alt=Photo noir et blanc partiellement colorisée d'une femme assise.|vignette|Zalumma Agra, une beauté circassienne, vers 1872, coiffée d'une .

La beauté circassienne () est un type de curiosité vivante populaire aux États-Unis durant la seconde moitié du dans les musées, les cirques et les spectacles forains. Contrairement aux autres attractions présentées conjointement, elle ne se caractérise pas par une quelconque difformité de la personne exhibée, mais par sa beauté, en particulier celle attribuée à sa chevelure. La première beauté circassienne a été Zalumma Agra, une jeune femme prétendument originaire de Circassie, une région du Caucase, et sauvée de l'esclavage sexuel par un agent de l'entrepreneur de spectacles Phineas Taylor Barnum, présentée au public new yorkais en 1864. Elle est suivie de nombreuses autres, toutes reconnaissables à leur chevelure évoquant une coiffure afro et à l'exotisme de leur nom de scène.

Cette popularité repose sur celle d'un stéréotype préexistant, celui de la belle Circassienne (), l'idée préconçue que les femmes circassiennes sont les plus belles du monde, d'autant plus paradoxale que les contacts sont ténus jusqu'au entre la Circassie et l'Europe, où très peu de Circassiennes sont identifiées comme telles, parmi lesquelles Teresia Sampsonia au et Charlotte Aïssé au .

Bien que les Italiens aient contrôlé le commerce des esclaves circassiennes durant le Moyen Âge et que celles-ci aient été nombreuses en Italie, la réputation de beauté des femmes circassiennes ne s'est développée qu'à partir du , après que cette traite est passée sous le contrôle de l'Empire ottoman. Elle s'explique en partie par les fantasmes associés à l'odalisque blanche captive des harems turcs et par la mode de la turquerie, mais en partie aussi par l'invention à partir de la fin du de la notion de race caucasienne et par le contexte de la guerre de Crimée.

Aux États-Unis, le développement de l'attraction de la beauté circassienne s'inscrit dans le contexte de la stratégie commerciale de Phineas Taylor Barnum, qui repose sur l'exploitation du goût du spectateur pour l'examen critique de possibles mystifications (), la recherche de moyens de donner la beauté féminine en spectacle, mais aussi l'exploitation des inquiétudes du public dans le contexte de la guerre de Sécession et d'un questionnement sur le statut des Blancs par rapport aux Noirs.

Belles Circassiennes Le succès rencontré par Zalumma Agra, puis par les qui lui font suite, s'explique en grande partie par une fascination préexistante pour les belles Caucasiennes qui repose sur la conjonction de nombreux récits de voyageurs du décrivant les femmes des montagnes du Caucase comme les plus belles du monde en soulignant leur haute valeur sur le marché ottoman des esclaves ; du fantasme européen des belles captives circassiennes, languissant dans le harem des sultans, qui alimente de nombreuses fictions durant le , en même temps que la réprobation de la ottomane et de la religion musulmane ; et de l'invention par des savants allemands d'une origine caucasienne de la race européenne, s'appuyant à titre de preuve sur la beauté des femmes circassiennes..

Naissance du stéréotype Le terme apparaît au Moyen Âge, dans le contexte de la traite d'esclaves provenant de la mer Noire, pour désigner des personnes provenant de l'Est de cette mer, par opposition aux Tatars ou aux Russes provenant de son Nord.. Cette traite, qui avait auparavant une aire locale et une ampleur modérée.., connaît un important essor international à partir du , durant lequel elle passe sous le contrôle de Gênes.. Les esclaves circassiennes sont alors communes en Italie, où elles sont utilisées à des fins domestiques., y compris la satisfaction des désirs sexuels de leur propriétaire., sans pour autant être considérées comme remarquablement belles.., ni caractérisées par la couleur de leur peau.

Postérieurement à la chute de Constantinople (1453) et à la perte par les Italiens, au profit des Ottomans, du contrôle du trafic d'esclaves autour de la mer Noire, le trait caractéristique des Circassiens dans les descriptions des voyageurs et des auteurs devient leur beauté, selon ce que plusieurs auteurs analysent comme une mise en équivalence de l'exotisme de ces montagnards avec l'érotique et le sublime... L'historienne Joan DelPlato recourt au terme d'hétérotopie, créé par Michel Foucault afin de désigner la localisation physique d'une utopie, pour caractériser la Circassie comme une hétérotopie érotique.

Après l'échec du siège de Vienne en 1683 et la signature du traité de Karlowitz en 1699, la perception de l'Empire ottoman par les Européens évolue de la crainte d'une invasion barbare à l'intérêt pour la culture ottomane, voire à son émulation, une vogue marquée par le développement des turqueries... Cette mode entraîne une circulation accélérée d'une forme particulière d'art visuel, l'album de costumes ottomans, qui vise à décrire les costumes, les villes et les mœurs de cet empire mal connu qui suscite non plus la terreur mais la curiosité. Les illustrations de ces albums s'appuient dans un premier temps sur les contributions d'artistes locaux, comme le miniaturiste Musawir Hüseyin, puis d'artistes européens installés à Constantinople, comme le peintre français Jean-Baptiste van Mour. Hüseyin, pour satisfaire la demande européenne, produit des représentations de femmes belles et attirantes ainsi que des scènes de harem, dont la charge érotique frappe les peintres européens qui les étudient et s'en inspirent.., tandis que le second, qui le suit également en partie, est à l'origine du Recueil de cent estampes représentant différentes nations du Levant, qui connaît une très large diffusion... Ces images et les nouveautés auxquelles elles sont associées, comme le café, suscitent un phénomène de mode, la turquerie, et un remodelage du comportement des élites, associé à un changement de valeurs, en particulier à propos de la sensualité et du luxe. Ces nouveautés produisent leur effet dans la littérature et le théâtre, mais aussi dans les arts visuels et décoratifs, en particulier en France sous le patronage de Madame de Pompadour. puis de Madame du Barry., avec pour effet la mise à la mode de robes circassiennes ou d'un fard à l'incarnat circassien..

La beauté des Caucasiennes est louée dès la fin du par le voyageur Jean Chardin dont les récits exercent une importante influence. Il brosse de ces femmes un tableau qui souligne leur beauté angélique inspirant l'amour et leur besoin licencieux de gratification sexuelle. : Chardin voit en outre dans le des Caucasiennes aux mœurs faciles, dont la beauté est préservée dans l'isolement primitif de leurs montagnes, une source d'amélioration des peuples voisins., dont il vient le sang , grâce au commerce des esclaves à des fins de plaisir et de reproduction...

Le seul reproche que Chardin fasse aux Circassiennes est leur usage immodéré du fard : . Cette critique est rapidement oubliée en Europe. et le qualificatif de circassien devient au un argument de vente des cosmétiques. Dès les années 1730, Charles Lyon, un parfumeur anglais d'origine grecque, commercialise à Londres un fard à joues dénommé ainsi qu'un lait démaquillant pour l'ôter () dont la popularité est notamment attestée par le poème The Newspaper de George Crabbe...

L'effet du stéréotype de la belle Circassienne ne se limite pas au rouge à joues. Dans les années 1770-1780, la turquerie représente une . de la mode féminine et donne lieu à la création de la robe à la circassienne. Selon la Galerie des modes et costumes français, cette tenue est composée .. Cette vogue s'inscrit dans un double courant : d'une part, celui de la turquerie, qui conduit à valoriser comme raffinée et luxueuse une forme de réappropriation de pratiques ottomanes et à privilégier ce qui passe pour se rapporter aux blondes Circassiennes réputées être les favorites des harems ottomans ; d'autre part et paradoxalement un transfert dans le domaine de la mode féminine des valeurs de naturel et de simplicité prônées par Jean-Jacques Rousseau et attribuées au vêtement ottoman.. La combinaison de ces deux aspects contradictoires a pour effet de destiner ces robes à la circassienne à des femmes naturellement belles dont l'habillement répond aux charmes, la Galerie des modes et costumes français prévenant ses lectrices qu'il n'est .

Le thème de la () se développe dans la littérature européenne au cours des .. En atteste notamment le succès du poème intitulé The Fair Circassian de Samuel Croxall et du recueil du même titre, publié en 1720. Il connaît plusieurs rééditions en raison de son caractère . et reste populaire pendant une centaine d'années.. Le même titre est aussi donné à une pièce de théâtre de Samuel Jackson Pratt, donnée à Londres à la fin du .. En France, Barthélemy Marmont Du Hautchamp publie en 1754 une Histoire de Ruspia ou La Belle Circassienne. Au demeurant, Mary Roberts note qu'au le stéréotype de la belle Circassienne n'est pas l'apanage de descriptions masculines fantasmées de harems mais se trouve aussi dans des récits féminins de voyage, tel celui d'Emelia Hornby...

Au début du ce cliché est à ce point diffusé que l'arrivée à Londres d'une vraie Circassienne déchaîne une curiosité frénétique.. Cette dernière, l'épouse d'un ambassadeur de Perse, est présumée être une esclave qu'il a achetée à Constantinople.. Elle demeure pour le public britannique un mystère du fait de sa réclusion, et inspire successivement .

Racialisation du stéréotype François Bernier, qui est, à la fin du , le premier auteur à faire référence à la notion de race au sens moderne du terme., se fonde sur Chardin pour affirmer que les Circassiennes sont .. La notion de race fait l'objet d'un développement important au cours du et en particulier d'un traitement systématique par le naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach qui propose une répartition de l'humanité en cinq races, au premier rang desquelles il met la caucasienne.. Cette prééminence résulte d'une démarche à visée scientifique, la comparaison de crânes dont il rassemble la plus grande collection existant à l'époque, qu'il appelle son .. Se fondant exclusivement sur des considérations esthétiques, il propose de qualifier de la race blanche, en vertu de témoignages , en particulier celui de Chardin, selon lesquels les pentes méridionales du mont Caucase ; mais aussi parce que ses propres comparaisons le conduisent à estimer que c'est dans cette région qu'on trouve les crânes de la plus belle forme, dont la régularité suggère un type ., duquel dérivent ceux d'autres régions....

La craniologie est introduite et développée aux États-Unis par Samuel George Morton.., qui rassemble lui aussi une vaste collection de crânes pour en mesurer les contenances., parmi lesquels celui d'une femme circassienne, .. Il place les Circassiens au premier rang de la race caucasienne, louant la de leurs femmes.. Morton est polygéniste, c'est-à-dire qu'il croit que les différentes races proviennent de souches différentes, une thèse bien accueillie dans les États esclavagistes du sud des États-Unis, où le médecin polygéniste Charles Caldwell affirme qu'il est plus simple de distinguer le squelette d'un Africain de celui d'un Circassien que de distinguer le squelette d'une hyène de celui d'un chien..

Politisation du stéréotype Au cours du , la Circassie et ses habitants deviennent l'enjeu de manœuvres et de débats politiques internationaux, en raison notamment de la conquête russe du Caucase et de l'interventionnisme européen consécutif, qui font à leur tour évoluer les clichés relatifs à la notion de race caucasienne.