vignette|Histoire de la sainte travestie Marine la Déguisée. Miniature d'un manuscrit du Speculum historiale, 1423, BNF, Français 51, .
Une sainte travestie est, dans le christianisme, une chrétienne ayant vécu travestie sous une identité masculine qui, après sa mort, est reconnue comme digne d'une vénération particulière. Une dizaine de saintes de l'Église orthodoxe et de l'Église catholique sont regroupées sous ce terme.
Entre les , des hagiographies de femmes saintes qui se travestissent fleurissent dans la chrétienté. Ces femmes délaissent une vie laïque, parfois de débauche, pour suivre la voie monastique ou érémitique de façon exemplaire, déguisées en homme, et la découverte de la féminité de la sainte a généralement lieu après son décès. Seules Hildegonde de Schönau et Jeanne d'Arc sont des femmes travesties dont l'historicité n'est pas questionnable. Les saintes ayant tout quitté pour épouser le Christ sont appelées, d'après le grec ancien, des , « vierges solitaires ».
Introduction Contexte
Durant l'Antiquité classique et tardive, entre le et le , plusieurs hagiographies de femmes reconnues saintes qui se travestissent se diffusent dans la chrétienté. La sainteté de ces femmes est surprenante car, dès le , les communautés chrétiennes combattent le travestissement, permis par des mouvements ascétiques féminins considérés comme hérétiques. Le concile de Gangres (431) frappe cela d'anathème, condamnation qui se trouve aussi dans le code théodosien (435). L'Église se rappelle la morale de l'Ancien Testament :
Dans une hagiographie, la sainte peut être indifféremment genrée au masculin ou au féminin. Cette disparition des genres doit réaliser la promesse qu'il n’y a , selon les termes de l'épître aux Galates (3:26-28) de l'apôtre Paul de Tarse. Par l'abandon du féminin, elles se différencient des saintes mères en devenant les égales des hommes. Cependant, plusieurs manuscrits écrivent que ces femmes deviennent des hommes car la vertu et l'ascèse sont identifiées comme masculines ().
Le travestissement permet de métamorphoser le corps afin de s'affranchir de la sexualité ; c'est pour cela que certaines saintes travesties sont d'anciennes prostituées. Ainsi, malgré la menace d’anathème pour travestissement, des légendes locales ou des vies romancées vont servir aux hagiographies d'une dizaine de saintes travesties, qui sont parfois des doublons. La transgression de ces femmes se faisant ermites ou moines, généralement entre Jérusalem et Alexandrie, est louée car leur permettant de consacrer leur vie à Dieu. Dans les enluminures, on constate une féminisation vestimentaire des saintes travesties, bien qu'elles aient vécu longtemps sous une identité masculine.
Thèmes récurrents et doublons En 2004, dans l'édition établie sous la direction d'Alain Boureau de La Légende dorée écrite par Jacques de Voragine, il est remarqué que l'auteur a rapporté des saintes qui sont des doublons d'autres. Le thème récurrent est celui de la femme pieuse (parfois pécheresse repentie) entrée en religion sous une identité masculine, accusée abusivement de paternité, exclue du couvent et découverte femme à sa mort. L'héroïne s'appelle Marine, Pélagie, Eugénie, Euphrosyne, Théodora, Marguerite ou Apollinaria.
La pénitente Pélagie d'Antioche, surnommée Marguerite et appelée en religion frère Pélage, est vraisemblablement un double de Marguerite d'Antioche, avec laquelle elle est parfois confondueFrédérique Villemur fait cette erreur lorsqu'elle aborde Jeanne d'Arc..
Le chapitre sur la sainte Marguerite, en religion frère Pélage est une variante de Pélagie d'Antioche. Il s'agit d'une histoire différente qui est propre à Voragine, ne se trouvant pas dans les écrits de son confrère dominicain Jean de Mailly, qu'il suit scrupuleusement.
Une autre Marguerite, vierge et martyre d'Antioche, qui n'est pas travestie, est aussi appelée Marine chez , au . Dans le livre de Voragine, Marine de Bithynie subit le même sort que Théodora (un de ses proches doublons), Euphrosyne ou Marguerite-Pélage. Jacques de Voragine s'est vraisemblablement égaré avec les différentes sources qu'il a utilisées.
Saintes légendaires Thècle d'Iconium vignette|Thècle dans une copie du Ménologe de Basile II, , BAV, Grec 1613.
Selon les Actes de Paul et Thècle, apocryphe biblique du , Thècle est une vierge convertie par les sermons de Paul de Tarse à Iconium sur la chasteté et la résurrection. Elle est la première sainte travestie connue dans la littérature chrétienne. Son fiancé Thamyris fait en sorte que Paul soit arrêté, mais Thècle réussit à soudoyer les gardes pour discuter avec l'apôtre toute la nuit. Cela provoque la colère de sa mère, Théoclée, qui demande au gouverneur de la condamner au bûcher. Thècle est miraculeusement sauvée par une pluie et une grêle, et après avoir retrouvé Paul qui avait été expulsé de la ville, elle devient sa compagne de route..
À Antioche, un magistrat appelé Alexandre veut coucher avec Thècle et demande à Paul d'être entremetteur ; mais l'apôtre répond qu'il ne la connaît pas. Alexandre embrasse sans son consentement Thècle, qui lui déchire les vêtements et le ridiculise en retour. Vexé, Alexandre parvient à la faire condamner aux lions du cirque, et le gouverneur loge Thècle chez une riche veuve appelée Tryphaine dont la fille venait de mourir. Durant le supplice, une lionne féroce protège Thècle en se battant à mort avec un lion appartenant à Alexandre. Voyant une fosse pleine d'eau, Thècle s’administre le baptême par immersion. Rescapée des autres bêtes, Alexandre la fait écarteler par deux de ses taureaux, mais les cordes qui les lient à Thècle brûlent spontanément. La mort de Tryphaine dans l'assistance fait peur à Alexandre, qui demande la libération de Thècle. Tryphaine revient à la vie durant la profession de foi publique de Thècle, qui l'a converti. Afin d'éviter d'autres dangers en raison de son genre, Thècle se travestit en homme et retrouve Paul à Myre, en Lycie. Paul est d'abord surpris de son accoutrement, puis après avoir entendu toute son histoire à Antioche et son désir de rentrer à Iconium, il l'invite à y enseigner l’Évangile. Thècle apprend que Thamyris est mort et sa mère ne veut pas écouter ses prêches. La jeune femme part prêcher à Séleucie d'Isaurie.
Une version plus tardive des Actes de Paul et Thècle raconte qu'elle vit en ermite, dans les montagnes environnant Séleucie d'Isaurie, en raison de l'idolâtrie des habitants. Thècle est tourmentée par le diable pendant plusieurs années. Plusieurs femmes viennent la voir et fondent une communauté monastique autour de la vieille femme. Des malades viennent se faire soigner, ce qui provoque le mécontentement de médecins environnant. Ceux-ci pense que la vieille vierge (le texte dit qu'elle a ) est prêtresse d'Artémis et que c'est la raison de ses pouvoirs. Ils demandent à de jeunes hommes de la violer ; mais Dieu ouvre la roche pour que Thècle s'enfuie, avant de la refermer sur son passage.
Si les fidèles, Tertullien en tête, vont se quereller sur l'hétérodoxie du texte jusqu'aux , Thècle devient rapidement un idéal de chasteté et d'anachorétisme dans le christianisme oriental : les agressions sexuelles ou les condamnations dont elle est victime sont marqués par sa révolte de la soumission à l'homme et le rôle féminin traditionnel. Par l’abandon d'éléments « féminins » ou utilisés pour séduire (robes, longs cheveux, bijoux) s'opère l'abolition de la différence sexuelle car elle vit pour servir le Christ. Pour Frédérique Villemur,
Eugénie de Rome vignette|Eugénie montre ses seins durant son procès. Sculpture médiévale sur une colonne de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, .|232x232px
Dans la Légende dorée, l'histoire d'Eugénie occupe l'essentiel du chapitre consacré aux frères Prote et Hyacinthe, martyrs.
Fille de Philippe, noble romain, elle est la compagne d'étude de Prothe et Hyactinthe. Philippe est nommé préfet d'Alexandrie, il emmène avec lui son épouse, ses deux fils et Eugénie. À quinze ans, elle est demandée en mariage par le fils d'un consul, qu'elle rejette parce que désirant un mari de bonnes mœurs et de bon caractère. Elle tombe par hasard sur les lettres de l'apôtre Paul et va à la rencontre de chrétiens vivant dans un village voisin d'Alexandrie. Leur croyance en l'unicité de Dieu bouleverse sa croyance polythéiste. Elle en parle avec Prothe et Hyacinthe, alors les trois se convertissent.
Eugénie s'habille en homme et le groupe se rend à un monastère dont l'abbé est Hélénus. Elle lui dit qu'elle est un homme, mais l'abbé répond : Il les prend comme novices et ordonne à Eugénie de s'appeler frère Eugène ; à la mort de Hélénus, Eugène lui succède. Entre temps, Philippe et sa femme avaient consulté des devins pour savoir où était leur fille. Les devins répondirent qu'elle était devenue un astre, alors ses parents font une statue d'elle et ordonnent au peuple de l'adorer.
Une riche femme appelée Mélancie, qu'Eugène guérit d'une fièvre au nom de Jésus, tombe amoureuse de lui et veut le séduire. Mais Eugène la rejette ; Mélancie, furieuse, prétend qu'il a voulu la violer et se rend chez Philippe. Ce dernier fait capturer Eugène et les moines pour les jeter aux bêtes du cirque. Quand Eugène est amené devant lui, Philippe le raille sur sa conduite supposée et Eugène répond que le Christ n'a qu'enseigné la chasteté. La servante de Mélancie fait un faux témoignage, alors Eugène déchire sa tunique et révèle qu'il est Eugénie, ce qui la disculpe. Mélancie et sa servante sont consumées par une flamme venue du ciel. Eugénie convertit toute sa famille et Philippe est élu évêque d'Alexandrie. Ils font beaucoup de conversions à Rome, où ils finissent martyrisés ; Eugénie est décapitée le jour de Noël 256.
Pélagie d'Antioche vignette|Pélagie et ses admirateurs ; à droite l'évêque demandant pardon à Dieu pour elle. Miniature d'un manuscrit du .
La Passion de Pélagie est écrite en grec au à Antioche par un narrateur témoin prétendant être Jacques, le diacre de l'évêque Nonnos. Elle est traduite ou adaptée en latin de la fin du au milieu du , puis en français et d'autres langues à partir du . Jacques de Voragine s'appuie sur Jean de Mailly, qu'il abrège.
Pélagie, surnommée Marguerite, est une riche prostituée d'Antioche, vaniteuse et orgueilleuse. Lorsque l'évêque Nonnos prêche en sa présence, elle est touchée par le sermon. Elle se convertitIl y a un jeu de mots latin, intraduisible en français, dans la déclaration de Pélagie, qui se présente comme à Nonnos. On retrouve le même jeu de mots dans la vie de Marguerite-Pélage., l'évêque lui impose une pénitence avant de la baptiser. En songe la nuit même, elle repousse le diable qui vient pour la tenter de revenir à sa vie passée.
Pélagie se coupe les cheveux pour renoncer à sa sensualité et vend tous ses biens. Elle fuit à Jérusalem, où elle devient ermite au mont des Oliviers. Avec son manteau velu, on la prend pour un eunuque, et les gens l'appellent frère Pélage. Un diacre de Nonnos visite Jérusalem, et l'évêque Nonnos lui conseille de rencontrer le frère Pélage. Il la rencontre sans la reconnaître, au contraire d'elle qui lui fait bon accueil. Le diacre revient le lendemain mais découvre qu'elle est morteJacques de Voragine précise : . En faisant les préparatifs funéraires, .
Durant le Moyen Âge, il y a une évolution du travestissement, qui ne sert plus qu'à éviter les agressions sexuelles, mais aussi à marquer la pénitence d'une débauche. Il est un rite de passage : l'évêque Nonnos la rêve d'abord en une colombe noire, devenue blanche une fois baignée dans de l'eau sanctifiée. Pélagie renverse les genres et acquiert une virilité spirituelle, avant d'entrer au Paradis où la distinction sexuelle n'existe plus.
Marguerite-Pélage vignette|130px|Marguerite-Pélage accusée. Miniature d'un manuscrit de la Légende dorée, , BNF, Français 245, 132.