Les Soliloques du Pauvre est un recueil de poèmes de Jehan Rictus. Publié en 1897, il a été considérablement revu en 1903.

Ce recueil présente plusieurs originalités dans la poésie française, dont cette déformation de la langue poétique: la retranscription du langage du peuple du Paris de son époque.

Dans un mot que Stéphane Mallarmé adresse à Jehan Rictus, publié dans Les Cahiers, il déclare :

Fascination ou alors acte de politesse de la part d’un Mallarmé adepte de la pratique sociale des billets; ce dernier reconnaît tout de même la spécificité de ce contemporain qui comme lui fait jaillir, mais d'une toute autre manière, quelque chose de neuf dans la poésie française.

Structure

Les éditions de 1897 Le titre Les Soliloques du Pauvre apparaît en 1895 dans la plaquette L'Hiver, contenant la première pièce du recueil, comme le titre d'une série. Il est repris de même dans les pré-originales des soliloques « Impression de promenade » dans le Gil Blas de et « Épilogue » dans le Libertaire en .

Le recueil paraît à compte d'auteur en et fut repris au Mercure de France à la fin du mois.

Il se compose des poèmes « L'Hiver », « Impression de promenade », « Trilogie », « Le Revenant » et « Le Printemps » suivis, avec le sous-titre « Actualités », des poèmes « Soliloque du Chanteur ambulant », « Épilogue » et « Farandike des Pauv's tits Fanfans ».

L'édition de 1903 et suivantes L’ouvrage est réédité en 1903 chez Sévin et Rey, par les soins d'Eugène Rey, ami d'enfance du poète.

Le texte de 1897 a été considérablement revu. Les trois « Actualités » disparaissent. Les deux premières sont des soliloques plus faibles et moins intemporels. Quant à la « Farandole », ce n'est pas le personnage qui parle, mais des enfants. (Ces poèmes avaient été ajoutés en 1897 pour faire du volume sans doute). Les remplacent « Crève-Coeur », qui avait déjà paru dans le recueil Doléances en 1900, et un nouveau soliloque en trois parties, « Les Masons ».

Le nouvel ouvrage y acquiert, enfin, son unité. D'autres réimpressions suivront, avec en général des retouches mineures. Le texte définitif est celui de 1921, réédité en 1925 puis plusieurs fois après la mort du poète.

S'y ajoutent des illustrations de Steinlen qui accentuent le caractère sériel de l'ouvrage. Grâce à ces illustrations, le lecteur suit un même personnage durant tout le recueil, un personnage dessiné sous les traits de Jehan Rictus lui-même, errant dans les rues de Paris comme il a pu le faire quelques années auparavant..

Ce personnage apparaissait, déjà dessiné par Steinlen, sur la couverture de la plaquette L'Hiver puis, plus distinctement encore, dans l'originale de « Impressions de promenade » dans le Gil Blas. Notons aussi qu'une première série de dessins, dus cette fois à Sunyer, accompagnait certaines éditions de luxe du recueil à compte d'auteur.

Prenons le cas de la section « Le Printemps », cette dernière se segmente en trois parties : : La sous-catégorie où le personnage est le moins visible. Sa place dans l’espace visuel de l’illustration est partagée avec des personnes de la haute société. Une seule illustration témoigne du partage de l’espace au sein de la même vignette entre ses deux classes sociales (Jehan Rictus : classe populaire et les dames : la haute société). Celle-ci très stratégiquement placée en début de partie porte une très forte signification sociale. Ces deux groupes sociaux n’ont donc pas lieu de se croiser ou encore de se fréquenter étant donné qu’ils ne regardent pas dans la même direction et ne vont justement pas au même endroit. Cela témoigne du cloisonnement social du personnage que ce soit dans son parlé comme le souligne la reprise constante de la locution ou encore dans la manière dont il est vêtu. (élégamment au premier abord, mais avec des vêtements très usés).

: Ici, le personnage est en retrait et observe les mœurs sociales, comme dans la première partie. Cette fois, ce sont celles de la classe populaire (nommée cravaleurs ou populo). Le choix de la déformation du nom , le passage de la consonne occlusive vélaire sourde [k] s’articulant avec le r guttural se concluant par la voyelle orale /a/, donne une résonance plus forte au r guttural et permet sémantiquement de retranscrire la dureté du travail de ses cravaleurs. De plus, une forme d’historicité est perceptible à travers ses illustrations qui figent le quotidien ainsi que les topoi de cette classe.

: Le personnage prie voire supplie Dieu de le rendre libre. Il y rend compte du travail éreintant de ses aînés et de la misère.

À noter également l’inquiétante noirceur en arrière fond (angoisse ou passage de la mort ?) ; cette forme semble contraster avec la maigreur extrême et la teinte grisâtre du personnage. De plus, les mains autour de son cou pourraient tantôt se rapporter à une volonté de s’extirper de l’emprise et l’oppression de cette noirceur menaçante qui l’étoufferait, ou bien au fait que le personnage se noue quelque chose autour du cou (possiblement une corde) par les traits de crayon qui se morfondent avec ceux de son corps.

Les poèmes de Rictus sont écrits en octosyllabe divisés en quatrain. Le choix de l’octosyllabe n’est pas anodin. En effet, il est moins noble que l’alexandrin ou que le décasyllabe. L’octosyllabe a quelque chose de populaire. On l’utilise dans la chanson car plus proche du parlé. C’est une unité naturelle que Jehan Rictus a choisi de mettre à l’honneur dans ses soliloques pour revenir à quelque chose de naturel, ce qui va de pair avec le choix du langage réprouvé (populaire).

Genèse La bohème et les salons littéraires En même temps qu'il mène une vie précaire à Paris, vers le milieu des années 1880, Gabriel Randon est introduit dans les milieux de la bohème parisienne par des figures comme Jean-Baptiste Clément, l’auteur du Temps des Cerises. Il fréquente le cercle littéraire de la Butte à partir de la fin de l’année 1885.

De cette époque date son poème « Jeunesse » qu'il déclama en mais ne publia jamais sur papier, et qui ne va pas sans rappeler le début du soliloque « Le Printemps » du futur Jehan Rictus :

La Butte est alors un lieu de rencontre pour toute une sociabilité qui compte par exemple Rachilde, Paul Pradet, Louis-Pilate de Brinn’gaubast et Gabriel-Albert Aurier, qui auront tous une importance particulière pour celui qui deviendra Jehan Rictus, et qui partagent notamment une forte animosité envers la bourgeoisie de leur siècle.

La rencontre de Bruant On peut penser que c'est aux réunions de La Butte que Gabriel a pu entendre pour la première fois de la poésie argotique. Les comptes-rendus qu'en faisait Trublot (Paul Alexis) dans Le Cri du Peuple, sont en argot... On note de plus que des poèmes de Jean Richepin y sont récités : « La Mignotte » par Randon lors de la première réunion le et « Nomades » par Eugène Rey lors de la seconde. Mais, qu'on ne s'y trompe, ce sont deux extraits des Blasphèmes et en français ordinaire : d'ailleurs les seuls poèmes en argot que Jean Richepin a signés sont dans son premier recueil, Les Gueux. Randon et Rey travaillaient chez Dreyfous, l'éditeur de Richepin, à l'époque justement où y étaient réédités ces Blasphèmes. Donc quand Jehan Rictus note dans son Journal, à la mort de Richepin : « Dans ma jeunesse j’ai été beaucoup impressionné par la Poésie de Jean Richepin. j’en apprenais par cœur... Il m’a fallu un long effort pour me délivrer de cette mauvaise rhétorique. » il ne s'agit pas de poèmes en argot. Au contraire, c'est l'argot des Soliloques qui l'a délivré de ce vers post-romantique sans issue.

Voici cette « Mignote » qu'avait choisie Randon :

En vérité il rencontre l'argot dans les chansons d'Aristide Bruant, dont avec son camarade Eugène Rey il fréquente le cabaret Le Mirliton. Il se lie quelque peu avec le chansonnier et c'est d'ailleurs Bruant qui, l'un des premiers, lui publie de ses poèmes en 1887 dans la feuille du Mirliton.

Curieuse coïncidence, le numéro du Mirliton où figure le premier poème de Gabriel Randon propose aussi, de Bruant, « Récidiviste », qui est comme un soliloque de pauvre :

Bien entendu c'est une influence refoulée : il est hors de question pour le prolétaire rêvant d'accéder aux plus hautes marches du Parnasse de se représenter comme chansonnier !

Les petites revues Les premières publications de Gabriel datent donc de 1887.

Sa poésie est alors très académique, en alexandrin et reprenant des lieux communs peu originaux : il la qualifiera lui-même de « bégaiements poétique dont les intentions seules étaient bonnes.. »

De tels bégaiements, il continue à en produire jusqu'à sa percée comme poète en argot, fréquentant assidûment d'autres jeunes rimeurs de sa génération et quelques aînés, tous partageant un fort désir de percer au Parnasse et une absence de talent. Les premiers de ces poèmes étaient simples et naïfs mais, à se cultiver auprès de ces camarades plus lettrés, la poésie de Gabriel Randon acquiert de l'allure, sans en gagner vraiment de véritable originalité. Une vingtaine de pièces vont paraître dans des « petites revues ».

À la fin des années 1880, c'est le poème intitulé Remember dans la jeune revue La Pléiade.. Puis il fréquente Saint-Pol-Roux et sous son influence s'essaie à composer La Dame de Proue, un poème-fleuve dont seuls quelques extraits ont paru. Il est à deux doigts de compter parmi les fondateurs du Mercure de France qui lui insère en un « Madrigal » aux accents baudelairiens. Mais le summum de sa première manière est « L'Éternel Cycle », une laborieuse épopée de plus de 300 vers d'une inspiration rappelant la Légende des siècles cette fois et qui paraît en 1894 dans la Simple Revue, en plusieurs livraisons.

Journalisme et anarchisme À la fin des années 1880, les publications de Gabriel Randon sont aussi des Nouvelles à la Main qu’il rédige pour Le Figaro.

Dans ces activités de journaliste il écrit notamment des articles sur l’anarchisme, mouvement auquel il ne participe pas activement, mais avec lequel il partage des idées, comme un certain nombre d'artistes de la fin du . Gabriel Randon signe ainsi le virulent article « Il n’y a pas d’innocents » dans La Revue anarchiste en . En 1895, paraît dans L’Aurore parisienne illustrée une Litanie de la Force dans laquelle l'auteur adopte une tonalité exaltée :

L’auteur affirme ainsi une tonalité révoltée et on retrouve d’ailleurs dans cette litanie le « rictus » de J. Rictus, le pseudonyme avec lequel il signe des articles dès 1892 et par lequel il s’inscrit dans la continuité du poète François Villon. À l'image de ce dernier, Gabriel Randon souhaite ainsi se construire une légende de poète misérable qui s'attaque à l'ordre social.

Dans cette optique, il tente d'écrire un roman intitulé L'Imposteur et qui reprend une idée qu'il n'est alors pas le seul à nourrir : celle de mettre en scène le retour du Christ, dans une société où l'homme paraît bien peu rachetable. Ernest Gégout, avec qui il avait été question d'une collaboration pour mener le projet, publie finalement chez Stock son propre roman ayant ce thème, en 1898, intitulé Jésus. Gabriel Randon tente, en vain de lui intenter un procès, mais l'épisode peut mettre en évidence combien l'attitude critique envers la société est constitutive de l’œuvre de l'auteur.

Avènement d'une carrière Autodidacte, Gabriel Randon ne bénéficie pas de la culture classique de ses comparses poètes et son art s’en trouve mis à la marge, jusqu’à ce qu’il finisse par trouver sa voie (et sa voix) en mettant à profit la mode de l’argot, alors déclamé dans des cabarets comme Le Mirliton lors des « engueulades » d’Aristide Bruant.