Qasr Bshir (en arabe : ; variantes Qasr Bashir, Qasr Bshayr, parfois Kasr Bschêr ou encore Ksour-Bchêr) est un fortin romain situé sur le plateau aride et désertique qui domine la vallée du wadi al-Mujib dans l'actuelle Jordanie.
Ce petit poste bâti vers 300, lors de la Tétrarchie, sur un emplacement nabatéen est connu par une inscription sous les noms latins de ou (francisé en Mobène). Conçu pour une unité de cavalerie, il constituait au cours des un maillon du système défensif désigné par les historiens modernes sous le nom de . Déserté des Romains au , il est temporairement réoccupé sous les Omeyyades, puis définitivement abandonné.
Ses ruines isolées sont redécouvertes par les explorateurs occidentaux à la fin du , et étudiées par les archéologues à partir de 1982. Elles constituent un exemple de fortifications frontalières parmi les mieux conservées de l'Empire romain. La Jordanie postule depuis 2001 pour le classement des vestiges du fort sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, mais doit assurer la restauration et la protection du site pour l'obtenir.
Localisation et site Le fort de Qasr Bshir est situé en Jordanie, à environ au sud de la capitale Amman, dans la partie du gouvernorat d'Amman proche du gouvernorat de Karak, sur le plateau de Moab, à l'est de la mer Morte et de la route allant de Madaba à l'antique Charachmoba (Kerak). Il se trouve dans la partie centrale du .
Implanté sur une partie du plateau entaillée au sud par la vallée supérieure de l'Arnon (le wadi al-Mujib moderne) et au nord par celle de son affluent le wadi Su’aydah, Qasr Bshir se trouve à au nord-est du grand camp légionnaire de (actuellement Lejjun), fondé tout comme Qasr Bshir vers 300 et à au nord-ouest de la ville moderne d'el-Qatrana. Posé à environ d'altitude au milieu d'une petite dépression nue, aride et légèrement vallonnée, un peu en dessous du sommet d'une faible pente, Qasr Bshir surveille du haut de ses tours la steppe environnante vers l'est, le nord et l'ouest.
Histoire vignette|alt=carte géographique en couleurs|Province d'Arabie au , en orange. vignette|alt=carte géographique, carrés rouges avec noms des forts romains| sur le plateau de Moab et le bassin d'Azraq. Plusieurs civilisations antiques ont occupé le plateau de Moab. La région fait partie du royaume nabatéen, prospère entre le et le , et des vestiges de constructions nabatéennes ont été identifiés à proximité de Qasr Bshir. Des sondages suggèrent même que son emplacement a d'abord été occupé par une tour nabatéenne, quoique les céramiques collectées lors de relevés superficiels par Samuel Thomas Parker n'indiquent pas de présence avant la fin du ..
L'Empire romain annexe le royaume nabatéen en 105/106 et en fait la province d'Arabie avec Bostra comme capitale. Des routes stratégiques sont aménagées, la de Damas à Pétra en passant par Madaba et Philadelphie, et une autre, reliant Bostra à Damas et Philadelphie.
La province d'Arabie est redécoupée au début du sous Dioclétien, et sa défense est organisée en profondeur à l'ouest de la ligne Bostra-Philadelphie, articulée autour de la vallée de l'Arnon (connu sous le nom arabe de Wadi al-Mujib) et de ses affluents. Sur le plateau, le grand camp prétorien de (actuellement Lejjun), base de la , est renforcé par un réseau étendu de tours de guets et de fortins périphériques, dont (l'actuel Qasr Bshir) à au nord-ouest de Lejjun.
Le puissant séisme de 363 frappe la région et ravage Pétra. Il détruit des bâtiments de la forteresse de Lejjun ; son effet sur Qasr Bshir est probable, mais indéterminé.
La , document militaire de l'administration impériale rédigé entre 400 et 429, ne mentionne pas explicitement . Néanmoins, elle cite l'implantation de la dans la région de l'Arnon, répartie sur plusieurs camps (, littéralement « Sur la rive du wadi Afar, dans les camps arnoniens »). Parmi ceux-ci, les historiens identifient Qasr Bshir. Ces forts sont abandonnés avant la fin du , au profit d'une défense de la frontière romaine confiée à des tribus arabes fédérées de l'Empire romain.
Qasr Bshir est temporairement réoccupé par les Arabes durant la période omeyyade au . Il est probable qu'ils ont effectué des aménagements ou des restaurations. En effet, les deux encorbellements visibles au-dessus de l'entrée du fort sont les vestiges d'une bretèche, dispositif défensif arabe qui n'apparaît qu'au /.
Les archéologues situent l'effondrement des baraquements entourant la cour centrale à la fin de la période omeyyade, vraisemblablement à la suite du séisme de 747. En 750, la nouvelle dynastie des Abbassides remplace les Omeyyades et transfère sa capitale de Damas à Bagdad. L'ancienne province d'Arabie perd peu à peu de son importance et sa population, et, à l'exception de quelques centres urbains, passe aux mains des tribus bédouines. Lors d'un conflit entre tribus ou à la suite d'une action turque durant la guerre de 1914-1918, la citerne au centre de la cour est volontairement rendue inutilisable : des carcasses d'animaux y sont jetées et elle est obstruée avec des pierres des ruines.
Architecture du fort vignette|alt=Plan, murs en noir, cour en gris, bâtiments en marron.|Plan du fort romain de Qasr Bshir.
Dans sa typologie des forts romains en Jordanie, Samuel Thomas Parker classe Qasr Bshir comme le meilleur exemple des , petits forts de plan carré avec des tours en saillie aux angles, dits à casernement périphérique, les baraquemeents étant adossés aux remparts. Ce plan est typique des garnisons de petits détachements et se retrouve pour plusieurs places militaires en Arabie et aussi en Numidie au d' (près de M'doukal en Algérie) et en Mésie inférieure. Cette architecture apparaît à la fin du et au , d'après la datation des bâtiments, lorsqu'elle a pu être établie après la découverte et la lecture d'inscriptions de fondation.
Le plan de Qasr Bshir est plutôt un trapèze rectangle qu'un carré, avec des côtés de au sud-est, au sud-ouest, au nord-ouest et au nord-est, pour une surface au sol de . Aux angles, quatre tours carrées de de côté et d'environ de hauteur font une saillie de par rapport aux courtines. Elles sont orientées vers les quatre points cardinaux et comptent trois étages dotés de trois pièces chacun. La plus grande pièce () occupe l'angle extérieur de la tour, les deux autres pièces mesurent et . Elles sont munies de meurtrières, qui assurent la ventilation et l'éclairage intérieur, et, au dernier étage, d'embrasures permettant l'utilisation de balistes. Les courtines mesurent d'épaisseur à leur base et s'amincissent en prenant de la hauteur. Leurs assises inférieures sont formées de blocs rocheux massifs, les niveaux supérieurs sont montés en pierres calcaires irrégulières liées au mortier de chaux. Le chemin de ronde est à de hauteur. Des bâtiments à deux niveaux s'adossent aux courtines et entourent la cour intérieure. Leur couverture est constituée de dalles de pierre soutenues par des corniches. Dans chaque tour, un escalier en pierre à rampe droite et étroite (large d'environ ) dessert le chemin de ronde, le toit des bâtiments et la terrasse sommitale de la tour. Deux tours plus petites, de de largeur, encadrent l'entrée principale du fort, ouverte au sud-ouest. Celle-ci est construite en grandes pierres de taille, avec une arche au-dessus d'un linteau. Une discrète poterne de de largeur perce la courtine au pied de la tour ouest, elle conduit dans la cour intérieure par un couloir voûté de .
Les pièces en rez-de-chaussée des bâtiments sont cloisonnées par des murs de refend régulièrement espacés de . Chaque pièce dispose de trois renfoncements contre le mur du fond. Mesurant chacun et placés à au-dessus du sol, ces renfoncements sont similaires à ceux observés sur le site d'Um el-Jimal et sont interprétés de la même façon comme des mangeoires. Ces pièces, au nombre de 23, devaient donc servir d'écuries. Les pièces à l'étage logeaient la garnison, dans sept chambres sur les côtés nord-est et sud-est, et six au nord-ouest et au sud-ouest. Leurs murs étaient revêtus d'enduit. L'accès à ces chambrées se faisait par une allée de desserte surélevée de de largeur, supportée par des piliers en pierre. La pièce située à l'opposé de l'entrée est la seule dépourvue de mangeoires et d'étage. Plus haute de plafond que les autres pièces et précédée d'une sorte d'antichambre débordant dans la cour, elle est interprétée comme les (quartier général du fort), selon une disposition similaire observée dans le fort de Qasr Azraq.
Deux citernes dans la cour centrale et trois autres à l'extérieur, ainsi qu'un réservoir de à du fortin, assuraient le ravitaillement en eau.
Les dépendances : et réservoir vignette|gauche|alt=murs de pierre en ruine|Deux pièces du . À quelques dizaines de mètres au nord-ouest du fort, les vestiges de deux bâtiments, identifiés par les lettres A et B, sont qualifiés par Samuel Thomas Parker de , village dépendant du fort. Le bâtiment B est entièrement rasé, il n'en subsiste que le tracé au sol des murs, disparus pour un probable remploi. Le bâtiment A est fondé sur une ancienne tour carrée nabatéenne de de côté. La reconstruction romaine incorpore les vestiges nabatéens dans un bâtiment rectangulaire de , organisé en une série de pièces sur les trois côtés d'une cour intérieure ouverte en direction du fort. Le sondage archéologique réalisé en 1985 sur une surface de dans la pièce au sud-est montre une occupation sur la période tardo-romaine et byzantine précoce (vers 300-324 et 324-vers 400 selon l'échelle chronologique employée par les archéologues américains).
Un vaste réservoir rectangulaire qui paraît contemporain du fort se trouve à moins d'un kilomètre, sur l'autre pente du site. Alimenté grâce à la dérivation d'un oued par un muret en maçonnerie au mortier et un canal, il mesure et est bordé d'un mur de d'épaisseur. Sa profondeur est indéterminée en raison du limon qui encombre le fond. Ce captage qui montre des signes d'entretien récent est encore opérationnel, et contenait de l'eau lors des fouilles de et 1985.
La garnison Si le fort est occupé par une unité de cavalerie, les munies de trois mangeoires chacune desservent au maximum , ce qui ne recoupe pas l'évaluation habituelle d'un effectif compris entre 120 et pour les détachements de du Bas-Empire. Les écuries du fort ne suffisent qu'à la moitié de l'effectif, ce qui oblige à diverses hypothèses pour les montures restantes : stationnement dans la cour du fort, ou parquage à l'extérieur, répartition dans d'autres postes militaires du voisinage ou encore alternance d'affectation par moitié de l'unité entre périodes de repos en garnison au fort et patrouilles montées dans le secteur.
Archéologie et épigraphie Premières découvertes vignette|alt=porte dans un mur de pierres blondes en ruine|Porte du fortin. Linteau avec l'inscription. Encorbellements, vestiges d'une bretèche.
À la fin du , des voyageurs occidentaux explorent la région entre Madaba et Pétra et relèvent la trace de fortifications romaines au bord du désert. Dans les ruines de Ksour-Bshêr (sic), ils relèvent une inscription latine sur le linteau de l'entrée du fortin. En 1897 et 1898, les historiens Rudolf Ernst Brünnow et Alfred von Domaszewski de l'université de Heidelberg étudient le site et en dressent un plan détaillé.
Encadrée dans un cartouche en queue-d'aronde (), l'inscription donne le nom antique du lieu, :
L'inscription est dédiée aux quatre tétrarques, ce qui date la fondation du fortin à la période 293-305 ou précisément en 306 selon Thomas Parker en 1984 , qui revient ensuite sur le consensus 293-305. Le Aurelius Asclepiades n'est connu que par cette inscription..