Gonzalo Fernández de la Mora y Mon (Barcelone, 1924 - Madrid, 2002) est un homme politique, diplomate, essayiste, journaliste, académicien et philosophe politique espagnol, qui fut, dans les années 1960, le principal idéologue de la technocratie et l’un des principaux représentants de la ligne « immobiliste » du régime franquiste, avant de développer après la mort de Franco une philosophie corporatiste élitiste et rationaliste.

Synthèse Après des études universitaires en philosophie, suivies d’une formation de diplomate, et à l’issue d’une période de militantisme monarchiste dans les années 1940, Fernández de la Mora s’engagea dans la carrière diplomatique (avec en particulier des missions en Allemagne et un poste à la direction générale des relations culturelles auprès du ministère des Affaires étrangères), parallèlement à une activité d’intellectuel, comme chroniqueur culturel au journal ABC, et comme membre du groupe monarchiste néotraditionaliste Arbor, où il défendait la ligne « collaborationniste » (c’est-à-dire plaidant pour une restauration monarchique dans le cadre de l’État franquiste), à l’encontre des monarchistes d’opposition, dont notamment les membres du Conseil privé du prétendant au trône Juan de Borbón, qui jugeaient impossible une telle configuration, motif de la rupture de Fernández de la Mora avec ledit Conseil privé.

En 1957, sur les instances de Laureano López Rodó et de Carrero Blanco, Fernández de la Mora apporta son concours à l’élaboration de plusieurs lois dites fondamentales du franquisme, par quoi il peut être considéré comme l’un des principaux architectes de l’armature constitutionnelle et légale du régime franquiste. Nommé à la tête du ministère des Travaux publics (1970-1974, c’est-à-dire durant la phase dite « technocratique » du franquisme), il développa, dans le sillage de son prédécesseur, les infrastructures de communication du pays. Après la mort de Franco, de qui il restera un défenseur à outrance, il figura lors de la transition démocratique parmi les fondateurs d’Alianza Popular (AP), parti censé lutter pour le maintien des institutions franquistes, moyennant quelques ajustements, mais avec lequel il prit ses distances lorsqu’il était devenu clair que la majorité du parti approuverait la constitution de 1978, à laquelle il s’opposait catégoriquement, car comportant une dérive « particratique » et compromettant l’unité du pays.

Dépité, Fernández de la Mora tourna le dos à la politique et se consacra à la réflexion politique et à l’écriture, rédigeant plusieurs ouvrages de philosophie politique et un fort nombre d’essais, d’articles de revue (spécialement dans la revue Razón Española, par lui fondée en 1983), de préfaces, , par quoi Fernández de la Mora figure comme l’un des plus vigoureux rénovateurs idéologiques de la droite espagnole post-franquiste. Ces écrits, dont en particulier Del Estado ideal al Estado de razón (1972) et El Estado de obras (1976), font suite à son livre le plus retentissant, El crepúsculo de las ideologías, paru en 1965, dans lequel il élabora la thèse que les idéologies — qualifiées par lui de pseudo-pensées faisant appel à l’émotivité des masses en vue de les mobiliser et servant de faux justificatif intellectuel à la soif de pouvoir d’un groupe dirigeant — ont fait leur temps dans les sociétés développées « post-industrielles » et doivent céder la place à une administration technifiée, professionnelle, méritocratique (c’est-à-dire mise entre les mains d’une élite experte en technique gestionnaire et en sciences sociales, sélectionnée sur critères objectifs), et qui devra être jugée à la stricte aune de ses résultats pratiques obtenus au bénéfice de la collectivité tout entière, en accord avec les préceptes de la raison ; celle-ci, concept central de l’œuvre et de la vie de l’auteur, comporte un aspect éthique en ce qu’elle permet de réaliser le bien pour l’espèce humaine tout entière, ce qui pour Fernández de la Mora constitue le fondement de l’éthique.

Sur le plan politique, l’auteur oppose aux constructions idéologiques de l’« État idéal » un « État de raison » (appelé aussi « idéocratie » ou « État des œuvres »), où « l’État se constitue et se perfectionne pour réaliser l’ordre, la justice et le développement », seule justification d’un régime politique et étalon d’évaluation fondamental (quantitatif et scientifique) des performances de tout État. À la représentation parlementaire particratique, faux-semblant de démocratie, devra se substituer un système corporatiste, dépassionné, et plus apte à refléter la constitution organique de la société. L’organicité naturelle de la société humaine s’appuie sur des mécanismes organiques et des « corps intermédiaires » présents au sein de chaque nation (famille, éducation et transmission de valeurs, formation professionnelle, groupements territoriaux, et corps sociaux traditionnels autant que spontanés et naturels). La représentation politique corporative a pour avantage de faire droit à la diversité des intérêts individuels, d’objectiver les problèmes socio-économiques, de faire entrer en jeu des techniciens des activités sociales, de pourvoir le monde politique en techniciens et spécialistes, de permettre de désigner le plus capable, et surtout de technifier la politique et de désidéologiser les conflits. Le député corporatif, comme délégué de son « corps », agit au service d’intérêts « objectifs » de groupe, est investi d’un mandat portant sur des intérêts dépersonnalisés d’une corporation et découplé de la politique professionnelle. L’idéocratie est un régime méritocratique articulé sur une conception élitiste naturelle de la société, dont le principe discriminant est la capacité d’usage de la raison, capacité inégalement distribuée et principal facteur aristocratisant chez les êtres humains. La société hiérarchique, argue l’auteur, est un fait historique de nature biologique et sociologique, et se configure elle-même organiquement de l’intérieur. Cependant, à l’opposé de la technocratie, réduite à une pure technique déconnectée de l’éthique, l’idéocratie rejette toute tyrannie de la classe technique.

À partir du constat que le développement économique des sociétés occidentales n’aurait pas eu lieu sans l’intervention de l’État, Fernández de la Mora plaide pour que l’État agisse comme un acteur économique, plaidoyer que vient cependant pondérer sa critique de la forme extrême de cet interventionnisme, à savoir le capitalisme d'État des régimes socialistes. Selon lui, c’est le régime de Franco qui a su le mieux opérer la synthèse de l’étatisme et de l’anti-étatisme.

Biographie Origines familiales Fernández de la Mora vint au monde à Barcelone, au sein d’une famille profondément catholique et monarchiste, laquelle alla s’établir à Madrid alors qu’il n’était âgé que de deux ans. Il venait d’entamer ses études secondaires au Colegio del Pilar de Madrid lorsqu’éclata la guerre civile, qui le surprit pendant qu’il se trouvait en vacances en Galice. C’est dans cette région qu’il acheva sa scolarité secondaire, nommément au Colegio de Santiago Apóstol (actuel Colegio de San Jerónimo) de Saint-Jacques-de-Compostelle, c’est-à-dire chez les jésuïtes, par qui, à en croire ses mémoires, il fut initié à la « construction idéale du futur » et imprégné de la nécessité de la « stricte discipline morale » dans la recherche intellectuelle et dans la vie. Son père colonel occupait un poste au Corps juridique militaire et détenait le titre (largement honorifique) de gentilhomme de la chambre du roi Alphonse XIIIFernández de la Mora écrit dans ses mémoires : « Mon père était de très vieille extraction castillane. Le général Primo de Rivera, peu avant de faire son pronunciamiento en 1923, le plaça à Barcelone, au poste d’auditeur, et c’est à lui qu’il revint d’être le principal rédacteur du communiqué qui fut proclamé en Catalogne » .. Sa mère, d’origine galicienne, appartenait elle aussi à une famille monarchiste et catholique. Parmi ses ancêtres de la branche asturienne, on relève des personnalités politiques éminentes, telles qu’Alejandro Mon (chef de gouvernement et ministre des Finances d’Isabelle II, sous l’étiquette du Parti modéré) et Alejandro Pidal y Mon, chef de l’Union catholique et, parmi d’autres fonctions, ambassadeur d’Espagne auprès du Saint-Siège et ministre de l’Équipement dans le gouvernement de Cánovas del Castillo.

Formation et jeunes années Une fois terminée la guerre civile, Fernández de la Mora, de nouveau domicilié à Madrid, entreprit en 1940 des études de droit et de philosophie et lettres (en se spécialisant en philosophie pure) à l’université de Madrid, obtenant sa licence dans chacune de ces deux matières, avec mention excellent (premio extraordinario), en 1945. À l’université, où ses professeurs favoris étaient Federico de Castro, Francisco Javier Conde, Juan Zaragüeta, Leopoldo Eulogio Palacios et José Camón Aznar, il entra en contact avec les Jeunesses monarchistes, alors dirigées par Joaquín Satrústegui, et avec les survivants d’Acción Española, et alla bientôt se joindre aux cercles politiques et intellectuels militant pour la restauration de la monarchie traditionnelle. À cette époque, le monarchisme était la pierre angulaire de la pensée de Fernández de la Mora, à un moment où le nouvel État issu de la guerre civile avait à sa tête Ramón Serrano Súñer, adepte de l’idéologie fasciste et n’admettant aucun des mouvements politiques d’avant la guerre civile. Les Jeunesses monarchistes, qui sous l’impulsion de Joaquín Satrústegui jouissaient d’une certaine influence, se voyaient contrecarrées dans le milieu universitaire par la prépondérance du Sindicato Español Universitario (SEU, syndicat étudiant phalangiste officiel) , et par l’hostilité des autorités franquistes envers les mouvements monarchistes.

En 1945, il prononça au logis de Satrústegui une conférence ayant pour titre La soberanía y el Super-Estado (littér. la Souveraineté et le Super-État), où il se faisait l’avocat de l’unité européenne et du dépassement de l’État-nation. Admirateur de José Ortega y Gasset, il eut avec lui une entrevue, dont il sortit déçu ; néanmoins, il ne cessera de faire grand cas du philosophe, appréciant en particulier l’élitisme de celui-ci, ainsi que son conservatisme et son aversion du socialisme et de la démocratie. Il s’intéressa également au personnage et à l’œuvre de Xavier Zubiri et fréquenta ses cours privés de philosophie, où il fut initié aux idées d’Auguste Comte et de la « nouvelle physique ».

Le militantisme de Fernández de la Mora au sein des Congrégations mariales de Madrid et en faveur de leur conception de la morale publique prit la forme de groupes de choc à l’origine d’actions de vandalisme de rue. De même, son adhésion aux Jeunesses monarchistes le conduisait à prendre part à des manifestations publiques interdites à la gloire du roi, dont une lui vaudra un séjour de dans une geôle de la Direction générale de Sûreté le ainsi qu’une amende de au motif d’avoir distribué des tracts sur la Gran Vía annonçant l’arrivée du roi à Estoril et portant le mot de ralliement « le roi s’approche, vive le roi ».

Aussi, dès ses années de jeunesse, Fernández de la Mora avait-il noué des contacts avec plusieurs personnalités du milieu monarchiste, tels que José María Pemán, José Ignacio Escobar, Joaquín Calvo Sotelo, Juan José López Ibor, José de Yanguas Messía et Torcuato Luca de Tena. À l’âge de , il publia son premier livre : Paradoja, qui fut louangé par Azorín.