Lécopoétique est un courant de critique littéraire issu de l'écocritique qui, depuis le début du , s'intéresse aux représentations de la nature, de l’environnement, du monde vivant non-humain, dans les textes littéraires.
Définitions Si elle a pu s'inspirer de la géocritique et la géopoétique, l’écopoétique puise essentiellement dans l'écocritique, avec laquelle elle partage une même exigence, celle de rendre visible, de rappeler, de renouer, les relations, interdépendances, solidarités entre monde humain et monde non-humain, ainsi que de nombreux outils, analyses, corpus, champs de recherche. À tel point qu’il est difficile de les différencier, et que « écopoétique » a pu apparaître comme la traduction française de « ecocriticism ». L'écopoétique se distingue toutefois, entre autres, par un périmètre moins large, et par une attention plus marquée au travail de l’écriture et aux aspects formels. Pierre Schoentjes, dans son essai Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique (2015), met en avant ces préoccupations poétiques.
Jonathan Bate la définit ainsi : , indépendamment de la versification ou de la métrique.. Comment Bate instaure-t-il ce lien inédit entre le poème et l'habitat ? Selon Bénédicte Meillon, il part de l'étymologie de l'écopoétique et note que le préfixe éco- est dérivé du grec οἶκος = oikos (« la maison, le lieu que l’on habite, la chambre où l'on se repose, l'abri »). Et dans sa définition, la poésie n’est pas nécessairement toujours synonyme de versification : .
Et c'est la raison pour laquelle, selon Julien Defraeye et Élise Lepage .
Comme l'indique le titre de l'ouvrage de Scott Knickerbocker, Ecopoetics: The Language of Nature, the Nature of Language (2012), l'écopoétique s’intéresse à des questions « qui portent sur la poésie de la nature autant que sur la nature de la poésie : comment créer de nouveaux langages pour dire/penser avec la nature, pas seulement « sur » la nature, en l'objectivant. Pas seulement poésie au sens classique, en tant que genre, mais aussi la littérature et les arts en général (danse, peinture, sculpture, photo) ».
Pierre Schoentjes la définit ainsi : , et souligne l'importance de l'analyse textuelle dans cette étude. Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe parlent d’écriture : « une voie alternative permettant la constitution d’un « imaginaire environnemental, une nouvelle écriture environnementale qui ne serait plus dictée par les sciences de l'environnement ». Ils écrivent par ailleurs que le terme « écopoétique », plutôt que celui d'écocritique, permet de saisir « le travail contemporain poétique d'énonciation, la performance poétique et les pratiques qui y sont associées ». D’autre part, ils appellent à fonder « une approche plus formelle (…) qui met en avant, non pas l’imitation de la nature non humaine, mais le renouveau, voire le bouleversement, de notre façon de l’appréhender ». Cette approche doit s’appuyer sur « une esthétique pragmatique ». Selon eux, « il ne s’agit pas uniquement de présenter des fictions mettant en scène des programmes écologiques ou incitant à l’action – même si certains des écrivains abordés dans ces pages rapprochent l'imagination créative et l’action politique – mais, plus généralement, de considérer l’écriture et la forme même des textes comme une incitation à faire évoluer la pensée écologique, voire comme une expression de cette pensée ». Une de leurs questions centrales est : « En quoi l’esthétique littéraire est-elle une éco-logie ? Plus généralement, assiste-t-on, dans les œuvres considérées ici, à une réinscription écologique de la nature dans l’art et, par conséquent, à une réinscription de l’art dans la nature ? ».
Écocritique et écopoétique Par rapport à l'écocritique, mouvement anglo-saxon apparu dans les années 1970 dans lequel elle s'inscrit, l'écopoétique se caractérise par une approche formelle plus marquée. Si les deux termes cohabitent dans les études littéraires, et que leurs frontières sont floues et poreuses dans la mesure où ils partagent de nombreux outils et réflexions communs, l'écopoétique a plutôt tendance à s’imposer dans l’espace francophone. C’est un courant en phase de définition et d’expansion, traversé par de nombreux débats.
Le terme ecocriticism apparaît pour la première fois sous la plume de William Rueckert en 1978, avec un essai intitulé Literature and Ecology: An Experiment in Ecocriticism. Il faut attendre la fin des années 1980 pour que le mot prenne vraiment un écho, et commence à se constituer en courant critique.
En 1992 naît l'Association for the Study of Literature and Environment (ASLE), suivie de la revue Interdisciplinary Studies in Literature and Environment (ISLE), lancée en 1993 par Patrick D. Murphy. Deux ouvrages fondateurs paraissent dans les années suivantes : The Environmental Imagination: Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture écrit par Lawrence Buell (1995), et The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary Ecology écrit par Cheryll Glotfelty et Harold Fromm (1996).
Cheryll Glotfelty propose la définition suivante : . L'écocritique se caractérise entre autres par une volonté de rompre avec une approche anthropocentrique et dualiste qui consisterait à penser avec Descartes qu’il faut nous « rendre maître et possesseur de la nature » (Discours de la méthode, 1637), précepte dont découle entre autres une approche utilitariste fondée sur l’exploitation des « ressources ». Elle cherche à décentrer l’homme en s’intéressant avant tout à ses rapports avec le monde non-humain, et ce dans plusieurs domaines et disciplines ; l'écocritique déborde en effet le seul champ de la littérature et touche à la fois aux sciences naturelles et de l’environnement, à la philosophie, au cinéma, à l’histoire, à la géographie, à la psychologie, aux sciences cognitives… Les questions qu’elle pose sont nombreuses et variées, de même que les outils, théories et méthodes de réflexion auxquels elle a recours, ce qui fait d’elle un courant particulièrement foisonnant et éclectique.
Dans leur introduction à Postcolonial Ecologies: Literatures of the Environment (2011), Deloughrey et Handley écrivent : « en somme, le savoir des Lumières, l’histoire naturelle, la politique écologique et le langage de la nature - c’est-à-dire ces mêmes systèmes logiques dont nous nous servons aujourd’hui pour parler de la préservation de l'environnement et du développement durable - procèdent de la longue histoire de l’exploitation coloniale de la nature, ainsi que de l’assimilation des épistémologies naturelles du monde entier ».. L’écocritique chercherait à dépasser des catégories sur lesquelles, pourtant, elle serait bâtie. Certains parlent de « faille épistémologique » : « parce qu’une opposition persiste entre, d’une part, le texte prenant pour objet la nature et, de l'autre, la nature représentée par le texte, l’écocritique s’est constituée sur la faille épistémologique classique qui veut que nature et culture s'opposent ». Ce paradoxe s'exprime aussi sous d'autres formes, par exemple cette question posée par N. Blanc, D. Chartier, et T. Pughe : « peut-on écrire la nature sans en même temps inscrire en creux la domination humaine qui s’exerce sur elle ? », question qui se trouve au cœur même de certains textes faisant l’objet d’analyses écocritiques. D'autre ont pu mettre en avant les limites que suppose le décentrement porté par l’écocritique: « le sujet environnemental dans le texte littéraire était souvent un non-sujet, c’est-à-dire un sujet qui ne voulait pas être sujet »..
Écocritique et écopoétique en France Alors que « jusqu'à récemment, il n'y avait pas d’équivalent dans les départements de lettres en France, où la littérature est essentiellement étudiée dans son rapport avec la dimension sociale ou historique, et où l’on a consacré peu d’attention à la littérature d’inspiration écologique », le développement de l'écopoétique dans le contexte francophone depuis une quinzaine d’années commence à y remédier. Cela se traduit par une visibilité croissante du mouvement dans l'univers académique principalement : « cette ambition théorique et critique se manifeste dans le contexte francophone depuis une quinzaine d'années [...] L'évolution rapide des enjeux sociaux liés aux risques climatiques et aux menaces pesant sur les ressources naturelles place l'écopoétique dans une situation d'urgence, à laquelle elle répond par une forte croissance »..
Il n'y a pas à ce jour de centre de recherche ou revue spécialisée dédié à l'écocritique ou l'écopoétique. L'écocritique a eu de larges échos au-delà des universités américaines mais sa diffusion a quelque peu été freinée en France, ce qui tient à plusieurs raisons, dont une certaine méfiance vis à vis de la pensée écologique naissante, méfiance reflétée par des personnalités comme Gérard Bramoullé, Luc Ferry ou des œuvres littéraires comme « L’écologie en bas de chez moi » de Iegor Gran. Le faible développement des études culturelles en France a pu expliquer également ce retard. Toutefois les années 1990 voient se développer une critique universitaire de la pensée occidentale moderne fondée sur le dualisme nature/culture, incarnée notamment par Michel Serres, Bruno Latour ou encore Philippe Descola. Par ailleurs, l’étude des rapports des hommes à la « nature » a longtemps été orientée vers l’analyse des liens entre géographie et littérature, à travers des courants comme la géocritique (représentée par des figures comme Bertrand Westphal ou Michel Collot) ou la géopoétique (écrits de Michel Deguy ou Kenneth White notamment, inventeur de l’International Institute of Geopoetics en 1989).
L'Atelier de recherche en écopoétique, écocritique et écoanthropologie est animé par Pascale Amiot, Jean-Louis Olive, Bénédicte Meillon et Marie-Pierre Ramouche, au Centre de Recherches sur les Sociétés et Environnements en Méditerranée (CRESEM), à l'Université de Perpignan Via Domitia (UPVD) ; il existe depuis 2015.
Écopoétique dans la diffusion culturelle en France Depuis quelque temps des collectifs d'auteurs tournés vers ce sujet, des personnes sensibles à la biodiversité proposent diverses manifestations qui contribuent à familiariser le public à cette notion de partage de la culture du vivant, pour beaucoup relativement nouvelle. Ainsi le festival Le Murmure du Monde.dans les Hautes-Pyrénées, le festival Nature en Livres - Une écopoétique de villages dans la Nièvre , ou La Maison Forte de Reignac. en Dordogne, privilégient les auteurs sensibles à la protection du vivant ou proposent des parcours écopoétiques., d'autres créent des immersions culturelles dans l'environnement naturel. L'objectif consiste à sensibiliser à la biodiversité par le biais de l'écriture, de lectures de textes, de représentations théâtrales, d'expositions. Des jardins sont aussi ouverts au public en Seine-Saint-Denis pour des visites poétiques orientées vers la protection de la nature., parfois ils organisent des expositions in situ avec des restitutions poétiques. C'est par exemple ce que propose l'Hostellerie de la Tour. avec les auteurs, artistes et photographes engagés dans le mouvement, comme l'exposition « Les Oiseaux du Morvan » de Daniel Magnin. avec le soutien du Parc naturel régional du Morvan ; ou encore l'exposition « La Forêt - Une communauté vivante ». avec le soutien de la fondation GoodPlanet et de Yann Arthus-Bertrand.
Avenir et perspectives Cette démarche de recherche suppose parfois de relire et redécouvrir des textes, plus ou moins canoniques. Pierre Schoentjes puise ainsi dans les œuvres d'auteurs oubliés comme Pierre Gascar. Sara Buekens s'intéresse à Gascar mais propose aussi une nouvelle lecture d'auteurs reconnus comme Jean-Marie Gustave Le Clézio, Romain Gary ou encore Julien Gracq..