La révolution d'Octobre (en , ), aussi connue sous le nom de révolution bolchevique, parfois sous le nom d'octobre rouge (en , ), est la deuxième phase de la révolution russe de 1917, après la première survenue en février.

Elle a lieu, selon le calendrier julien, dans la nuit du .

La révolution d'Octobre a été favorisée par l'échec des gouvernements issus de la révolution de février face à la situation désastreuse de la Russie dans la Première Guerre mondiale : défaites militaires, usines peu productives, réseau ferroviaire inefficace, crise des obus de 1915. Au moment de l'entrée en guerre en 1914, tous les partis politiques ont été favorables à la participation de la Russie à la guerre contre l'Allemagne, sauf le parti bolchevique, dirigé par Lénine et le Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Mais à cette époque, on n'imagine pas les désastres que va subir la Russie, pays relativement peu développé sur le plan industriel.

Or, après la révolution de février, alors que tout part à vau-l'eau, le gouvernement provisoire fait le choix de poursuivre la guerre aux côtés des alliés de la Russie, la France et la Grande-Bretagne. Cela empêche la mise en œuvre de grandes réformesRabinowitch (1978), p. 311. et rend rapidement le gouvernement très impopulaire. L'armée russe connaît simultanément une vague de désertions qu'elle est incapable d'empêcher.

Le programme bolchevique d'avril 1917, résumé par les slogans (мир, земля и хлеб) et (Вся власть Советам!), correspond mieux aux souhaits de la population et notamment des soldats mobilisés. La popularité du parti bolchevique, dont la propagande est intense, augmente et les bolcheviques sont de plus en plus nombreux dans les soviets, notamment ceux de Moscou et de Petrograd.

Après une période de répression (juillet-août), où Lénine est obligé de fuir en Finlande, la situation militaire empirant et le gouvernement étant menacé par des généraux contre-révolutionnaires (Kornilov), les bolcheviques peuvent se réinstaller à Petrograd.

Le , Lénine et Trotski lancent leurs partisans dans un soulèvement armé contre le gouvernement provisoire, alors dirigé par le socialiste Kerenski. Ils prennent le contrôle de Petrograd sans se voir opposer de résistance sérieuse.

Le lendemain, Trotski annonce la dissolution du gouvernement provisoire lors de l'ouverture du Congrès panrusse des soviets des députés ouvriers et paysans, qui compte 649 délégués dont 390 bolcheviks. Les représentants des Soviets de tout le pays approuvent l'insurrection. Le congrès adopte les décrets transférant tous les pouvoirs aux soviets ainsi que les décrets sur la terre, sur la paix (qui prévoit une demande immédiate de négociations de paix avec les Allemands), sur les nationalités et sur le contrôle ouvrier dans les usines.

Au lendemain de la révolution d'Octobre, la Russie devient le premier État qui se revendique socialiste (au sens marxiste) de l'Histoire. Cet État soviétique et cette révolution d'Octobre fera débat au sein de la pensée communiste et marxiste encore jusqu'à nos jours, notamment via des polémiques et critiques lancées par les communistes de conseils (ou "conseillistes") sur le devenir et la nature de ce régime et de cette révolution (qui se revendiquait du léninisme et du bolchévisme)Romaric Godin, Penser l'émancipation autrement : 8 marxistes hétérodoxes, Smolny, 2026.

Contexte

thumb|right|250px|Le soviet de Petrograd en 1917. À l'automne 1917, les conséquences de l'affaire Kornilov sont importantes : les masses se sont réarmées, les bolcheviques peuvent sortir de leur semi-clandestinité et les prisonniers politiques de juillet, dont Trotsky, sont libérés par les marins de Kronstadt. Pour mater le putsch, Kerensky a appelé à l’aide tous les partis révolutionnaires, acceptant la libération et l’armement des bolcheviks eux-mêmes. Il a perdu le soutien de la droite, qui ne lui pardonne pas l’échec du putsch, sans pour autant rallier la gauche, qui le juge trop indulgent dans la répression des complices de Kornilov, encore moins l’extrême-gauche bolchevique, à laquelle Lénine, de sa cachette, a fixé le mot d’ordre : .

De plus en plus d’ouvriers et soldats pensent qu’il ne saurait y avoir de conciliation entre l’ancienne société défendue par Lavr Kornilov et la nouvelle. Le putsch et l’effondrement du gouvernement provisoire, en donnant aux soviets la direction de la résistance, renforce l’autorité et accroît l’audience des bolcheviques. Leur prestige se trouve grandi : aiguillonnées par la contre-révolution, les masses se radicalisent, des soviets, des syndicats se rangent du côté des bolcheviques. Le , le soviet de Petrograd accorde la majorité aux bolcheviques et élit Léon Trotski à sa présidence le .

Toutes les élections témoignent de cette montée ; ainsi, aux élections municipales de Moscou, entre juin et septembre, les socialistes révolutionnaires russes (SR) passent de à , les mencheviks , les démocrates constitutionnels (KD) , alors que les bolcheviques passent de voix. Le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets » dépasse largement les bolcheviques et est repris par des ouvriers SR ou mencheviks. Le , le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une résolution en faveur du pouvoir des soviets.

La révolution se poursuit et s’accélère, surtout dans les campagnes. Pendant cet été 1917, les paysans passent à l’action et s’emparent des terres des seigneurs, sans plus attendre la réforme agraire promise et constamment retardée par le gouvernement. La paysannerie russe renoue en fait avec sa longue tradition de vastes soulèvements spontanés (le bunt), qui avaient déjà marqué le passé national, ainsi lors des grandes révoltes de Stenka Razine au ou d'Emelian Pougatchov (1774-1775) au temps de Catherine II. Pas toujours violentes, ces occupations massives des terres sont toutefois souvent le théâtre de déchaînements spontanés où les propriétés des maîtres sont brûlées, eux-mêmes maltraités voire assassinés. Cette immense jacquerie, sans doute la plus importante de l’histoire européenne, est globalement victorieuse, et les terres sont partagées, sans que le gouvernement condamne ou ratifie le mouvement.

Apprenant que le « partage noir »« Partage noir » est le nom d'une organisation contestataire populiste anti-tsariste née en 1879, au moment de la scission avec l'organisation terroriste Narodnaïa Volia. est en train de s’accomplir dans leurs villages, les soldats, largement d’origine paysanne, désertent en masse afin de pouvoir participer à temps à la redistribution des terres. L’action de la propagande pacifiste, le découragement après l’échec de l’ultime offensive de l’été font le reste. Les tranchées se vident peu à peu.

Ainsi les bolcheviques, qu’on qualifiait encore en juillet d’une Léon Trotsky, « Marée montante », dans son Histoire de la révolution russe. . Dès , à une séance du congrès des soviets, Lénine avait déjà annoncé ouvertement que les bolcheviques étaient prêts à prendre le pouvoir mais, sur le moment, ses paroles n’avaient pas été prises au sérieuxMichel Heller et Aleksandr Nekrich, L’Utopie au pouvoir, op. cit., p. 25. Marc Ferro, d’après le compte rendu des débats, précise qu’en . La Révolution de 1917, op. cit., p. 473..

L'insurrection thumb|Portrait de Lénine, réalisé en 1919 par Isaak Brodsky. En , Lénine et Trotski considèrent que le moment est venu d’en finir avec la situation de double pouvoir (gouvernement provisoire et soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd).

Les débats au sein du comité central du Parti bolchevique afin que celui-ci organise une insurrection armée et prenne le pouvoir sont vifs. Certains autour de Kamenev et Zinoviev considèrent qu’il faut encore attendre, car le parti est déjà assuré de la majorité dans les soviets et se retrouverait à leur avis isolé en Russie comme en Europe s’il prenait le pouvoir seul et non au sein d’une coalition de partis révolutionnaires. Mais Lénine et Trotski l’emportent et après avoir résisté, le Comité approuve et organise l’insurrection, dont Lénine fixe la date pour la veille de l’ouverture du congrès des soviets, qui doit se réunir le .

Un Comité militaire révolutionnaire est créé au sein du soviet de Petrograd et dirigé par Trotski, président de ce dernier. Il est composé d’ouvriers armés, de soldats et de marins. Il s’assure le ralliement ou la neutralité de la garnison de la capitale et prépare méthodiquement la prise d’assaut des points stratégiques de la ville. La préparation du coup de force se fait presque au vu et au su de tous, les plans livrés par Kamenev et Zinoviev sont même disponibles dans les journaux et Kerenski lui-même en vient à souhaiter l’affrontement final qui viderait l’abcès1917, documentaire diffusé sur Arte le 7 novembre 2007..

L’insurrection est lancée dans la nuit du 6 au (24 au du calendrier julien). Les événements se déroulent presque sans effusion de sang. Les gardes rouges conduits par les bolcheviques prennent sans résistance le contrôle des ponts, des gares, de la banque centrale, des centraux postal et téléphonique, avant de lancer un assaut final sur le palais d'Hiver. Les films officiels tournés plus tard montrèrent ces évènements sous un angle héroïque, bien que dans la réalité les insurgés n’eurent à faire face qu’à une faible résistance. En effet, parmi les troupes cantonnées dans la capitale, seuls quelques bataillons d’élèves officiers (junkers) soutiennent le gouvernement provisoire, l’immense majorité des régiments se prononçant pour le soulèvement ou se déclarant neutres. Selon l'historien Richard Pipes, on ne dénombre que cinq morts et quelques blessésRichard Pipes, La Révolution russe, op. cit., p. 457.. D'après sa confrère Ioulia Kantor, une canonnade d'artillerie en direction des chambres de l'hôpital installées dans les salles de réception du palais, occupées par des blessés alités, a fait .. Pendant l’insurrection, les tramways continuent à circuler, les théâtres à jouer, les magasins restent ouverts. Un des événements décisifs du a lieu dans l'indifférenceRichard Pipes, La Révolution russe, op. cit., p. 463-464..

Si une poignée de partisans a pu se rendre maître de la capitale face à un gouvernement provisoire que plus personne ne soutient, le soulèvement doit maintenant être ratifié par les masses. Le lendemain, , Trotski annonce officiellement la dissolution du gouvernement provisoire lors de l’ouverture du Congrès pan-russe des soviets des députés ouvriers et paysans (562 délégués étaient présents dont 382 bolcheviques et 70 SR de gaucheMarc Ferro ajoute qu'il ne faudrait pas « accorder trop de foi ou de signification à ces chiffres ». La Révolution de 1917, op. cit., p. 849.).

Mais une partie des délégués considéraient que Lénine et les bolcheviques avaient pris le pouvoir illégalement et une cinquantaine quittèrent la salleJean-Jacques Marie, Lénine, Paris, Balland, 2004, p. 215.. Les démissionnaires, socialistes révolutionnaires de droite et mencheviks, créeront dès le lendemain un « Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution »Jean-Jacques Marie, Lénine, p. 217.. Ces défections furent accompagnées de cette résolution improvisée de Lev Trotski : Cité par Marc Ferro, La Révolution de 1917, op. cit., p. 851.. Le jour suivant, les Soviets ratifient la constitution d’un Conseil des commissaires du peuple intégralement constitué de bolcheviks, comme base du nouveau gouvernement, en attendant la convocation d’une assemblée constituante. Lénine se justifiera le lendemain aux représentants de la garnison de Petrograd en affirmant Lénine, Œuvres complètes, tome 35, p. 36..

Le nouveau gouvernement

Dans les quelques heures qui suivirent, une poignée de décrets allait jeter les bases du nouveau régime. Lorsque Lénine fit sa première apparition publique, il fut ovationné et sa première déclaration fut : .

Tout d’abord, Lénine annonce l’abolition de la diplomatie secrète et la proposition à tous les pays belligérants d’entamer des pourparlers .