L'Alpha Suffrage Club est le premier club de suffrage féminin noir de Chicago et l'un des plus importants de l'Illinois. Il est fondé le par Ida B. Wells avec l'aide de ses collègues blanches Belle Squire et Virginia Brooks. Le club tente de donner une voix aux femmes afro-américaines qui sont exclues des organisations nationales de suffrage féminin telles que la National American Women Suffrage Association (NAWSA). Son objectif est de sensibiliser les femmes noires à propos de leurs droits et devoirs civiques et de les organiser pour soutenir l'élection de candidats qui serviraient le mieux les intérêts de la communauté afro-américaine à Chicago.
Le club est lancé en 1913 après l'obtention du droit de vote des femmes en 1910 à Chicago. Il se positionne en opposition aux femmes blanches de Chicago qui ont tenté d'interdire le droit de vote aux Afro-Américaines. Le club soutient aussi l'élection d'Afro-Américains à des fonctions publiques. Comme Ida B. Wells l'écrit dans son autobiographie, . Ida B. Wells précise dans le Chicago Defender, un journal noir local, que l'objectif de l'Alpha Suffrage Club est de rendre les femmes . Tout en encourageant les femmes à utiliser pleinement leur droit de vote nouvellement acquis, Wells les poussent aussi à s'assurer que leurs maris prennent également au sérieux leur responsabilité de citoyens en allant voter.
À l'occasion du premier anniversaire de la fondation du club, la poétesse du Kentucky Bettiola Héloïse Fortson vice-présidente du club, lit son poème qui raconte l'histoire de deux hommes lynchés par une foule pour avoir tenté de sauver leur sœur séquestrée comme esclave par un fermier en Alabama.
En , un repère historique concernant l'Alpha Suffrage Club est placé sur le lieu de son ancien lieu de réunion, au coin de la et de State Street à Chicago.
Contexte historique En 1913, l'année de la fondation du club, les lois Jim Crow et la discrimination et la ségrégation raciale sont toujours en vigueur aux États-Unis, surtout dans les États du Sud. Les femmes noires sont soumises aux hommes et aux autres femmes blanches et n'ont pas accès à l'éducation et à la mobilité sociale. Elles sont également soumises à de fortes attentes sociales, devant assumer des responsabilités domestiques et travailler dans les fermes si nécessaire. Elles ne sont pas non plus protégées par la loi, même lorsqu'elles sont maltraitées et violées par des hommes. Le lynchage est également courant et les femmes afro-américaines n'ont pas les moyens juridiques de prouver leur innocence à la suite de fausses déclarations. Ce contexte de discrimination raciale a permis l'émergence du mouvement fondé par Ida B. Wells-Barnett.
Wells déclare que les femmes noires sont globalement moins investies dans l'obtention du droit de vote parce que les hommes et les églises de leurs communautés ne les ont pas soutenues. Une fois le droit de vote obtenu, elles ne reçoivent pas d'instructions pour savoir comment voter. L'Alpha Suffrage Club tente de remédier à ce problème en démarchant dans les quartiers et en incitant des femmes noires à aller voter.
Les femmes afro-américaines dans leur ensemble sont en porte-à-faux entre plusieurs mouvements concernant les droits civiques : les hommes noirs qui ont déjà obtenu le droit de vote veulent qu'elles cessent de se focaliser sur le suffrage féminin et qu'elles concentrent leurs efforts sur les questions de race. Les suffragettes blanches, elles, souhaitent le contraire, c'est-à-dire qu'elles priorisent le suffrage féminin. Aucun des deux groupes ne prend en considération le fait que la vie des femmes noires est affectée à la fois par leur genre et leur race.
Conflit pour le suffrage et discrimination au sein des associations féministes Dans les premières années du mouvement pour le suffrage des femmes, juste après la guerre de sécession, l'abolition de l'esclavage est un thème rassembleur. Les personnes partisanes de l'abolition et des droits des femmes travaillent ensemble de la fin de la guerre civile jusqu'à la fin des années 1800. Frederick Douglass utilise ainsi son célèbre journal abolitionniste The North Star, pour annoncer la réunion de 1848 pour le suffrage à la convention de Seneca Falls. L'American Equal Rights Association (ou AERA) est créée en 1866 pour obtenir le suffrage universel. Cette organisation a d'abord soutenu le droit de vote des femmes et des Afro-Américains, mais avec l'adoption des et amendements, s'opère un changement de direction. En 1868, deux courants apparaissent au sein de l'AERA qui défendent des positions divergentes sur l'octroi (ou non) du droit de vote aux hommes noirs. L'AERA disparait au profit de ces deux associations féministes rivales : la National Woman Suffrage Association qui refuse de défendre le droit de vote pour les afro-américaines et l'American Woman Suffrage Association qui conserve dans un premier temps ses idéaux abolitionnistes.
L'objectif prioritaire de ces associations (le droit de vote des femmes) va les pousser à se réunir en 1890. Le résultat de cette fusion est la National American Woman Suffrage Association et pour obtenir un large soutien dans tous les États-Unis, le droit de vote des personnes afro-américaines est érigé en épouvantail. Les femmes du sud sont particulièrement opposées aux suffragettes noires et considèrent les personnes afro-américaines comme inférieures et insuffisamment éduquées pour être en mesure d'user convenablement du droit de vote, à l'instar des femmes blanches mieux instruites. Ida B. Wells, l'une des fondatrices de l'Alpha Suffrage Club, s'entend dire qu'elle ne pourra participer au défilé pour le suffrage féminin de 1913 à Washington, que dans la section dédiée aux femmes noires, parce qu'elle est noire. En dépit de l'opposition, Ida B. Wells rejoint la section des femmes blanches, en tête de cortège, ce jour-là.
Environ un an plus tard, Ida B. Wells fonde un club de suffrage qui soutient toutes les femmes, quelles que soient leur race, classe et origines, pour l'obtention du droit de vote, contrairement à d'autres organisations populaires à l'époque. Des femmes comme Ida B. Wells estiment que ne pas accorder à tout le monde le droit de vote nuirait à la cause globale et, par conséquent, l'Alpha Suffrage Club demande le droit de vote pour toutes les femmes. Ces différentes positions génèrent de nombreux conflits. Le dix-neuvième amendement est ratifié en 1920 et accorde le droit de vote à toutes les femmes, peu importe leur race, leur statut économique ou leur classe. Ainsi, bien qu'il y ait eu du racisme au début de la lutte pour le vote des femmes, la loi n'a pas de portée discriminatoire.
Procession pour le droit de vote des femmes de 1913 vignette|alt=Photographie noir et blanc d'une foule importante qui manifeste| Procession pour le droit de vote des femmes, 1913.|gauche Le défilé pour le suffrage féminin prend place à Washington le , la veille de l'investiture du président des États-Unis Woodrow Wilson. L'objectif du défilé est de montrer le large soutien au suffrage universel pour les femmes. L'une des premières actions de Wells en tant que présidente de l'Alpha Suffrage Club est de se rendre à Washington et de participer au défilé avec du club, toutes des femmes noires de l'Illinois. Les contraintes imposées à leur participation à l'événement illustrent la discrimination à laquelle les femmes noires sont confrontées dans le mouvement pour le suffrage féminin. vignette|alt=Photographie noir et blanc d'Ida B. Wells en tête de défilé| Ida B. Wells dans le défilé pour le suffrage en 1913.|gauche La National American Woman Suffrage Association, qui organise l'événement, craint d'offenser les suffragettes blanches du Sud en permettant aux femmes noires et blanches de défiler côte à côte. Pour éviter ceci, la direction de la National American Woman Suffrage Association (NAWSA) ordonne à Wells de marcher à la fin du cortège dans une section séparée réservée aux femmes afro-américaines. Wells refuse d'obtempérer. Bien que Grace Wilbur Trout, la présidente de la délégation de l'Illinois, ait averti Wells que sa participation au défilé pourrait entraîner l'exclusion du groupe de l'Illinois du défilé, Wells insiste sur le fait qu'elle ne se déplacera pas à l'arrière, déclarant que . Wells veut montrer à tout le pays que les femmes de l'Illinois sont suffisamment progressistes pour permettre aux femmes de toutes les races de s'opposer à l'hypocrisie des politiques de la NAWSA. Cependant, personne ne l'écoute à l'exception de Belle Squire et Virginia Brooks, deux de ses collègues blanches. Brooks et Squire rejoignent Wells-Barnett pour protester contre cette ségrégation raciale dans le défilé. Les deux femmes sont décidées à marcher avec leur amie noire, à la fin du cortège.
Par défi, Wells rejoint les spectateurs jusqu'à ce que la délégation de Chicago défile. Elle se place alors en tête de cortège avec les femmes blanches. Une photo de l'événement est publiée dans le Chicago Daily Tribune. Un journaliste immortalise le moment où Ida Wells-Barnett sort de la foule et se joint au cortège. Parmi les femmes noires présentes ce jour-là, seule Ida Wells-Barnett défile avec la délégation de l'Illinois. Les autres membres de l'Alpha Suffrage Club marchent à l'arrière avec les autres déléguées noires. Parmi elles, les sœurs Delta Sigma Theta et Mary Church Terrell. Le club paye toutes les dépenses d'Ida B. Wells pour lui permettre de participer à la marche.
Opinions défendues par le club L'Alpha Suffrage Club défend de nombreux idéaux qui ne sont pas partagés par d'autres groupes de suffragettes. Il a été fondé sur le principe de base selon lequel toutes les femmes, quelle que soit leur race, devraient avoir le droit de vote, tout comme les hommes.En effet, il existe à l'époque de la création du club, d'autres groupes féministes qui défendent le droit de vote des femmes, mais sans s'exprimer en faveur du droit de vote des femmes de couleur. L'expression , utilisée dans un premier temps par les suffragettes blanches des anciens états confédérés se répand peu à peu vers les états du Nord : les femmes noires, d'une origine sociale moins favorisée que leurs consœurs blanches, ont en général un niveau d'instruction moins élevé, une moins bonne culture générale et seraient, par conséquent, incapables de voter en connaissance de cause. Pour répondre à ces allégations, les dirigeantes de l'Alfa Suffrage Club mènent des actions pour favoriser l'éducation, l'autonomisation et l'instruction civique des Afro-Américaines.
Les membres de l'Alpha Suffrage Club sont par ailleurs d'avis que pour profiter pleinement et équitablement du droit de vote, il est important d'être impliqué dans les événements politiques qui y sont favorables. Leur groupe basé à Chicago joue un rôle actif dans les législations sur le vote des femmes, l'égalité et d'autres questions relatives aux droits civiques. Ces femmes soutiennent les efforts philanthropes dans leur communauté afin d'élever la position sociale des personnes de couleur dans la ville de Chicago.
Selon la présidente Ida B. Wells, le droit de vote n'est pas utilisé adéquatement par les hommes noirs qui l'ont obtenu. À partir de 1920, une fois le droit de vote obtenu pour les hommes et les femmes, l'objectif du club devient de maximiser les retombées positives des élections pour la communauté noire.
Outre le suffrage universel, le club se bat également pour la fin des discriminations dans d'autres domaines. Ses membres s'interrogent, par exemple, sur le fait de décrire les soldats par leur race plutôt que par leurs actes.
Loi sur le suffrage de l'Illinois de 1913