L'opération Écouvillon, aussi appelée opération Ouragan ou opération Teide en espagnol, est une opération militaire menée conjointement par la France et l'Espagne contre l'Armée de libération nationale marocaine, soutenue par des tribus berbérophones sahraouies, dans le nord du Sahara occidental. Elle se déroule du au . Menée dans le cadre de la guerre d'Ifni, elle vise à mettre fin à la résistance marocaine dans le nord du Sahara afin de maintenir le contrôle espagnol sur ce territoire.
Conçue secrètement, l'opération est aujourd'hui considérée comme l'un des éléments essentiels à la compréhension de la situation du Sahara occidental. Elle se déroule dans un contexte géopolitique complexe, puisqu'elle a lieu dans un territoire régional disputé, revendiqué, au moment de l'opération, tant par l'Espagne que par des mouvements indépendantistes ayant des relations distantes avec le Maroc nouvellement indépendant. Le contexte politique est également tendu : la décolonisation, notamment de l'Algérie et de la Mauritanie. Une grande partie des insurgés de l'armée de libération marocaine est soutenue par des membres des peuples et tribus berbères de cette partie du Sahel.
L'opération est un succès côté franco-espagnol. L'Espagne maintient son emprise territoriale sur le Sahara espagnol. La France, de son côté, sécurise ses intérêts dans la région, tout en s'attachant, au moins temporairement, le soutien de la tribu Reguibat. Une autre conséquence de cette opération est la rétrocession de Tarfaya au Maroc par l'Espagne. Le Maroc fait également du Grand Maroc sa doctrine officielle pour un certain temps, à la suite, entre autres facteurs, de cette opération. Cette dernière est également un événement crucial dans la transmission du pouvoir militaire lors de l'indépendance mauritanienne.
Contexte
Indépendance du Maroc et décolonisation En , le Maroc obtient son indépendance. Certains territoires de l'actuel Sahara occidental demeurent sous contrôle espagnol, notamment Ifni. L'occupation d'Ifni par les Espagnols suscite, à partir du , de violents affrontements entre Espagnols et résistants sahraouis.. Dans le même temps, côté mauritanien, la résistance se développe contre l'occupant français, menée essentiellement par la tribu berbère mauritanienne des Reguibat, renforcée par près de marocains de l'ALN, l'ensemble se renommant l'armée de libération mauritanienne..
Cette situation est à l'origine d'un désaccord entre le roi du Maroc, qui ne souhaite pas s'engager en faveur de la libération de ces territoires, et certains résistants issus de l'armée de libération nationale, ayant refusé d'intégrer les forces royales. En effet, cette faction dissidente de l'armée de libération nationale considère que ces territoires doivent être libérés. Ces dissidents refusent d'intégrer les Forces armées royales et rejoignent donc les résistants sahraouis, qui combattent alors la présence espagnole.. Malgré ces désaccords, la résistance sahraouie, menée essentiellement par les dissidents soutenus par des tribus locales, est financée en partie par la monarchie marocaine.. Cette dernière voit en effet d'un bon œil la lutte contre l'occupant espagnol. La composition de l'armée de libération marocain est complexe. Camille Evrard la présente comme une armée , composée à la fois d'une fraction de l'armée de libération nationale ayant refusé de rejoindre les Forces armées royales et de tribus sahraouies issues du Sahara espagnol et du territoire de l'actuelle Mauritanie, alors partie de l'Afrique-Occidentale française..
Fin , sous la pression des combats, les forces espagnoles abandonnent plusieurs villes de la région, dont Smara.qui passe sous contrôle marocain. En difficulté, l'Espagne fait appel aux forces françaises afin de mettre sur pieds une opération militaire, appelée opération . Cette opération, prévue par des accords secrets, ne pourra se dérouler qu'à la survenance d'un prétexte justifiant l'intervention française..
L'opération s'inscrit également dans le contexte de la décolonisation de l'Afrique du Nord, qui influence fortement les décideurs de l'opération. vignette|Carte du Sahara tel qu'il est divisé au moment de l'opération|alt=Carte du Sahara espagnol.
Géographie L'opération se déroule essentiellement dans la région du Rio de Oro, dans le Sahara espagnol jusqu'à Bir Moghreïn, en territoire de l'actuelle Mauritanie. Les villes d'Es-Semara, de Seguia el-Hamra, de Laâyoune, d'Ifni et de Tarfaya sont essentiellement concernées par l'opération. Cette région a un climat désertique, avec la présence de dépressions et d'une végétation essentiellement arbustive.
Les revendications marocaines, l'idée du
Les revendications marocaines sur le territoire objet de l'opération sont importantes, puisqu'elles vont en partie rendre l'opération nécessaire aux yeux des Français. Elles correspondent à la doctrine du Grand Maroc. Celle-ci apparaît à la suite de l'indépendance du Maroc et est développée par Allal El Fassi, qui estime que l'indépendance qu'a obtenue le Maroc est incomplète, puisqu'une grande partie de ses territoires demeurent soumis à une souveraineté étrangère.. Populaire dans le parti nationaliste de l'Istiqlal, cette théorie intéresse progressivement la monarchie marocaine, notamment à la suite des actions de l'armée de libération nationale au Sahara espagnol et dans l'actuelle Mauritanie. Cette idée du Grand Maroc devient la doctrine officielle du gouvernement pendant l'année . Allal El Fassi revendique, entre autres, tout le Sahara occidental, auparavant sous domination des Almoravides.
En , les Forces armées royales (FAR) sont créées et sont placées sous le contrôle de Hassan II, alors encore prince héritier. Elles sont composées essentiellement de goumiers marocains et d'officiers français, au contraire de l'armée de libération marocaine. Hassan II souhaite intégrer cette armée de libération aux FAR, or l'Istiqlal, dirigé par Mehdi Ben Barka, souhaite maintenir son contrôle sur l'armée de libération nationale. En effet, l'Istiqlal voit en cette armée un moyen efficace de maintenir la lutte contre les puissances coloniales afin de reconstituer le Grand Maroc. C'est dans ce double objectif, éviter l'intégration aux FAR et poursuivre la lutte armée pour le Grand Maroc, qu'une partie des troupes de l'armée de libération est mobilisée dans le sud du Maroc. Cette stratégie s'avère payante puisqu'en la seule branche de l'Armée de libération à ne pas intégrer les FAR est celle de l'ALN-sud. C'est cette branche qui mène, aux côtés des tribus berbères locales, la lutte contre les puissances coloniales.. L'opération Écouvillon est donc présentée et justifiée, côté français, comme une nécessité pour lutter contre . Cette présentation est à la fois faite aux Mauritaniens, sous domination française, et à la communauté internationale.
Contexte géopolitique vignette|Carrières de phosphate (France).|alt=Photographie en noir et blanc d'une falaise d'une carrière à ciel ouvert, avec des échafaudages et des machines-outils sur le bord du trou. Côté espagnol, le maintien du Sahara espagnol dans son intégralité est une préoccupation politique majeure. En effet, outre l'importance stratégique de la présence espagnole dans la région, la découverte de ressources naturelles en grande quantité renforce l'importance du Sahara pour l'Espagne. À la suite de la découverte à la fin des années , par le géologue espagnol Manuel Alia Medina, de gisements de phosphate vers Boukraa., le gouvernement espagnol organise plusieurs prospections géologiques, sous le contrôle du , dans cette région.. Ces prospections, ordonnées par Franco, confirment la présence d'importants gisements de phosphate pur, et vont mettre en exergue la présence de pétrole. Pour autant, faute de bagage logistique suffisant, l'Espagne n'exploite pas à ce moment-là ces ressources. Le pays ne souhaite pas laisser le Maroc nouvellement indépendant les exploiter même si officiellement, ce dernier conserve de bonnes relations avec l'Espagne, tout en finançant et en armant en secret les résistants dans le Sahara espagnol, les incitant à mener des vagues d'attaques contre les troupes espagnoles.
Au niveau français, l'opération Écouvillon répond à plusieurs objectifs. En premier lieu, l'action vise officiellement à contrecarrer les volontés expansionnistes du Maroc. En effet, ce pays nouvellement indépendant a des vues sur le Sahara mauritanien, alors sous domination française. L'opération Écouvillon est également planifiée en réaction aux actions de l'ALM, l'armée de libération mauritanienne (composée de membres de l'ALN marocaine et de tribus berbères telles que les Reguibat) qui mène des actions armées dans le Sahara mauritanien. La France, en participant à l'opération, vise donc à mettre fin à ces actions, craignant une propagation des idées indépendantistes aux territoires subsahariens sous contrôle national. Elle est également motivée par la naissance de revendications indépendantistes au sein des populations sahéliennes sous domination française, revendications exaltées par l'armée de libération marocaine.. Elle est rendue possible du fait de la politique menée par le général Gabriel Bourgund. En effet, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'Afrique-Occidentale française (AOF), y compris le territoire de l'actuelle Mauritanie, se retrouve avec un effectif militaire dégarni, par rapport notamment aux forces de l'Armée de libération nationale algérienne et aux Forces armées royales marocaines. Le général Bourgund souligne, dans une note transmise en au ministère des Outre-mer, le fait que l'AOF ne dispose que de . Le gouverneur de la Mauritanie, Albert-Louis Mouragues, soutient la demande de renforcement militaire de la région, craignant d'une part la propagation de la lutte indépendantiste algérienne à la Mauritanie et d'autre part l'expansionnisme marocain. C'est en que la Mauritanie est renforcée militairement. Cette amélioration obéit à un objectif concret : celui d'assurer la sécurité de la zone. En effet, ceci est un prérequis essentiel pour que les entreprises françaises puissent exploiter les ressources présentes et assurer les investissements en capitaux. Le soutien militaire de la France aux Espagnols s'explique donc par une volonté de protéger ses propres intérêts financiers dans la région et d'éviter la propagation du vent indépendantiste à l'Afrique subsaharienne..
L'ALN marocaine en lutte dans le Sahara occidental, au-delà des conflits avec la monarchie, combat contre ses anciens alliés de la tribu Reguibat vers la fin de l'année . En effet, ces derniers reprochent aux Marocains de l'ALN de vouloir s'accaparer leurs terres et de monopoliser les postes de commandement. De ce fait, à la même époque, les Reguibat, qui mènent pourtant une guérilla contre l'armée française, s'allient à cette dernière contre les Marocains de l'ALN.
Vague de défaites espagnoles de -
Le Maroc nouvellement indépendant soutient, par le biais de financement et de fourniture d'armes, les insurgés sahraouis et l'ALN-sud dans leur lutte contre l'occupant espagnol. De ce fait, entre et , l'armée espagnole en place au Sahara occidental essuie plusieurs défaites successives face aux troupes sahraouies et aux troupes marocaines de l'ALN-sud. Le but principal des attaques sahraouies pendant cette période est de récupérer la bande d'Ifni et la ville du même nom.