La guerre austro-turque (1527-1568) ou première guerre austro-turque, parfois appelée petite guerre de Hongrie, est une série de campagnes militaires opposant de 1527 à 1568 la monarchie de Habsbourg et l'Empire ottoman sur le territoire du royaume de Hongrie et de plusieurs terres avoisinantes en Europe du Sud-Est. Cette guerre fait suite à l'invasion de la Hongrie par les Ottomans, et prend racine dans la querelle de succession causée par la mort de Louis II Jagellon à la bataille de Mohács. Le conflit s'inscrit plus généralement dans le cadre des efforts des Habsbourg pour contrer l'expansion ottomane en Europe.
La guerre est marquée politiquement par l'affrontement entre les Habsbourg et les Ottomans pour l'hégémonie en Europe centrale et religieusement par l'opposition perçue entre le Christianisme et l'Islam. D'un point de vue militaire, le conflit s'inscrit dans le cadre des avancées du et voit une professionnalisation croissante des armées, une expansion de l'usage d'armes à feu et la construction en masse de fortifications bastionnées. Les batailles, pillages, raids, famines et maladies provoquèrent la mort et le déplacement de centaines de milliers de personnes et pesèrent grandement sur l'économie et la démographie hongroise.
Si, dans l'ensemble, les Ottomans eurent le dessus, la guerre ne donna pas de résultat décisif. Malgré ses victoires en rase campagne, l'armée ottomane perdit beaucoup de temps à assiéger les nombreuses forteresses de la frontière hongroise et étendit dangereusement ses lignes de communications. À la fin du conflit, la Hongrie fut divisée en différentes zones de contrôle, entre les Ottomans, les Habsbourg et la Transylvanie, un État vassal ottoman.
Prélude
Guerre hongro-ottomane (1521-1526)
Lorsqu'il accéda au trône de l'Empire ottoman en , Soliman le Magnifique entreprit une politique d'expansion vers l'ouest, son père et prédécesseur Sélim Ier ayant déjà étendu l'empire vers l'est contre la Perse. Comme Soliman avait des ambitions sur Vienne, il fallut d'abord s'occuper du royaume de Hongrie qui se dressait sur son chemin. Après l'échec des négociations, où les Ottomans avaient, entre autres, proposé aux Hongrois un statut avantageux dans l'empire en échange d'une liberté de passage sur leurs terres, le sultan déclencha l'invasion du pays.
Le royaume de Hongrie était alors très affaibli en raison de dissensions internes. Le roi, Louis II de Hongrie avait à peine 14 ans et n'avait que peu d'autorité sur son royaume. La guerre commença donc mal pour les Hongrois et dès le mois de juillet, le banat de Macsó et le sud de celui de Nándorfehérvár passèrent sous contrôle ottoman. En août, ce fut au tour de Belgrade, une porte d'entrée stratégiquement importante vers l'Europe centrale, de tomber aux mains de Soliman après un siège de deux mois. En plus des défaites militaires, le roi accusa de sérieux revers politiques. Il devint pratiquement incapable d'agir en Hongrie après que la Diète l'eut en grande partie dépossédé de ses pouvoirs en 1525Bertrand Michael Buchmann: Österreich und das Osmanische Reich. Eine bilaterale Geschichte, Wien 1999 S. 75. Il n'arriva pas non plus à obtenir de l'aide étrangère, notamment de la part de Charles Quint qui était alors occupé à contrer les ambitions françaises en Italie.
L'année 1526 fut décisive pour les Ottomans. Leur armée, qui comptait entre 60 000 et 70 000 hommes, partit au mois d'avril. Le grand vizir Ibrahim Pacha marcha quelques jours devant l'armée principale et s'empara de Petrovaradin le . L'armée hongroise ne pouvait guère s'opposer aux Ottomans bien entraînés. Ce n'est qu'en juin, alors que les premières troupes ottomanes étaient déjà proches de Belgrade, que les Hongrois commencèrent à se mobiliser. Leur armée comptait à peine 28 000 hommes, et manquait non seulement de troupes, mais aussi d'un commandement fort. Le roi Louis avait demandé en vain l'aide de son beau-frère Ferdinand, car il était clair pour lui qu'il ne pouvait pas gagner la guerre seul. Seul le pape avait envoyé 4000 mercenaires pour le soutenir.
Les Hongrois décidèrent d'attendre les Ottomans dans une position près de Mohács. L'armée principale ottomane traversa la rivière Drave sur un pont nouvellement construit le et engagèrent les positions hongroises le 29 au cours de la bataille de Mohács. C'est une défaite décisive pour les Hongrois qui perdent au moins 14 000 combattants et voient leur noblesse déciméeCatherine Horel, « Mohàcs 1526. Mort de la nation hongroise et introspection victimaire. », dans Béatrice Heuser, Batailles : une histoire des grands mythes nationaux, Paris, Belin, 2020, p. 172. Les Turcs subirent également des pertes d'un montant similaire. Le roi de Hongrie Louis II fut tué alors qu'il fuyait le champ de bataille. Le , les Ottomans prirent Buda et pillèrent la résidence royale. Le , Pest fut incendiée. L'armée ottomane se retira ensuite par Belgrade, et laissa derrière elle des troupes dans les forteresses frontalières.
Crise de succession en Hongrie Louis étant mort sans descendance, le problème de la succession se posa rapidement. En vertu d'un traité de 1515, le beau-frère du roi tué, Ferdinand d'Autriche de la maison de Habsbourg, revendiqua les couronnes de Bohême et de Hongrie. S'il réussit à imposer cette revendication en Bohême, il dut faire face à Jean Zapolya en Hongrie qui prétendait aussi au trône. Possédant de nombreuses terres ainsi qu'une imposante armée, Zapolya était soutenu par un grand groupe de nobles. Ferdinand, quant à lui, ne pouvait s'appuyer que sur un petit parti de la cour. Ainsi, c'est Jean Zapolya qui pu se faire élire roi le par une diète réunie à Székesfehérvár. Il fut rapidement reconnu comme étant le souverain légitime par, entre autres, l'Angleterre, la France, la Pologne, Venise et quelques princes allemandsBertrand Michael Buchmann: Österreich und das Osmanische Reich. Eine bilaterale Geschichte, Vienne 1999, p. 78. En réponse, Ferdinand se fit lui aussi élire roi à Presbourg en , par les membres d'un petit groupe de magnats, de nobles croates et de dignitaires catholiques qui rejetaient la décision de la diète de Székesfehérvár. Une partie de la noblesse estimait en effet qu'un Habsbourg serait plus à même d'arrêter l'expansionnisme turc.
Déroulement
Voyant ses prétentions au trône contestées, l'archiduc Ferdinand profita du retrait des troupes ottomanes de la région pour déclarer la guerre à Zapolya le et lancer son armée sur le royaume.
Dès lors, deux conflits auront lieu en parallèle :
La guerre de succession de Hongrie. Elle oppose initialement Ferdinand Ier à Jean Ier Zapolya pour le trône de Hongrie. Après leurs morts, le conflit sera repris par leurs fils respectifs : Maximilien II et Jean II de Hongrie. La guerre entre les Habsbourg et les Ottomans. Elle voit s'opposer les ambitions de Soliman le Magnifique à celles de Ferdinand Ier puis de Maximilien II en Europe centrale. Les deux conflits eurent lieu simultanément et ont consisté en une succession de campagnes séparées par de courtes trêves, d'où leur regroupement fréquent en une seule et même guerre dans l'historiographie moderne.
Campagne habsbourgeoise de 1527-1528 Une fois la guerre déclarée, le margrave Casimir de Brandebourg prit le commandement de la principale armée habsbourgeoise, composée d'environ 8000 fantassins et 3000 cavaliers, qu'il conduisit sans grandes difficultés à Buda avant de prendre la ville le . Lorsqu'il y mourut de la dysenterie, ce fut au tour du comte Nicolas de Salm de prendre le commandement. Celui-ci remporta un affrontement décisif le près de Tokaj, où ses lansquenets infligèrent plus de 5000 pertes et mirent en déroute l'armée de Zapolya venue à sa rencontre. Considérant que cette victoire lui avait remporté la guerre, Ferdinand se fit couronner le à Székesfehérvár, puis retourna à Vienne. Début 1528, les villes de Győr, Komárom et Esztergom étaient passées sous contrôle Habsbourg.
Zapolya tenta de renverser la situation en levant une nouvelle armée. Le , il engagea de nouveau l'armée habsbourgeoise à Szinye, près de Cassovie mais, une fois de plus, ses troupes ne firent pas le poids face aux mercenaires allemands. Vaincu et accusant plusieurs milliers de pertes, il amorça une retraite désastreuse à l'issue de laquelle son armée fut dispersée. Il n'eut alors plus d'autre choix que de fuir vers la Pologne.
Pour les Habsbourg, cette campagne fut une victoire décisive. Elle sera néanmoins de courte durée. Après avoir sollicité en vain l'assistance de la Pologne, Zapolya se résolut à appeler l'Empire ottomans à l'aide.
Campagne ottomane de 1529
vignette|Portrait de Soliman le Magnifique
Soliman comptait bien assister son allié, Jean Ier Zapolya, à reprendre le royaume de Hongrie. Par la même occasion, il espérait profiter de l'élan de sa campagne pour pousser vers Vienne et s'emparer de la ville. Le , c'est près de 120 000 soldats ottomansTurnbull, Stephen. The Ottoman Empire 1326 - 1699. New York: Osprey, 2003. p 50, dont 12 000 janissaires et plus de 300 canons qui quittèrent Constantinople en direction de la Hongrie. Ferdinand lança en vain un appel à l'aide à la chrétienté et organisa des défenses. Les forteresses de la partie hongroise dominée par les Habsbourg furent occupées par de nouvelles troupes et les fortifications de Basse-Autriche, notamment celles de Wiener Neustadt et de Vienne, furent remises en état. Un système d'alerte spécial avec des signaux de fumée fut également mis en placeBertrand Michael Buchmann: Österreich und das Osmanische Reich. Eine bilaterale Geschichte, Vienne 1999, p 82.
La campagne ottomane fut marquée par une avancée rapide : le , leur armée atteignit Buda qui se rendit le . Jean Ier Zapolya put s'y installer en tant que roi de Hongrie. Soliman s'en alla ensuite plus en profondeur en prenant Esztergom, Tata, Komárom et Raab. En l'espace de quatre mois, une grande partie des gains de Ferdinand Ier des deux années précédentes furent perdus.
L'arrivée de l'immense armée du sultan en Europe centrale provoqua une grande panique. Martin Luther, qui pensait que les Turcs étaient la punition de Dieu contre les péchés des chrétiensMadden, Thomas F. Crusades the Illustrated History. 1st ed. Ann Arbor: University of Michigan P, 2005 pages, écrivit en automne 1529 son « Appel à la mobilisation contre les Turcs » (Heerpredigt wider die Türken), où il dépeint les Ottomans comme des ennemis du Christ et demande aux chrétiens de « frapper sans crainte ».
Le , Soliman atteignit Vienne et l’assiégea. Bien qu'il ne durât que deux semaines, le siège fut particulièrement violent. Ni les sapes, ni les bombardements ne vinrent à bout des défenses autrichiennes. La garnison, sous les ordres de Nicolas de Salm, tint bon, se battant à près de un contre cinq. Après l'échec d'une dernière offensive le , les Ottomans, démoralisés et manquant de ravitaillements, décidèrent de se replier avant l'arrivée de l'hiver p18. Le siège fut donc levé avant que l'armée impériale de secours du comte palatin Frédéric II n'atteigne la ville.
La campagne de 1529 donna donc des résultats mitigés pour Soliman. D'une part la position ottomane en Hongrie fut renforcée, principalement par la prise de Buda qui fut ramenée sous le contrôle de leur allié Jean Zápolya. D'autre part, l'échec devant Vienne et l'absence de bataille ouverte avec les Habsbourg ne permit pas au sultan de revendiquer sa supériorité face à Ferdinand. En outre, la victoire autrichienne à Vienne conforta Charles Quint dans son rôle de défenseur de la chrétienté, et permit son rapprochement avec le pape Clément VII. Cela contribua à son couronnement par ce dernier comme empereur du Saint-Empire romain germanique le . La campagne fut néanmoins présentée comme un succès par les Ottomans.
Campagne habsbourgeoise de 1530