vignette| Caricature d'El Loro (1881) sur le « turno pacífico » entre les deux grands partis de la Restauration : conservateurs et libéraux . En haut le leader libéral Sagasta servant la table du gouvernement conservateur présidé par Cánovas. En bas, c'est Cánovas qui fait de même avec le gouvernement libéral dirigé par Sagasta. Le système politique de la Restauration est le système politique en vigueur en Espagne pendant la période de la Restauration, entre la promulgation de la Constitution de 1876 et le coup d'État de 1923 qui instaure la dictature de Primo de Rivera. Sa forme de gouvernement était celle d'une monarchie constitutionnelle, mais elle ne fut ni démocratique ni parlementaire, « bien qu'éloignée de l'exclusivisme de parti de l'ère isabelline ». Le régime « fut défini comme libéral par ses partisans et comme oligarchique par ses détracteurs, notamment les régénérationnistes. Ses fondements théoriques se trouvent dans les principes du libéralisme doctrinaire », souligne Ramón Villares.

Le régime politique de la Restauration fut mis en place pendant le bref règne d'Alphonse XII (1874-1885) qui constitua « un nouveau point de départ pour le régime libéral en Espagne ».

Sa principale caractéristique était le fossé entre, d’une part, la Constitution et les lois qui l'ont accompagnée, et d'autre part le fonctionnement effectif du système. En apparence, il s'agissait d'un régime parlementaire, semblable au modèle britannique, dans lequel les deux grands partis, conservateur et libéral, se succédaient au gouvernement en fonction des résultats électoraux qui déterminaient les majorités au Parlement, où la Couronne jouait un rôle de représentation et n'avait qu'un pouvoir symbolique. En Espagne au contraire, ce ne sont pas les citoyens ayant le droit de vote qui décidaient, mais la Couronne, « conseillée » par l'élite dirigeante, qui déterminait l'alternance (le dénommé « turno ») entre les deux grands partis, conservateur et libéral, car une fois obtenu le décret de dissolution des Cortès le président du gouvernement nouvellement nommé convoquait des élections pour « fabriquer » une majorité confortable au parlement par le recours systématique à la fraude électorale, grâce au réseau de caciques déployé sur tout le territoire. Ainsi, suivant cette forme d'accès au pouvoir qui « bouleversait la logique de la pratique parlementaire », les gouvernements étaient formés avant les élections et non à la suite de celles-ci et les résultats des élections souvent même publiés à l'avance dans la presse. Comme le souligne Carmelo Romero Salvador, sous la Restauration « la corruption et la fraude électorale ne furent pas des anecdotes sporadiques ou des excroissances isolées du système, mais [résidaient] dans son essence, dans son être même ». Cela fut déjà constaté par des observateurs étrangers contemporains. L'ambassadeur britannique indiquait à son gouvernement en 1895 : « En Espagne, les élections sont manipulées par le gouvernement ; et pour cette raison, les majorités parlementaires ne sont pas un facteur aussi décisif qu'ailleurs ».

En 1902, le régénérationniste Joaquín Costa définit « la forme actuelle de gouvernement en Espagne » en termes d'« oligarchie et caciquisme »voir Oligarchie et Caciquisme, une caractérisation qui fut suivie par une bonne partie de l'historiographie de la Restauration.

L'historien José Varela Ortega souligne que la « stabilité du régime libéral », la « plus grande réussite de la Restauration », fut obtenue grâce à une solution conservatrice qui ne bouleversait pas « le statu quo politique et social » et qui tolérait un « caciquisme organisé ». Les politiciens de la Restauration « ne voulurent pas, n'osèrent pas ou ne purent pas, rompre tout le système en mobilisant l'opinion publique », si bien que « l'électorat se trouva exclu en tant qu'instrument de changement politique et c'est la Couronne qui prit sa place » d'arbitre des alternances au pouvoir. Cela signifiait l'abandon de la tradition progressiste de la souveraineté nationale (l'électorat comme arbitre des changements) pour placer la souveraineté dans « les Cortès avec le Roi ». Toutefois, en optant pour une solution conservatrice plutôt que démocratique, les politiciens de la Restauration « lièrent le sort de la monarchie à des partis qui ne dépendaient pas de l'opinion », ce qui eut des implications profondes pour la monarchie à long terme.

Un projet politique de Cánovas del Castillo vignette| Antonio Canovas del Castillo. Son projet politique constitua la base du régime de la Restauration.

À la différence du Parti modéré, qui prétendait revenir à la situation antérieure à 1868, Cánovas était convaincu que pour ne pas échouer de nouveau la monarchie devait être ouverte à toutes les sensibilités politiques libérales, sans être lié à un parti unique comme cela avait été le cas avec les modérés au cours du règne d'Isabelle II. Pour Cánovas, les limites des forces politiques devant être exclues de la nouvelle monarchie étaient marquées à droite par le carlisme et à gauche par le républicanisme :

Ce projet fut exprimé dans le Manifeste de Sandhurst, rendu public le par le prince Alphonse de Bourbon et soigneusement rédigé par Cánovas. Feliciano Montero souligne que le Manifeste constitue « peut-être la meilleure synthèse du projet canoviste de restauration alfonsine », « synthèse parfaite des principes inspirateurs du nouveau régime », qu'il résume en quatre points : « combler par la légitimité dynastique un vide politique et juridique qui s'était de fait creusé durant le sexennat » ; « réconcilier, pacifier, rechercher des voies de transaction, pour donner de la place à un maximum de positions » ; « une souveraineté nationale partagée entre le roi et les Cortès » ; et une « solution « tolérante » annoncée à la question religieuse » (« Quelle que soit ma chance, je ne cesserai d'être un bon Espagnol, ni, comme tous mes ancêtres, un bon catholique, ni, en tant qu'homme du siècle, véritablement libéral », était la phrase de conclusion du Manifeste)

Les intentions de Cánovas furent vérifiées lorsque, le , il forma le Ministère-Régence après le triomphe du pronunciamiento de Sagonte qui avait proclamé le prince Alphonse nouveau roi d'Espagne, « sans combat ni effusion de sang », et que le roi confirma dès son arrivée à Madrid. Cánovas avait pris soin d'intégrer dans son gouvernement non seulement ses propres partisans mais aussi deux hommes politiques importants du sexennat, Francisco Romero Robledo, ministre de l'Intérieur, et Adelardo López de Ayala, ministre des Outre-mer, ainsi qu'un militaire « septembriste », le général Jovellar, au portefeuille de la Guerre. Il comprenait également un membre du Parti modéré, le marquis d'Orovio, chargé du ministère des Travaux publics. D'autres modérés rejetèrent l'offre de rejoindre son gouvernement lorsqu'ils apprirent que des septembrinos bien connus en feraient partie et que Cánovas confirma de plus qu'il n'avait pas l'intention de restaurer la Constitution de 1845. L'un des plus éminents modérés, Claudio Moyano, lui dit qu'il considérait la collaboration comme impossible « étant donné le chemin que je présume que vous avez l'intention de suivre » . thumb|Caricature du président du gouvernement et chef du Parti conservateur, Antonio Cánovas del Castillo, vêtu de l'hermine royale, accusation fréquente chez ses détracteurs : « M. Cánovas règne et gouverne en même temps, même s'il montre plus de goût pour le premier que pour le second », déclara un éminent dirigeant libéral (revue satirique El Buñuelo du 10 février 1881). L'objectif fondamental du projet politique de Cánovas était de parvenir enfin à la consolidation et à la stabilité de l'État libéral, basé sur la monarchie constitutionnelle définie dans le Manifeste de Sandhurst. Pour ce faire, il pensait qu'il était essentiel de ne pas répéter l'erreur qui avait conduit à l'échec de la Monarchie d'Isabelle II : le lien exclusif de la Couronne avec l'un des courants du libéralisme (le modérantisme), ce qui obligeait l'autre (le progressisme) à recourir à la force (au pronunciamiento et au juntismo) pour accéder au pouvoir. Il fallait ainsi faire en sorte que les différentes factions libérales puissent alterner dans l'exercice du pouvoir sans mettre en danger le système lui-même. De plus, si l'accès au pouvoir reposait sur le « turno pacífico » entre les deux grands courants du libéralisme, les militaires seraient relégués à leur sphère spécifique et la société civile retrouverait sa place. Il fallait donc démilitariser (civiliser) la vie politique et dépolitiser l'Armée.

Le principal obstacle que Cánovas del Castillo rencontra dans la réalisation de son projet ne vint pas de la gauche mais du Parti modéré qui voulait revenir à la situation d'avant la révolution « glorieuse » de 1868, comme si rien ne s'était passé depuis lors. Malgré d'importantes concessions faites aux modérés initialement, Cánovas, comptant avec le soutien sans réserve du monarque, ne transigea pas avec leurs trois revendications principales : le rétablissement de la Constitution espagnole de 1845 , la restitution de « l'unité catholique » et le retour immédiat de la reine Isabelle II de son exil à Paris.

Des trois revendications des modérés, la plus conflictuelle s'avéra la restauration de l'unité catholique. Cánovas y opposa un refus catégorique car il considérait que cela empêcherait les « révolutionnaires de 1868 » de soutenir la nouvelle monarchie, ce qui la rendrait inviable à long terme, et parce que cela l'isolerait également au niveau international . Le roi lui apporta un soutien infaillible. Selon Feliciano Montero, le refus de Cánovas de rétablir l'unité catholique « devint précisément la clé de la dissolution des modérés en tant que groupe, et de la configuration définitive de son parti politique, le libéral-conservateur ». Fidel Gómez Ochoa va dans le même sens mais il ajoute aussi la convocation au régime du suffrage universel des premières élections, qu'un éminent modéré rejeta dans une lettre adressée au roi car il mettait « en cause le droit légitime de S.M. au trône ».

D'autre part, Cánovas ne croyait pas à la démocratie et s'opposa toujours opposé au suffrage universel. Lorsqu'il fut finalement approuvé en sur proposition du gouvernement libéral de Sagasta, il affirma que son application « sincère », « si elle donne un vrai vote dans le gouvernement du pays à la foule, non seulement inculte, ce qui serait le moins grave, mais [à] la foule misérable et mendiante », « cela serait le triomphe du communisme et la ruine du principe de propriété ».

Le cadre légal : la Constitution de 1876

vignette| Manuel Alonso Martínez, leader du Parti constitutionnel, qui rejoignit le projet de Cánovas d'approuver une nouvelle Constitution, abandonnant la revendication du texte de 1869. Ses partisans étaient appelés centralistes du nom du groupe qu'ils formaient : le Centre parlementaire. La Constitution de 1876 était une sorte de synthèse de celle de 1845 et celle 1869 , mais avec une forte prédominance de la première puisqu'elle incluait son principe doctrinal fondamental : la souveraineté partagée des Cortès avec les roi, au détriment du principe de souveraineté nationale sur lequel reposait celle de 1869.