Le quatrième gouvernement Sagasta ou parlement long («Parlamento Largo») de Sagasta est le gouvernement du royaume d'Espagne en fonction du au .

Il succède au quatrième gouvernement conservateur de Cánovas del Castillo quelques jours après la mort du roi Alphonse XII. Premier exécutif de la régence de Marie-Christine d'Autriche, il s'agit donc du gouvernement qui marque le début du turno, l'alternance concertée entre conservateurs et libéraux, caractéristique du régime de la Restauration.

Contexte : Mort d’Alphonse XII et pacte du Pardo

thumb|left|Gravure de Juan Comba García pour La Ilustración Española y Americana (30 novembre 1885) représentant la mort du roi Alphonse XII au palais du Pardo de Madrid.

Le jeune roi Alphonse XII meurt le de la tuberculose, et c’est alors son épouse Marie-Christine d'Autriche, une femme jeune , étrangère depuis peu en Espagne et réputée peu intelligente, qui assume la régence du royaume d'Espagne. À la faiblesse apparente dans laquelle se trouvait la plus haute institution de l’État s’ajoutait le fait que le couple royal ayant eu deux filles et la régente étant alors enceinte, le royaume ne disposait d'aucun héritier mâle. Ainsi, la mort d’Alphonse XII créa un certain , susceptible d’être mis à profit par les carlistes ou les républicains pour renverser le régime de la Restauration. De fait, en , seulement quatre mois après la naissance d’Alphonse XIII, eut lieu un soulèvement républicain dirigé par le général Manuel Villacampa del Castillo et organisé depuis l’exil par Manuel Ruiz Zorrilla, qui constitua la dernière tentative de coup militaire du républicanisme et dont l’échec divisa profondément ce mouvement.

thumb|Le palais du Pardo (1885), gravure de Juan Comba García pour La Ilustración Española y Americana.

Pour faire face à la situation d’incertitude ouverte par la mort du roi, les leaders des partis du turno se réunirent alors avec le médiation du général Martínez Campos pour convenir d’une alternance au pouvoir en faveur des seconds. Cet accord, connu sous le nom de pacte du Pardo, impliquait la des conservateurs envers le nouveau gouvernement libéral de Sagasta. Toutefois, la faction du Parti conservateur dirigée par Francisco Romero Robledo n’accepta pas la cession du pouvoir à Sagasta et quitteale parti pour fonder le Parti libéral-réformiste , une tentative de créer un espace politique intermédiaire entre les deux partis du turno.

thumb|left|Tableau représentant la prestation de serment de Marie-Christine d’Autriche sur la Constitution de 1876 lors de l’acte de sa proclamation comme régente en décembre 1885. Marie-Christine, enceinte, est accompagnée de ses deux filles, María de las Mercedes de Bourbon et Marie-Thérèse de Bourbon. Face à elle, le président du gouvernement Antonio Cánovas del Castillo.

Plusieurs mois plus tard, Cánovas justifia cet accord (une , une ) devant le Congrès des députés par sa conviction de la nécessité de mettre fin à la .

Au mois de juin, les diverses factions libérales avaient conclu un accord connu sous le nom de (« loi des garanties ») qui permit de restaurer l’unité du parti. Élaboré par Manuel Alonso Martínez, en représentation des , et par Eugenio Montero Ríos, des , il consista fondamentalement dans l’introduction des libertés et droits reconnus au cours du Sexenio Democrático , en échange de l'acceptation de la souveraineté partagée entre le roi et les Cortès, sur laquelle était basée la Constitution de 1876, et qui signifiait qu’en dernier lieu c'était la Couronne qui exerçait la souveraineté et non l’électorat. La faction dirigée par le général José López Domínguez, à qui Sagasta offrit l’ambassade de Paris, resta en dehors du Parti libéral-fusionniste car il exigea un minimum de 27 députés au nouveau Parlement, nombre qui fut jugé excessif.

Le « Parlement long » de Sagasta thumb|Práxedes Mateo Sagasta, leader du Parti libéral fusionniste.

En , cinq mois après avoir formé un gouvernement et un mois avant la naissance du futur Alphonse XIII, les libéraux convoquèrent des élections générales pour se doter d’une majorité solide au Parlement et pouvoir pleinement mettre en œuvre leur programme . En raison de sa durée , cette période est connue comme le « gouvernement long » () de Sagasta ou le « Parlement long » (« ») ; il s’agit de la plus longue législature de la Restauration, seul cas où celle-ci parvint presque à son terme, malgré plusieurs crises que l’exécutif dut surmonter parfois avec difficulté.

Au cours de celle-ci est mené un ensemble de réformes fondamentales pour définir le profil de la Restauration, et elle est parfois considérée comme sa phase la plus féconde.

Réformes politiques et juridiques thumb|left|Manuel Alonso Martínez, ministre de la Grâce et de la Justice, grand promoteur des réformes politiques et juridiques du .

La première grande réforme du « gouvernement long » de Sagasta fut l’approbation en de la Ley de Asociaciones (« Loi sur les associations ») qui régulait la liberté d’association pour les fins de la et incluait la liberté syndicale, permettant aux organisations ouvrières d’agir dans la légalité et débouchant sur un développement notable du mouvement ouvrier en Espagne. Dans le cadre de la nouvelle loi, la Fédération des travailleurs de la région espagnole anarcho-syndicaliste, fondée en 1881, se développa comme successeur de la Fédération régionale espagnole du Sexenio Democrático, l’Union générale des travailleurs (UGT) fut fondée en 1888 et, la même année, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) put célébrer son premier congrès

La seconde grande réforme fut la dite Ley del jurado (« Loi du jury »), une vieille revendication du libéralisme progressiste qui avait toujours rencontré l'opposition des secteurs conservateurs, approuvée en . Les jurys furent introduits pour les délits les plus importants dans le maintien de l’ordre social ou qui affectaient les droits individuels, comme la liberté d'imprimerie. Selon la loi, le jury était chargé d’établir les faits et la qualification juridique de ceux-ci était attribuée aux juges. thumb|Portrait d’Emilio Castelar, par Joaquín Sorolla. La troisième grande réforme fut l’introduction du suffrage universel masculin par une loi approuvée le . Celle-ci ne fut néanmoins pas le fruit de la pression populaire en faveur de l'extension du suffrage, cette approbation fut en réalité un moyen utilisé par Sagasta pour assurer l’unité du parti et du gouvernement, satisfaisant une revendication historique du libéralisme démocratique à un moment où augmentaient les tensions au sein du parti à cause de la pression des gamacistes pour l’approbation de droits de douane protectionnistes pour la production céréalière. Cette loi permit le renforcement du Parti libéral avec l’intégration des républicains d'Emilio Castelar, comme ils s'y étaient engagés en cas d’extension du suffrage.

Toutefois, l’approbation du suffrage pour tous les individus masculins âgés de 25 ans ou plus , indépendamment de leurs revenus, à différence de ce qu'impliquait le suffrage censitaire antérieur, n’impliqua pas la démocratisation du système politique : la fraude électorale fut maintenue , mais dorénavant l’influence des réseaux de caciques s'étendit à l'ensemble de la population, si bien que les gouvernements continuèrent d’être constitués avant les élections et la pratique de l’encasillado permit au gouvernement de « fabriquer » des élections sur mesure et de s’assurer une solide majorité aux Cortes. Au cours de la Restauration, aucun gouvernement ne perdit jamais aux élections générales.

Selon Carlos Dardé, la raison de fond de ce .

thumb|left|Caricature satirique de l’hebdomadaire La Flaca ironisant sur la fiction électorale. On y voit au premier plan le libéral Sagasta, juché sur l'entonoir du « suffrage universel », à la tête d’une cohorte de caciques et de membres des forces de l’ordre portant des urnes et poussant des brouettes de votes, suivis « conseils municipaux en conserve », de sicaires, paysans et ouvriers prisonniers, dont les derniers font « voter les morts ».

Ainsi, . . De plus, la Constitution ne fut pas réformée, si bien que le principe de souveraineté nationale ne fut toujours pas reconnu, et seulement un tiers du Sénat était élu. La liberté de culte, autre grand principe d’un système démocratique, ne fut pas non plus reconnue

Les garanties pour assurer la transparence du suffrage et ainsi éviter la fraude électorale, comme la mise à jour des listes électorales par un organisme indépendant ou l'exigence d’une accréditation à la personne qui allait, voter ne furent pas adoptées. L'ensemble du processus électoral resta entre les mains du ministre de l’Intérieur (), connu comme le , qui s’occupait de s’assurer que son gouvernement jouisse d’une large majorité au Parlement. . . Les districts électoraux, tous uninominaux, continuèrent d’être majoritaires , tandis que les districts urbains étaient réunis à de larges zones rurales, car il s’agissait de districts plurinominaux ou de circonscriptions dans lesquels on élisait entre 3 et 8 députés, en fonction de la population, si bien que les votes des zones rurales ensevelissaient les votes urbains moins contrôlables par les réseaux de caciques.

Une autre réforme réside dans l'approbation en du Code civil qui, avec le Code pénal de 1870 et le Code du commerce de 1885, configure définitivement l’« édifice juridique du nouvel ordre bourgeois » en appliquant au domaine privé ce que la Constitution de 1876 avait représenté pour le domaine public. Ce Code civil inclut également le et respecte le droit canonique catholique relativement au mariage.

thumb|Portrait du général Manuel Cassola, gravure publiée dans La Ilustración Española y Americana.

Le gouvernement échoua dans sa tentative de réforme de l’Armée, dont la situation car . L’Armée jouissait d’une grande autonomie dans le régime de la Restaurationm, ce qui fut le prix à payer pour qu’elle accepte de se soumettre au pouvoir civil, mais aussi la cause fondamentale de l’échec de sa réforme : . Ainsi, le projet de loi présenté en par le ministre de la Guerre, le général Manuel Cassola, ne fut pas approuvé par les Cortès en raison de la forte opposition qu’il suscita parmi les conservateurs, à commencer par Cánovas lui-même, et parmi les militaires parlementaires, conservateurs comme libéraux. Un des points les plus polémiques fut la proposition d’établir un service militaire obligatoire sans rédemption ni remplacements, qui permettaient aux fils de familles aisées de ne pas entrer dans les rangs en échange d’une somme d’argent déterminée ou d’envoyer un autre jeune homme en remplacement. En , Cassola démissionna et le gouvernement choisit d’imposer par décret les parties les moins controversées de la loi et qui n'avaient pas été contestées par les Cortès. Le loi .

Renforcement du mouvement ouvrier: FTRE, UGT et refondation du PSOE

En raison de la lenteur du processus d’industrialisation, la classe ouvrière resta une minorité au sein des classes travailleuses urbaines, essentiellement concentrée en Catalogne et dans les zones minières de Biscaye et des Asturies. Les conditions de travail dans les industries et les mines étaient très dures. Vers 1900, la journée de travail moyenne était de 10 à 11 h avec un salaire d'entre 3 et 4 pesetas quotidiennes dans les usines et les ateliers, entre 3.25 et 5 pesetas dans les mines, et de 2.5 pesetas dans la construction. En ce qui concerne la classe ouvrière agricole , les salaires restèrent bas pour permettre la rentabilité des exploitations si bien que les journaliers continuèrent de constituer le secteur des classes rurales qui vivait dans les pires conditions. Leurs salaires étaient significativement inférieurs à ceux des ouvriers industriels et ils n’avaient pas de travail toute l’année. La situation en Andalousie et Estrémadure était spécialement scandaleuse : .

thumb|left|Exécution des condamnés pour les de 1892, une de Le Progrès Illustré.