La révolte de Morée de 1453-1454 fut une révolte de paysans dirigée contre les frères Thomas et Démétrios Paléologue, alors despotes de cette province jusqu'alors byzantine de la péninsule du Péloponnèse. La révolte fut rapidement maîtrisée par les forces turques de Thessalie et les deux frères purent reprendre leurs fonctions.
Importance de la Morée Le despotat de MoréeLe terme « despotat de Morée » au sens strict est inexact. Le titre de « despote » était un qualificatif qui s’appliquait à une personne sans impliquer de juridiction géographique. Il venait immédiatement après celui d’empereur et de coempereur, et était concédé par ces derniers à des membres de la famille impériale, généralement à leurs fils envoyés gouverner un apanage à titre viager avait été créé par l'empereur byzantin (r. 1346-1354), à la suite de la guerre civile de Byzance (1341-1347) qui l’avait opposé aux tuteurs du jeune (r. 1341-1376; 1379-1390; sept. 1390-fév. 1391) et qui avait permis aux Turcs de prendre pied en Europe. Afin de relever le Péloponnèse profondément appauvri par des années de guerre et handicapé par une administration défaillante, avait décidé de faire de ce territoire une sorte de principauté gouvernée par quelqu’un qui pourrait mettre un terme à l'anarchie qui régnait entre les seigneurs locaux ainsi qu’aux raids des Turcs et des Francs. En 1349, il nomma son fils Manuel Cantacuzène, à qui il avait récemment donné le titre de « despote », gouverneur de la provinceNicol (2005), Runciman (2009) .
Rapidement, Manuel mit celle-ci en état de se défendre contre les attaques franques et turques et la dota d’une administration autonome. Pour favoriser le repeuplement il fit venir un grand nombre d'AlbanaisDans l’usage byzantin, les termes « Arbanites ou Arvanites » et « Albanais » étaient utilisés indifféremment, le terme « Illyriens » apparaissant aussi dans les textes à tendance classiciste. Par la suite, le terme « Albanais » sera surtout utilisé dans les registres officiels, le terme « Arvanites » dans la langue courante. en Morée pour servir comme soldats et paysans. C'est ainsi que les Arvanites (en grec Αρβανίτες), originaires d’Épire, en vinrent à se répandre dans le Péloponnèse. À l’aube du quinzième siècle, leur nombre s’élevait à environ et beaucoup d’entre eux servaient dans une armée de quelque , vitale pour l’autonomie du despotatNicol (2005), .
Le Péloponnèse en effet était un territoire d'extrême importance à la fois pour les Turcs de (r. 1421-1451) à qui il ouvrait la voie vers Constantinople et pour les Byzantins comme point de départ obligé d’une éventuelle reconquêteNicol (2005), . C’est ce qu’avait compris Manuel, lequel devenu l’empereur (r. 1391-1425), s’était hâté de faire construire l’Hexamilion, long mur d’une dizaine de kilomètres allant d’une rive à l’autre de l’isthme de CorintheNicol (2005), . Du côté de la mer, la protection était assurée par les Vénitiens qui maintenaient également les communications entre la Morée et ConstantinopleNicol (2005) .
Lorsque (r. 1425-1448) monta sur le trône à la suite de la mort de , la Morée était administrée par le despote qu’avaient rejoint ses frères, Constantin et Andronic, étrangers dans un pays où les grands propriétaires ruraux avaient perdu l’habitude de rendre des comptes à Constantinople et, isolés dans leurs montagnes, maintenaient leur autonomie et la lutte entre clans rivaux. Les trois frères avaient chacun reçu un apanage dans la région : Théodore à Mistra, Thomas à Clarentza et Constantin à KalavrytaNicol (2005), Runciman (2009), . Rapidement, la mésentente s’installa entre les trois frères quant à leurs droits réciproques. Les Turcs en profitèrent et la bataille de Varna en , tout en marquant l’échec de toute tentative d’aide de l’Occident à l’Empire, ouvrait aux Ottomans la voie de la conquête de tous les territoires balkaniques au sud du DanubeDelorme (2013), Runciman (2009), .
En 1446, décida d’en finir. Ses troupes franchirent l’Hexamilion que défendaient les Grecs et leurs troupes albanaises et se répandirent à travers la province semant la dévastationRunciman (2009), . Les despotes Constantin et Thomas devinrent vassaux du sultan, lequel fit quelque dont une bonne partie fut vendue sur les marchés aux esclavesNicol (2005), Cheetham (1981), .
À la mort de (r. 1425-1448) en , Théodore étant mort au début de 1448, les trois frères restant voulurent s’emparer du trône, mais Constantin réussit à faire prévaloir son droit d’aînesse et fut proclamé (mais non couronnéSelon Nicol; pour Runciman, le couronnement eut bien lieu quoique certains prétendirent qu'un couronnement hors de Constantinople n'était pas valide.) empereur à Mistra avant de prendre le chemin de ConstantinopleRunciman (2009), . En compensation, il décida de partager le Péloponnèse entre ses deux frères, Thomas qui reçut le nord-ouest avec l’Achaïe et les villes de Patras et Clarentza, et DémétriosFils cadet de , celui-ci avait d’abord été fait gouverneur de Lemnos qu’il avait refusé, puis de Selymbria qui lui avait été retiré parce que le trouvait trop près de Constantinople, avant d’être envoyé dans le Péloponnèse. qui reçut le reste avec MistraRunciman (2009), . Bien qu’ils aient juré de maintenir la paix, les deux frères ne tardèrent pas à se brouiller, faisant appel à tour de rôle aux Turcs et s’aliénant Venise, la seule puissance qui aurait encore pu les défendre contre les OttomansNicol (2005), Cheetham (1981), . Lors du dernier siège de Constantinople, le nouveau sultan, (1444-1446; 1451-1481) envoya son général Turahan, fin 1452, envahir la Morée pour empêcher ravitaillement, renforts ou secours de tous ordres d’atteindre Constantinole que Mehmed ne tardera pas à conquérirNicol (2005), Runciman (2009), .
La révolte albanaise thumb|right|Peuplement albanais dans le Péloponnèse d’après le cadastre de taxation ottoman pour les années 1460-1463.
En Albanie, SkanderbegDe son vrai nom Georges Castriote (en albanais : Gjergj Kastrioti); les Ottomans lui donnèrent le surnom de « İskender bey ou İskender beğ », signifiant Seigneur ou Chef Alexandre, allusion au grand chef militaire qu’avait été Alexandre le Grand, d’abord allié des Turcs avait en 1443 levé l’étendard de la révolte, rejeté l’islam et l’Empire ottoman pour devenir le défenseur de son pays et de la chrétienté dans les BalkansFrashëri (2002), . Après avoir réussi à unir les princes albanais contre les Turcs au sein de la ligue de Lezha en 1444Fine (1994), Skanderbeg infligea de rudes défaites aux troupes turques pourtant beaucoup plus nombreuses et mieux armées que les siennesHousley (1992), .
C’est dans ce contexte que se situe la révolte de Pjetër (Pierre) BuaBua est le nom de l’un des trois principaux clans arvanites, les deux autres étant les Malakasioi et les Mazaraki; il peut aussi être utilisé comme nom de famille et prénom. dont le clan s’était installé en Morée et dont le nom apparaît pour la première fois dans les registres vénitiens en 1423Osswald (2007), .
Installés dans la péninsule depuis plus d’un siècle les Albanais étaient non seulement des paysans qui n’hésitaient pas à mettre en valeur les terres délaissées par la population locale, mais également des soldats courageux qui comptaient pour plus de la moitié des soldats dans les armées de chacun des deux despotes, Thomas et Démétrios. Ces derniers, toutefois, ne commandaient plus le respect d’une population accablée par les impôts servant à payer en priorité les tributs dus aux Turcs, et vivant dans la crainte continue d’une invasion de ceux-ci. Quelque sous la conduite de Pjetër Bua se rebellèrent. Ils furent bientôt rejoints par les propriétaires grecs locaux sur les terres de Démétrios, lesquels firent de Manuel Cantacuzène, un petit-fils de l’ancien despote Démétrios, leur chef. En l’absence d’un leader local, les rebelles dans le territoire de Thomas choisirent comme chef un fils du dernier prince d’Achaïe, Jean Asen Zaccaria, lequel revendiquait l’héritage de son père, . Emprisonné par Thomas avant la révolte, il réussit à s’enfuir au début de la révolte et prit la tête du mouvementNicol (2005), Cheetham (1981), .
Bientôt, l’armée de Jean Asen Zaccaria assiégea Thomas à Patras pendant que celle de Manuel Cantacuzène et des Albanais se retrouvait sous les murs de Mistra. En désespoir de cause, les deux frères firent appel à leur suzerain turc qui n’avait aucune envie de voir s’installer un territoire albanais indépendant au milieu de ses conquêtes. Cette fois, ce fut Omar, le fils de Turahan, qui fut envoyé avec une armée en . Celui-ci, après avoir remporté une première victoire contre les rebelles retourna chez lui après avoir obtenu la libération de son frère, Ahmed, fait prisonnier par les Byzantins en 1446. La rébellion n’était toutefois pas vaincue et en , Turahan dut lui-même revenir à la charge. Après que diverses forteresses eussent été conquises, les rebelles durent se soumettre. Turahan remit les deux frères au pouvoir, non sans leur conseiller de mettre un terme à leurs différends, après quoi il quitta la péninsule. Zaccaria s’enfuit en territoire vénitien et plus tard à la cour papale ; Manuel Cantacuzène parvint à rejoindre Raguse et mourut en HongrieRunciman (2009), .
Les familles grecques de la péninsule envoyèrent alors une délégation au sultan lui demandant d’être placées directement sous sa juridiction, ce que le sultan leur accorda, privant ainsi les despotes des revenus nécessaires au paiement de leur tribut.
Quant à Pierre Bua, le chef des rebelles albanais, Mehmed lui pardonna et il devint par la suite le représentant de la population albanaise auprès du sultan, gouvernant également les territoires de Morée qui n’avaient pas été conquis par les OttomansBabinger (1992), .
Notes et références
Notes
Références
Voir aussi Bibliographie Franz Babinger. Mehmed the Conqueror and His Time. Bollingen Series 96. Translated from the German by Ralph Manheim. Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1992 Kostas Biris. Αρβανίτες, οι Δωριείς του νεότερου Ελληνισμού: H ιστορία των Ελλήνων Αρβανιτών. ["Les Arvanites, Doriens de la Grèce moderne: Histoire des Arvanites grecs]. Athens, 1998 Louis Bréhier. Vie et mort de Byzance. Paris, Albin Michel, 1969 Nicolas Cheetham. Medieval Greece, New Heavan & London, Yale University Press, 1981 Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans : du Ve siècle à nos jours. Paris, Gallimard, 2013 John Van Antwerp Fine. The Late Medieval Balkans: A Critical Survey from the Late Twelfth Century to the Ottoman Conquest, University of Michigan Press, 1994 Kristo Frashëri. Gjergj Kastrioti Skënderbeu: jeta dhe vepra, 1405–1468, Botimet Toena, 2002 Norman Housley. The later Crusades, 1274–1580: from Lyons to Alcazar, Oxford University Press, 1992 Alexander Kazhdan (ed). Oxford Dictionary of Byzantium. Oxford University Press, New York NY, 1991 Angeliki Laïou & Cécile Morrisson (éd.). Le Monde byzantin, vol. III, L’Empire grec et ses voisins, -. Paris, Presses Universitaires de France, 2011 Alexandru Madgearu & Gordon, Martin. The Wars of the Balkan Peninsula: Their Medieval Origins. Lanham (MD), Scarecrow Press, 2008 Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 Nevra Necipoğlu. Byzantium between the Ottomans and the Latins. Politics and Society in the Late Empire. Cambridge University Press, Cambridge 2009 Donald M. Nicol. Les derniers siècles de Byzance, 1261-1453. Paris, Les Belles Lettres, 2005 John Julius Norwich, Byzantium, vol. III : The Decline and Fall, New York, Alfred A. Knopf, 1996 Brendan Osswald. "Imagining frontiers, contesting identities". (in) Ellis, Steven G.; Klusáková, Lud'a (eds.). The Ethnic Composition of Medieval Epirus, Edizioni Plus, 2007 Georges Ostrogorsky. Histoire de l’État byzantin. Paris, Payot, 1983