L'Estado Novo (en français : « État nouveau ») est le nom donné au régime corporatiste installé au Portugal et son Empire colonial de 1933 à 1974. Il est né à partir de la Dictature nationale (en portugais : Ditadura Nacional) instaurée après le coup d'État du 28 mai 1926 contre l'instable Première République démocratique. Ensemble, la Dictature nationale et l’Estado Novo sont reconnues par les historiens comme la Deuxième République portugaise (en portugais : Segunda República Portuguesa). Le régime, fortement inspiré par des idéologies conservatrices et autocratiques, est développé par António de Oliveira Salazar, qui est le Premier ministre (« président du Conseil des ministres ») de 1932 jusqu'à ce que la maladie oblige le président de la République, Américo Tomás, à le démettre de ses fonctions en septembre 1968.

L’Estado Novo est l'un des plus longs régimes autoritaires au en Europe. Opposé au communisme, au socialisme, au syndicalisme, à l'anarchisme, au libéralisme, à l'anticolonialisme, le régime est, de nature, conservateur, corporatiste et nationaliste, défendant avec vigueur le catholicisme conservateur. Sa singularité provient de ses principaux dirigeants : les professeurs de droit, dans un pays qui ne comptait alors que deux facultés de droit à Coimbra et à Lisbonne. Cette caractéristique unique lui vaut les surnoms de et de , littéralement le pouvoir de la chaire (professorale), popularisés par les travaux de l'historien du droit Oscar Ferreira. Sa politique conçoit la perpétuation du Portugal en tant que nation pluricontinentale sous la doctrine du lusotropicalisme, avec l'Angola, le Mozambique et d'autres territoires portugais comme des extensions du Portugal lui-même. La métropole est alors considérée comme une source de civilisation et de stabilité pour les sociétés d'outre-mer. Sous l’, le Portugal tente de maintenir son vaste empire colonial d'une superficie de , tandis que d'autres puissances coloniales occidentales donnent accès à l'autodétermination et à l'indépendance.

Le Portugal rejoint l'Organisation des Nations unies (ONU) en 1955 et est un membre fondateur de l'OTAN (1949), de l'AELE (1960) et de l'OCDE (1961). En 1968, Marcelo Caetano est nommé Premier ministre et continue d'ouvrir la voie à l'intégration économique avec le reste de l'Europe, entre autres via la signature de l'accord de libre-échange avec la Communauté économique européenne en 1972.

De 1950 jusqu'à la mort de Salazar en 1970, le Portugal voit son PIB par habitant augmenter à un taux annuel moyen de 5,7 %. Malgré une croissance économique remarquable et une convergence économique, le Portugal possède toujours le revenu par habitant le plus faible d'Europe occidentale lors de la chute de l’ en 1974, ainsi que le taux de décès évitables et le taux de mortalité infantile les plus élevés d'Europe. Le 1974, un coup d'État militaire connu sous le nom de « révolution des Œillets », organisé par des officiers militaires de gauche (Mouvement des Forces armées), renverse le régime.

Histoire Contexte Après le renversement de la monarchie en 1910 et l'instauration de la Première République portugaise, le pays vivait sous un régime parlementaire qui sera fortement ébranlé sur le plan intérieur par les luttes entre progressistes et conservateurs, et, sur le plan international, par la Première Guerre mondiale et le krach de Wall Street, le jeudi , avec la crise financière qui s'ensuivit.

Au début des années 1920, l'économie portugaise connaît de profondes crises : insolvabilité, chômage, effondrement monétaire, inflation. L'armée veut mettre un terme à l'instabilité du pays par le coup d'État du : la période qui en découle est appelée Ditadura Nacional, elle prendra fin le avec le vote d'une nouvelle constitution.

En 1928, le général Óscar Carmona devient président de la République portugaise. Le , il nomme un professeur d'économie politique et de finances publiques de la faculté de droit de l'université de Coimbra au poste de ministre des Finances : Antonio de Oliveira Salazar. Celui-ci entame de profondes réformes pour stabiliser la situation économique et sociale du Portugal. A Lição de Salazar — la « leçon de Salazar » porte ses fruits. Dès lors, il est perçu par l'opinion publique comme l'homme de la situation.

Salazar ne cache ni son programme ni ses ambitions : opposé au communisme, au fascisme, au libéralisme, il rêve de rendre au pays sa grandeur d'autrefois, quasiment, de restaurer l'Empire colonial portugais. Peu à peu, il augmente les dépenses militaires. Lorsqu'une crise ministérielle éclate en 1930, une contre-révolution est menée par des généraux portugais. Il en sort encore plus fort, si bien que le , le général Carmona le nomme Premier Ministre.

Élaboré par Salazar et ses compagnons de route professoraux (les "cathédocrates"), le terme officiel d désigne la nouvelle doctrine appliquée par le gouvernement consécutivement au plébiscite national, voté en 1933. L'enjeu était de sortir de l'état d'ingouvernabilité du pays dû à l'immobilisme politique et institutionnel qui s'était installé, et avait conduit le Portugal à une situation financière et sociale critique, dans un contexte international marqué par la crise de 1929 et par des tensions au sein de l'Empire colonial. C'est pourquoi l est considéré comme la continuation rebaptisée de la Lire la préface de Paul Valéry, « Note sur l'idée de dictature », in António Ferro, Salazar, le Portugal et son Chef, Paris, Bernard Grasset, 1934..

Caractéristiques de l’ Taillé sur mesure pour et par Salazar et les cathédocrates (en particulier le doyen de la faculté de droit de Coimbra Domingos Fezas Vital), l’ est un régime avec une gouvernance autoritaire. L'opposition politique n'a pas de reconnaissance officielle, elle est muselée, et le pouvoir exécutif (le Conseil des ministres) a toute autorité sur le pouvoir législatif (le Parlement et la Chambre corporative), sans avoir à lui rendre de comptes en cas de désaccord. L'orthodoxie de l'équilibre budgétaire et la conservation des colonies (plus tard nommées territoires d'outre-mer) sont érigées en dogmes par l’, sous l'impulsion affichée de Salazar. Toute opposition politique qui sort de ces dogmes est écartée de l'échiquier politique intérieur.

Le nouveau régime s'appuie sur les piliers traditionnels du pays, en établissant un concordat avec l'Église catholique romaine, avec l'armée, avec le patronat et avec les branches corporatives que sont les syndicats représentant tous les corps de métiers représentés par la Chambre corporative. Les grèves mais aussi les lock-out sont déclarés illégaux, les patrons et ouvriers étant ainsi privés de leurs principales armes de dissuasion pour les forcer à dialoguer. Pour mieux s'en assurer, les syndicats ouvriers et patronaux passent sous contrôle de l'État. Le Parti communiste et la CGT portugais sont déclarés illégaux. Toutefois, des élections sont conduites sur la base d'un suffrage partiel au sein des deux chambres, mais les listes ne portent à chaque fois qu'un seul candidat. Le caractère nationaliste, antidémocratique et anti pluraliste du régime est ici affirmé dans un texte fondateur, la constitution de 1933. Opposé à la politisation des masses, il fait sien le vieux principe contre-révolutionnaire selon lequel .

Constitution

L’ repose d'abord sur une constitution : élaborée en 1932 par Salazar avec l'aide de ses plus fidèles cathédocrates (Fezas Vital, Mario de Figueiredo, José Alberto dos Reis), elle est publiée au journal officiel portugais le puis approuvée le suivant grâce à un plébiscite national, qui, par nature, est en réalité un référendum donnant pour la première fois le droit de vote aux femmes ; cependant, le taux d'abstention, relativement important, fut considéré comme un vote d'approbation, faussant ainsi les résultats Diário do Governo, 11 avril 1933..

La Constitution commence par exposer l'idéologie du régime : elle définit le territoire du Portugal, puis dans une reprise de la doctrine sociale de l'Église catholique elle s'élève des individus avec leurs droits et leurs responsabilités vers les familles, les corporations, les collectivités locales et enfin l’État. Il y a une déclaration des droits, mais la Constitution prévoit aussi des « lois spéciales » pour en régir l'exercice..

Cette Constitution entérine le régime de parti unique instauré le , fondé sur l'Union nationale (UN). L'Assemblée nationale est élue sur un système de liste unique. À ses côtés existe la Chambre corporative, à vocation consultative (son rôle se bornant à exprimer des opinions sur les projets de lois avant que l'Assemblée nationale en débatte), qui réunit des élus locaux et des représentants du monde administratif, moral, culturel et économique. Comme le démontre l'historien du droit Oscar Ferreira, cette institution, initialement censée représenter les intérêts des corporations, s'est muée en un "instrument d’expertise juridique et technique au profit du gouvernement salazariste". Son évolution démontre en outre que la mainmise initiale des universitaires a été concurrencée, vers la fin du régime, par des technocrates, en particulier des ingénieurs. La Chambre corporative ne se contenta donc pas d'être une sorte de "sénat consultatif" : elle servit aussi de vivier de recrutement pour le régime, qui pouvait observer les meilleurs techniciens dans chaque branche du savoir avant de leur proposer de collaborer de manière approfondie avec le gouvernement.

Les fonctions de chef de l'État reviennent au président de la République, élu pour sept ans au suffrage universel direct. Il est assisté par le Conseil d'État. La direction du gouvernement revient au président du Conseil des ministres. En principe, le président de la République dispose de pouvoirs étendus : il nomme et révoque librement le président du Conseil (et les ministres sur la proposition de celui-ci), peut s'adresser à l'Assemblée nationale par des messages, la dissoudre, et le gouvernement n'est responsable que devant lui. Dans la pratique toutefois, le pouvoir se concentre entre les mains d'António de Oliveira Salazar, qui occupe le poste de président du Conseil. Óscar Carmona sera entre et président de la République.

Corporatisme L’ était considéré par ses idéologues comme un « État corporatiste », se définissant officiellement comme une « République corporative », en raison de la forme républicaine du gouvernement et de son aspect normatif doctrinaire et corporatiste, ce que reflète son appareil législatif et social à intégration verticale, dont la Constitution, l'Institut national du travail (), et un nombre important d'institutions publiques comme la Chambre des corporations (), le ministère des Corporations (), l'Institut national du travail et de la sécurité sociale (), les syndicats nationaux de droit public, les organisations patronales (regroupées sous l'entité du ), les maisons du peuple, les maisons de pêcheurs, ainsi que diverses commissions de réglementation.

Le projet national-catholique de Salazar L entretient des liens ambigus avec le fascisme. Si ses fondements philosophiques sont différents, son fonctionnement présente d'importantes similitudes. Salazar se nourrit d'abord des idées de l'intégralisme lusitanien qu'il va d'ailleurs dissoudre en 1934 : bien que monarchiste, ce mouvement qui remonte aux années 1910 se veut traditionaliste, mais non conservateur, anti-moderniste, anti-parlementariste, communaliste, corpo-syndicaliste, décentralisateur et catholique. Les cathédocrates proviennent en effet du mouvement catholique. Lors de leurs années d'étudiants, ils ont milité au sein du CADC (Centre Académique de Démocratie Chrétienne) et ont mis en application leurs connaissances du droit pour faire échec aux attaques anticléricales du gouvernement républicain, en particulier d'Afonso Costa. Ils ont poursuivi dans cette voie, à travers leur implication au sein de l'Association des Jurisconsultes Catholiques.