et celle de Lac Mégantic qui rejoint le CPR.
Édouard Lacroix, le «Canadian Lumber Baron» (Baron Forestier) vignette|Grumier Lombard de Lacroix (no 6) vers 1925.|gauche Édouard Lacroix est un canadien français peu fortuné qui commence à travailler à 14 ans comme bagagiste pour le chemin de fer «Quebec Central Railway». Doté d'une excellente mémoire et d'un sens aigu des affaires, il construit un empire industriel en seulement une douzaine d'années. Entre 1920-1930, il est le plus gros entrepreneur forestier du Maine. Il n'hésite pas à construire des routes, des ponts, des barrages ou des villages. En 1926, il construit une route de 80,5 km (50 milles) de Lac-Frontière au Québec jusqu'au lac Churchill du Maine qu'il prolonge en rénovant un ancien chemin forestier, le «9-14 Road», de 29 km (18 milles) jusqu'au site du tramway du lac Eagle (utilisable par les semi-chenillés Lombard en hiver seulement).. Après l'incendie de l'entrepôt du lac Clayton et la perte de ce qu'il contenait, il en construit un autre. Il utilise12 camions à benne basculante (modèle Reo1926) et des semi-chenillés Lombard de 10 tonnes. Il construit le quartier général (Churchill Dépôt)Dans les années 20, l'entrepreneur forestier J. T. Michaud avait construit de nombreux bâtiments à Churchill dont l'hôtel-dortoir (boarding house) utilisé par Lacroix. d'une de ses compagnies (la Madawaska), pour gérer l'exploitation forestière de la région de 1926 à 1938 ainsi qu'un important garage permettant de travailler sur 14 semi-chenillés Lombard simultanément. Le village de Churchill a deux écoles (française et anglaise). À l'hiver 1927-1928, les camions transportent 114 362 kg d'approvisionnement depuis le terminus ferroviaire du Québec-Central à lac Frontière jusqu'à Churchill Dépôt. Au début de 1929, il fait démanteler le pont à treillis d'acier à 2 travées (acheté à la ville de St-Georges, Québec) qu'il réassemble dans le Maine (Nine-Miles Bridge"Nine Mile" est un lieu situé à 9 milles (14,5 km) à l'Est de "Seven Islands" sur le fleuve St-Jean d'après le livre d'Helen Hamlin publié en 1945. Nine Mile est à 15 milles (24 km) de lac Frontière et à 9 milles du lac Clayton où Lacroix possède un important entrepôt.) sur le fleuve St-JeanLa société Sartigan détient plusieurs photos du démantèlement. Le pont est emporté par les glaces en 1972. qu'il fallait alors traverser sur un chaland ou sur un pont de glace en hiver. Au plus fort des opérations, plus de transitent annuellement par Churchill Dépôt. La plupart sont des canadiens-français qui le surnomment Édouard King Lacroix et qui lui sont d'une grande loyauté car il respecte les simples travailleurs et leur assure des salaires, des conditions d'hébergement et de nourriture supérieures aux pratiques de l'époque et fournit la machinerie la plus moderne dont 26 semi-chenillés (grumiers) Lombard.. Lacroix exploite cinquante camps forestiers et coupe 50 millions de pieds-planche de billots (30,5 x 30,5 x 2,54 cm) et 200 000 cordesUne corde de bois de 4 pieds mesure 4 x 4 x 8 pieds, soit 3,63 mètres cubes (stères). de bois de pulpe par année. Les billots (grumes) sont flottés vers le fleuve St-Jean pour son usine de sciage de Keegan et le bois de pulpe est acheminé au lac Eagle sur de gros traineaux (jusqu’à trente) tirés par des semi-chenillés Lombard. Il exploite plusieurs fermes dont celles de Churchill, Clayton, Musquacook, Umsaskis, Sevens Islands, Lac Frontière, St-Aurélie et Pittston.
À lac Eagle, où le bois de pulpe sera chargé dans des wagons par convoyeur, Lacroix construit un village et une immense cour de triage sur l'ancien site du «Tramway»Ancien convoyeur sur rail utilisé de 1903 à 1909 pour transférer le bois du lac Eagle jusqu'au nord du lac Chamberlain sur une distance de 900 m.. Un plan (basé sur des photos aériennes de 1966), liste 33 bâtiments et équipements (comme les 3 convoyeurs) dont une écurie, un hôtel-dortoir, une importante scierie et un garage pour deux locomotives à vapeur. Chacun des hommes de confiance de Lacroix avait sa maison: Émile Labbé chef mécanicien, son collègue Jos Giguère, Duquette & Fils (qui utilise la draisine pour l'entretien des voies ferrées), Edwin et Sam Robichaud, le forgeron Aurel Ferland, le commis Florian Poulin et le superintendant Auguste Lessard. C'est Olivier Morissette qui supervise les constructions sur les chantiers d'Édouard Lacroix. Le village est électrifié et Lacroix, qui sait que les communications sont essentielles en affaires, a fait installé un réseau téléphonique relié à Lac Frontière..
Chemin de fer «Eagle Lake and West Branch Railroad» (EL&WBR)
Construction du chemin de fer gauche|vignette|Carte de 1927 Vers 1925, Lacroix propose à la Great Northern un approvisionnement en bois par flottage sur la rivière Musquacook, qui se jette dans la rivière Allagash, jusqu'à un endroit à proximité du fleuve St-Jean où le bois peut être chargé sur le chemin de fer Bangor and Aroostook. Mais le tarif ferroviaire exigé est trop élevé pour que l'opération soit rentable. Indompté, Lacroix propose avec l'ingénieur Orris Albert Harkness de la Great Northern, de construire un chemin de fer à travers les forêts pour transporter le bois du lac Eagle jusqu'au lac Umbazooksus d'où le bois pourra être flotté sur la branche ouest de la rivière Penobscot jusqu'à Millinocket où se trouve l'usine à papier de la Great Northern. Le tracé du chemin de fer est établi par les ingénieurs forestiers de la Great Northern Paper Co. : L. E. Houghton, C. M. Hilton et Earl Vickery. Malgré son coût élevé, le nouveau chemin de fer sauve 35 ¢/corde de bois par rapport au tarif de la Bangor & Aroostook. Au cours de l'hiver 1926-1927, Lacroix utilise des semi-chenillés Lombard pour acheminer du matériel ferroviaire lourd par voie terrestre de Lac-Frontière (Québec), jusqu'à Churchill Depot et au site du tramway de lac Eagle. Le matériel lourd à transporter inclut deux locomotives à vapeur (, la chaudière de la 90 tonnes est enlevée pour être transportée séparément), une pelle mécanique à vapeur Erie B2, deux aiguilleurs de marque Plymouth, des kilomètres de rails en acier (600 tonnes de rails et de quincaillerie ferroviaire) et 45 wagons plats mesurant 9,8 m de long, qui seront modifiés sur place avec un plancher incliné et des côtés hauts en lattes, pouvant contenir 12 cordes de bois. La pelle est prévue pour récupérer le gravier nécessaire à l'assise de rails, excaver la «grosse tranchée» de 460 m à partir du lac Eagle et ouvrir des tranchées à travers les flancs de colline; elle est aussi utilisée pour enfoncer les énormes pieux des trois ponts sur chevalets (nord du lac Chamberlain, Ellis Brook et lac Umbazooksus).vignette|Pont à chevalets de 1500 pieds (457,2 m).
Trois convoyeursChaque convoyeur est actionné par un moteur diesel mono-cylindre Fairbanks Morse de 40 cv. sont construits pour récupérer le bois du lac Eagle, le transporter sur une distance de 68,6 m et à une hauteur de 7,6 m pour charger les wagons. Un des trois moteurs de convoyeur actionne aussi une génératrice pour éclairer les principaux bâtiments du site. Deux des convoyeurs fonctionnent simultanément et chacun peut remplir un wagon en 18 minutes (il y en a toujours un d'arrêté pour entretien ou réparation)Pike, Robert E. Tall Trees, Tough Men W.W.Norton & Company (1999) ; un treuil à vapeur, avec un système de câbles, permet de déplacer les wagons sous les convoyeurs sans utiliser l'aiguilleurPhotos de la draisine avec Lacroix et Fred Gilbert de la Great Northern, d'un aiguilleur, du camion ferroviaire apparaissent dans "From nowhere to nowhere" sur le site de [.. Un pont ferroviaire à chevalet en bois de 460 m de long (incluant 5 sections de 6 m de portée appuyées sur des digues d'enrochement) et 3 m de hauteur au-dessus de l'eau, est construit pour traverser une baie à l'extrémité nord du lac Chamberlain où une rivière se dirige vers le lac AllagashPont ferroviaire à chevalet conçu par Max C. Hilton selon « Edouard "King" Lacroix And his impossible Umbazooksus and Eagle Lake Railroad » by Charles Francis.. Pour faciliter le déchargement du bois, une jetée sur chevalet de 183 m de long est construite à l'autre extrémité de la voie, au nord du lac Umbazooksus qui permet de rejoindre la branche ouest de la rivière Penobscot via le lac ChesuncookRice, Douglas M. Log and Lumber Railroads of New England (3rd edition) The 470 Railroad Club (1982) -. Sur les lacs Churchill, Eagle, Umbazooksus et Chesuncook, le bois flotté doit être encerclé dans des estacades flottantes (log boom) pour être remorqué par des bateaux motorisés.
Certaines sources attribuent par erreur le chemin de fer à la Great Northern et le nomme Umbazooksus & Eagle Lake Railroad. vignette|Tracteur Lombard 1918 récupéré au lac Eagle. Fonctionnement vignette|Draisine motorisée avec à l'avant Fred Gilbert (general manager Great Northern Paper Co) et Édouard Lacroix. gauche|vignette|Cour de triage.