Essai sur le libre arbitre (Über die Freiheit des menschlichen Willens) est un essai du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860), publié en 1841.

Présentation L’ouvrage est une réponse à la question posée par la Société Royale de Norvège en 1837 : « Le libre arbitre peut-il être démontré par le témoignage de la conscience de soi ? ».

Dans cet exposé, Schopenhauer démontre que le libre arbitre n’est qu’une illusion humaine. Pour lui, l’homme est autant soumis à la loi de la nécessité que le sont les animaux, les végétaux et les corps inorganiques. C’est une loi de la nature à laquelle on ne peut échapper, nos actions étant déterminées par des motifs extérieurs et par la nature de notre volonté. S’il peut exister une liberté physique (absence de contrainte pour agir selon notre volonté), le libre arbitre, que Schopenhauer définit comme l’absence de toute nécessité du vouloir, n’existe pas. Néanmoins, reprenant la distinction kantienne du phénomène et de la chose en soi <ref> Critique de la raison pure, Emmanuel Kant.</ref>, Schopenhauer conclut que la nécessité ne s’applique qu’aux phénomènes, et que la vraie liberté est à chercher dans notre nature propre, la volonté, qui est chose en soi. Ainsi, la liberté de l’homme ne réside pas dans ce qu’il fait, mais dans ce qu’il est ; elle ne tient pas de ses actions, mais de sa nature. La liberté est transcendantale. vignette|Portrait par Jules Lunteschütz (1822–1893). Rédigé en 1839, l’ouvrage est une réussite, remportant le prix décerné par la Société Royale de Norvège. En 1841, Schopenhauer publie l’essai au sein de son livre Les Deux Problèmes fondamentaux de l’éthique , celui de la liberté étant le premier, celui de la morale, étudié à travers l’essai Le Fondement de la morale , le deuxième.

Chapitre premier Dans ce premier chapitre, Schopenhauer définit les deux termes importants de l’énoncé : libre arbitre et conscience de soi.

1° Qu’est-ce que la liberté ? Schopenhauer distingue tout d’abord la liberté physique de la liberté morale. Pour lui, « La liberté physique consiste dans l’absence d’obstacles matériels ». Celle-ci est une puissance d’agir, c’est-à-dire que le sujet est capable de réaliser une action conforme à sa volonté, sans se voir empêché par une entrave physique extérieure. Un être physiquement libre est un être qui se meut par sa seule volonté. Ainsi, la liberté politique est une liberté physique : est libre le peuple gouverné par les lois dont il est lui-même l’auteur (lois de sa volonté). Le libre arbitre, en revanche, ne correspond pas à cette définition, mais à la liberté dite morale. Cette-dernière correspond à une absence de contrainte par motif (cause immatérielle). En effet, un homme peut très bien ne pas être confronté à des obstacles matériels dans la réalisation de sa volonté, mais tout de même subir des empêchements immatériels qui bloquent son action (menace, promesse, perspective du danger etc). Le libre arbitre est donc une puissance de vouloir.

Schopenhauer se pose ainsi la question : « La volonté elle-même est-elle libre ? ». Le sens de « libre » ne peut s’interpréter selon la liberté physique, car l’énoncé reviendrait à se demander « La volonté est-elle conforme à la volonté ? », ce qui constitue une tautologie manifeste. Il faut donc donner un autre sens à l’adjectif « libre » pour l’appliquer au concept de la volonté. Pour Schopenhauer, la liberté de la volonté est l’absence de toute nécessité, « Une volonté libre serait une volonté déterminée par aucune raison », c’est-à-dire une liberté d’indifférence (ou « absolue »). Ainsi, un homme placé dans des circonstances données, et complètement déterminées par rapport à lui, peut-il agir de deux façons diamétralement opposées ?

2° Qu’entend-on par conscience de soi. Différente de la conscience d’autre chose, qui est faculté de connaître (à travers les conditions a priori de l’existence des objets : temps, espace, causalité) Là encore, idée kantienne développée dans la Critique de la raison pure., et de la conscience morale qui se développe à partir de l’expérience (et donc de la conscience d’autre chose), la conscience de soi est une connaissance du moi qui se révèle immédiatement à lui-même en tant que volonté. Toutes nos affections, nos passions, nos aspirations, sont des manifestations de cette volonté.

La volonté est en rapport constant avec les objets extérieurs grâce à l’entendement. Ceux-ci sont « la matière même et l’occasion de tous les mouvements et actes de la volonté », c’est-à-dire que les objets extérieurs influencent la volonté en lui donnant un but, et que cette-dernière se porte vers eux en s’accomplissant dans le monde matériel (par la liberté physique). Schopenhauer recherche donc « le degré de nécessité avec lequel les objets du monde extérieur déterminent les actes de la volonté ». La problématique reformulée est donc : « La conscience peut-elle trouver en elle-même et en elle seule des données suffisantes qui permettent d’affirmer la liberté de cette volonté ? ».

Chapitre II - La volonté devant la conscience

Relation de la volonté avec le monde extérieur « Quand un homme veut, il veut aussi quelque chose ». La volonté ne peut être pensée qu’en relation avec un objet. Celui-ci est un motif de la volonté, une cause excitatrice, ainsi qu’une matière vers laquelle est dirigée la volonté. Une volonté ne peut donc se produire sans motif : elle perdrait sa cause et sa matière. Dès lors, la volonté se produit-elle nécessairement lorsque cet objet est présent à notre entendement ? « La volonté est elle produite nécessairement par le motif ? ».

Inaptitude de la conscience de soi à répondre à la question La conscience de soi, mentionnée dans le sujet, ne peut répondre à ces questions. Elles dépendent des notions de causalité et de nécessité, qui sont tirés de l’entendement pur tourné vers le dehors (ce sont des concepts a priori de la connaissance empirique, et non du moi intérieur. Les objets de la volonté, étant extérieurs, échappent également à la conscience de soi. La conscience ne peut que proclamer naïvement « Je peux faire ce que je veux ! », mais il ne s’agit que d’une liberté d’acte qui ne dit rien de celle de la volonté.

De plus, le choix de la volonté ne se révèle à la conscience qu’au bout d’un long processus d’élaboration, a posteriori. Le désir se transforme en résolution puis passe en acte dans le monde concret et se révèle ainsi à la conscience. Schopenhauer effectue une distinction entre désir et vouloir. Un désir est une impulsion parmi d’autres (qui s’affrontent) tandis que le vouloir est le désir ayant triomphé (de manière nécessaire). Ainsi, « On peut désirer deux choses opposées, on n’en peut vouloir qu’une. ». La conscience prend connaissance du passage de la volonté à l’acte, mais non pas du désir à la volonté, et elle ignore les motifs qui déterminent la volonté. C’est pour cette raison qu’elle se trompe en pensant y trouver une preuve de sa liberté. Quand la conscience dit « Je fais ce que je veux ! », la décision est déjà prise. Or nous voulons savoir si cette décision est ou non nécessaire.

Cette question est « souverainement embarrassante », « elle plonge pour ainsi dire une main instigatrice dans le plus profond de notre être », car elle revient à se demander si nous pourrions vouloir autrement, et donc, la volonté étant le noyau de notre être, si nous pourrions être autrement. L’homme est-il déterminé une fois pour toutes par son essence?

Schopenhauer peut déjà répondre par la négative à la question de la Société Royale : la conscience de soi ne donne pas raison du libre arbitre, car ce dernier est hors de son champ de connaissance.

Chapitre III - La volonté devant la conscience des autres choses Après avoir démontré que le libre arbitre ne peut être prouvé par la conscience de soi, Schopenhauer se demande s’il peut l’être par la conscience des autres choses.

Définition du principe de causalité

Il s’agit donc de considérer la perception extérieure et les phénomènes connus par l’entendement à travers le principe essentiel a priori de la causalité. Schopenhauer définit ce dernier comme un principe de modifications phénoménales. Selon le principe de causalité, lorsque toute chose dans le monde matériel éprouve une modification, ce phénomène est dû nécessairement à la modification antérieure d’un autre objet. Ainsi, « lorsque la cause est entrée en jeu, l’effet doit se produire immanquablement ».

Les différents objets de ce principe Les objets soumis à ce principe sont de différentes natures : inorganiques, êtres végétaux et animaux. Pour les corps inorganiques et les végétaux, la causalité et la nécessité des réactions sont évidents, car le contact entre l’excitant et son effet est immédiat. Par exemple, on peut prévoir la croissance d’une plante par l’influence de la chaleur, les deux étant intrinsèquement reliés. Pour les animaux, la causalité est moins évidente puisqu’elle agit par l’intermédiaire de l’entendement. Le contact entre la cause (le motif) et l’effet est médiat. L’animal est apte à effectuer un choix selon sa perception du monde extérieur, afin de répondre à des besoins vitaux plus compliqués. Chez l’homme, une faculté supplémentaire s’ajoute, la raison. Celle-ci est la faculté de percevoir par l’abstraction, l’homme étant capable de tirer des notions générales de ce qu’il perçoit et de l’exprimer à travers des motsOn notera que pour Schopenhauer la raison n’est pas une caractéristique qui permet à l’homme de se détacher de la nécessité comme chez Descartes. Ce dernier considère que c’est l’absence de raison qui fait des animaux des « machines » et la présence de la raison qui fait de l’homme un être libre. Voir le Discours de la méthode, Descartes.. On remarque que les mobiles de la volonté de l’homme sont extrêmement nombreux, puisque la raison lui permet la réflexion, la mémoire du passé, la prévision de l’avenir, le développement des sciences etc, qui orientent sa volonté. Chez l’homme, « la pensée devient motif ».

L’illusion du libre arbitre chez l’homme Ainsi, l’homme possède une « liberté relative » par rapport aux autres objets. Grâce à la raison, les motifs de son action sont plus nombreux. L’homme est également doté de la faculté de délibération, permettant de faire passer tous les motifs devant le « tribunal de sa volonté ».

Pour autant, l’action de l’homme ne reste pas moins déterminée par un motif extérieur, et tout motif est une cause entraînant une nécessité. L’homme a l’impression de choisir librement ce qu’il veut, alors qu’en réalité son vouloir n’est que le résultat de la domination nécessaire du motif le plus fort sur les autres. La volonté n’est pas libre au sein du monde des phénomènes. L’homme, étant un phénomène, n’échappe pas à la loi de causalité (et de nécessité).

L’illusion d’un libre arbitre présent en l’homme – tandis que le reste des phénomènes est déterminé – est due à la quasi-invisibilité du lien entre motif et effet chez lui, le motif étant souvent abstrait.

Parabole de l’homme de six heures