Erwin Félix Lewy Bertaut, né le à Leobschütz (Pologne, à cette époque en Allemagne) et mort le à La Tronche en FranceRelevé des fichiers de l'Insee, est un scientifique français renommé internationalement pour ses travaux dans les domaines de la diffusion des neutrons et de la cristallographie.
Né sous le nom d'Erwin Lewy en Silésie, à l'époque en Allemagne, il entame d'abord une formation en droit. En raison de l'origine juive de sa famille, il quitte l'Allemagne à l'arrivée des nazis au pouvoir, trouvant refuge en France. En 1936, il devient citoyen français et amorce une carrière scientifique en tant qu'ingénieur chimiste. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale le pousse à rejoindre les rangs de l'armée française. À la suite de la débâcle de 1940, son commandant lui attribue les documents d'un soldat décédé ainsi qu'une nouvelle identité : Félix Bertaut.
Malheureusement, sa famille, qu'il avait fait venir à Bordeaux, est arrêtée et emmenée dans des camps en Allemagne. Dans ce contexte, il se rend à Paris puis à Grenoble, où il collabore avec Louis Néel. À leurs côtés, il se familiarise avec la chimie des solides et la diffraction des rayons X, évoluant ainsi vers la cristallographie et la physique du magnétisme. Il se positionne comme un pionnier dans le domaine de la diffraction des neutrons et joue un rôle central, avec Louis Néel, dans la création de Institut Laue-Langevin (I.L.L.), un institut européen de recherche.
Erwin Lewy laisse une empreinte significative à travers ses travaux scientifiques. Ses contributions le conduisent à occuper des postes à responsabilité au sein d'organisations internationales majeures dédiées à la cristallographie et à la physique. Son parcours le mène à devenir membre de l'Académie des sciences, témoignant de la reconnaissance de sa remarquable contribution à la recherche scientifique.
De Erwin Lewy à Félix Bertaut (1913 – 1946) Erwin Lewy grandit dans une famille juive traditionnelle. En 1930, sa mère meurt et toute la famille déménage à Gleiwitz dans une atmosphère de crise économique et de développement du nazisme. En 1931 Erwin Lewy suit des études de droit à Fribourg, puis à Breslau (aujourd'hui Wrocław). Il a vingt ans lorsque Hitler arrive au pouvoir en Allemagne où un « numerus clausus » interdit presque aux juifs l’aller à l’université. Lewy est agressé par un groupe de jeunesse hitlérienne. Cette ambiance de violence et la lecture de Mein Kampf lui font prendre conscience de la gravité de la situation. Profondément francophile, il décide alors d’émigrer en France à Paris. Mais c’est finalement à Bordeaux qu’il va, car il y obtient une bourse d’étude de la fondation Rothschild accompagnée d’une inscription à l’Université. Il y obtiendra son diplôme d’ingénieur chimiste ainsi qu’une licence de physique et de mathématique. Le futur prix Nobel Alfred KastlerAlfred Kastler, Nobel laureate for physics in 1994 “for the discovery and development of optical methods for studying hertzian resonances in atoms”. y est un de ses professeur. Pour ses revenus, il donne des cours de mathématique et d’allemand. Il a le futur académicien Jean-Claude Pecker comme élève.
Erwin Lewy obtient la nationalité française en 1936 et en , conscient du danger du nazisme, il fait venir sa famille chez lui à Talence près de Bordeaux. Juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale, il interrompt ses premiers travaux de doctorat qu’il avait commencé sur la colophane pour s'engager en tant que volontaire dans l’armée française. À la débâcle de 1940, le colonel Faure lui donne le livret militaire d’un soldat disparu, Félix Bertaut, ce sera sa seule pièce d’identité pendant longtemps et, fidèle à ce Français inconnu qui lui permettra de dissimuler son identité, il conservera définitivement ce nom. Il est engagé comme ingénieur chimiste en zone non occupée à Barbaste où il travaille à l’amélioration de la résistance des freins de bicyclettes à base de liège aggloméré, important car les bicyclettes étaient à cette époque presque le seul moyen de transport disponible. La police française dans la zone libre est aux ordres de Vichy, et Félix Bertaut ne peut empêcher l’enlèvement à Bordeaux par les nazis de sa famille et de son père rabbin qui disparaissent dans les camps de concentration; il n’apprendra qu’en 1978 qu’ils ont été déportés à Auschwitz, via Drancy.
Pour éviter les contrôles de police et pour échapper au Service du Travail Obligatoire, il est contraint d’aller à Paris où Alfred Kastler lui suggère de rejoindre Marcel Mathieu au Laboratoire Central des Poudres (L.C.P.) Il travaille alors avec Emmanuel Grison - futur directeur du Centre atomique de Saclay - qui lui enseigne l’usage des Tables Internationales pour la Détermination des Structures. Ce sera son premier contact avec la cristallographie. Mais, à la suite d'un malencontreux contrôle de l’immatriculation de son vélo par la police il est convoqué à la préfecture de Paris. Suivant les recommandations de Marcel Mathieu, le lendemain il prend le train avec un ordre de mission signé du directeur du L.C.P. pour se rendre à Grenoble, alors en zone sous occupation italienne, auprès du futur prix Nobel Louis Néel Louis Néel, Nobel laureate for physics in 1970 “for fundamental work and discoveries concerning antiferromagnetism and ferrimagnetism which have led to important applications in solid state physics”., lui aussi temporairement replié de l’Université de Strasbourg. Louis Néel poursuivait ses travaux sur le magnétismeL. Néel, Ann. de physique, Paris (1932) 10, 5; ibid. (1936) 11, 232 , commencés dans le laboratoire de Pierre Weiss. Son équipe de chercheurs (pour la plupart émigrés de France occupée) comprenait Jacques Mehring venant lui aussi du L.C.P., Robert Forrer, Noël Felici et Louis Weil. Les connaissances de cristallographie de Félix Bertaut, se révélèrent précieuses à ce groupe qui travaille dans les locaux de l’Institut Fourier de la Faculté des Sciences de Grenoble où, avec Jacques Mehring, il construit un appareil à rayons X rudimentaire.
Après la guerre, se sera avec l’aide de cette équipe que Louis Néel fonde en 1946 le Laboratoire d’Électrostatique et de Physique du Métal (L.E.P.M.) qui fut le premier Laboratoire Propre du CNRS existant en France hors de la région parisienne. Il comprend des services d’électrostatique autour de N. Felici, des très basses températures autour de L. Weil, du magnétisme autour de L. Néel et de diffraction des rayons X autour de E. F. Bertaut. Félix Bertaut, arrivé en 1943 avant la libération « sans aucun diplômes », récupère en 1946 les diplômes de Erwin Lewy et obtient une bourse de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) sous son identité de guerre, « Félix Bertaut ».
Félix Bertaut et la cristallographie (1946-2003) Félix Bertaut choisit en 1946 un nouveau sujet de thèse de doctorat : « L’étude à l’aide des rayons X des dimensions des domaines de Bragg dans les poudres polycristallines. - Application à l’étude de la texture et structure de poudres de Fer pyrophoriques et de leurs propriétés magnétiques ». Dans ce travail de thèse, il a d'abord distingué la taille des grains elle-même de leur distributionF. Bertaut (1949a) C.R. Acad. Sci. 228, 492 ; ibid. (1949b) C.R. Acad. Sci. 228, 187 ; ibid. (1950) Acta Cryst. 3, 14; ibid. (1952) Acta Cryst. 5, 117. . Cette connaissance des dimensions de grains de poudres de fer était nécessaire pour les études de magnétisme de Louis Néel, car Louis Weil venait de réussir à synthétiser des poudres de fer ayant de petites particules qui sont de bons matériaux pour les aimants permanents. Une part de cette thèse eut un débouché industriel car ces excellents aimants à base de fer, produits par l’industrie locale UGINE en utilisant des déchets des boutons de la société ARaymond, ont notamment été utilisés dans les dynamos de vélo.
Félix Bertaut soutiendra sa thèse en 1949 avec pour rapporteur le grand cristallographe André Guinier. Ce travail était à l’époque une utilisation très originale de la diffraction des rayons X et ce type d’étude par diffraction des rayons X de la granulométrie des poudres s’est depuis beaucoup développé, mais la méthode établie par Bertaut et parallèlement par Warren et AverbachB.E. Warren & B.L. Averbach (1950). J. Appl. Phys. 21, 595 & ibid. (1952) J. Appl. Phys. 23, 497,, nommée méthode de Bertaut-Warren-Averbach , demeure un classique et reste une base de cette discipline.
Juste après sa thèse, Félix Bertaut développera au sein du L.E.P.M. le groupe qui forme la base du département des Rayons X pour y réaliser des recherches en « Cristallographie », une science qui permet la détermination des arrangements atomiques dans les solides grâce à la diffraction des rayons X, avec l’objectif d’établir les relations entre la structure cristalline et les propriétés magnétiques. Ensuite, Félix Bertaut et son groupe ainsi que Francis Forrat et le professeur René Pauthenet se sont illustrés par leurs travaux sur les ferrites de grenatsR. Pauthenet and P. Blum, C. R. Acad. Sci., Paris (1954) 239, 33; F. Bertaut and F. Forrat, C. R. Acad. Sci., Paris (1956) 242, 382. à partir desquels la théorie de l’antiferromagnétisme et du ferrimagnétisme fut édifiée. Ces grenats furent le symbole du travail conjoint de L. Néel, F. Bertaut et de R. Pauthenet : c’est la raison pour laquelle E.F. Lewy-Bertaut les firent figurer sur son épée d’Académicien. Ces ferrites sont actuellement des matériaux importants pour l’enregistrement magnétique et pour l’électronique des hyperfréquences (comme le téléphone mobile).
E.F. Bertaut s'est impliqué dans plusieurs autres aspects de la cristallographie. Il a résolu la structure de composés complexes comme la pyrrhotite non stœchiométrique, Fe1-xSE.F. Bertaut (1953) Acta Cryst. 6, 557-561.. Il a développé ce qu'on appelle l'algèbre des facteurs de structureE.F. Bertaut (1956) Acta Cryst. 9, 769-770; (1957) 10,606-607; (1959) 12,541-549; (1959) 12,570-574.. Il a apporté une énorme contribution à la cristallographie neutronique. Il a étendu l'utilisation de la théorie des groupes en cristallographie, et en particulier pour les structures magnétiquesE.F. Bertaut (1968) Acta Cryst. A24, 217-231. . Lorsque l'Union internationale de Cristallographie (IUCr) a décidé de finaliser le volume sur la symétrie des groupes spatiaux des Tables Internationales de Cristallographie, il a fait partie du comité ad hoc et a notamment contribué à la définition des groupes magnétiquesE.F. Bertaut and H. Wondratschek (1971) Acta Cryst. A27, 298-300.. Il utilisait la symétrie des cristaux pour proposer toutes les structures magnétiques possibles. Cette " méthode Bertaut " était très utile pour les structures complexes, et encore plus avant la disponibilité des ordinateurs. Bien sûr, ses étudiants devaient de toute façon appliquer cette méthode. En parallèle, il n'oubliait pas sa formation de chimiste et, dans " ses " deux laboratoires, les synthèses chimiques de nouveaux matériaux alimentaient continuellement les études cristallographiques, principalement pour une meilleure compréhension du magnétisme. Un de ses mérites est d'avoir su maintenir un étroit contact entre la théorie et les applications expérimentales.