Ion Antonescu , né à Pitești le et mort le à Jilava, est un militaire et dictateur roumain.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, de 1940 à 1944, il est chef du gouvernement roumain avec les titres, officiel de et officieux, mais couramment employés, de (« guide ») et de Mihai Pelin, Antonescu, le Pétain roumain et ses guerres, Ed. Iosif Constantin Drăgan, Venise 1988.. Sans être fasciste à l'italienne ou nazi à l'allemande, il est un dictateur classé à l'extrême droite de l'échiquier politique, antisémite, anticommuniste, anti-tsiganiste, nationaliste et chrétien. Il place la Roumanie dans l'Axe, engage son armée contre l'URSS sur le front de l'Est, lui ordonne de se livrer à des crimes contre l'humanité et déclare face aux protestataires Mihai Pelin, , 1988..
Sous son autorité, ce sont les ambassadeurs allemands successifs et Manfred von Killinger qui gouvernent de fait la Roumanie, devenue un État satellite du Troisième Reich et son principal fournisseur de pétrole. Destitué lors du passage de la Roumanie du côté allié, Ion Antonescu est livré à l'URSS à la demande de Joseph Staline puis, après un an de détention, ramené en Roumanie où il est jugé, condamné à mort et fusillé pour crimes de guerre.
Biographie Enfance Né dans la ville de Pitești, au nord-ouest de Bucarest, dans une famille de la classe moyenne, Ion Antonescu est très proche de sa mère, Liţa Baranga. Son père, officier, l'envoie à l'école d'infanterie et de cavalerie de Craiova. Pendant son enfance, ses parents divorcent et son père épouse une femme d'origine juive, Frieda Cupferman, avec laquelle Ion Antonescu entretient de mauvaises relations, ce qui a été a posteriori interprété comme une possible racine de son antisémitismeJean Ancel, Antonescu and the Jews, 1998, pages 463-479..
Carrière militaire Après l'École militaire de Bucarest, Antonescu devient officier de l'armée de terre pendant la deuxième guerre balkanique où la Roumanie attaque la Bulgarie pour lui ravir une partie de son territoire, et pendant la Première Guerre mondiale, où la Roumanie combat aux côtés des Alliés. Il s'y distingue par son courage au combat, son énergie et son sens de la logistique. Il devient alors chef de la section « opérations » du Grand quartier général. Il se distingue de nouveau dans la guerre contre la Hongrie communiste. et participe en 1919 à l'occupation de Budapest. Devenu lieutenant-colonel, il est décoré de la plus grande distinction roumaine de guerre, l'ordre Michel le Brave classe (décret royal /).
Entre 1922 et 1926, il est attaché militaire à Paris, puis à Londres. Il est ensuite commandant de l'École supérieure de Guerre (1927-1930), puis chef du Grand État-Major (1933-1934). Le , il est promu général de division et, trois jours plus tard, ministre de la Guerre dans le « gouvernement de » d'Octavian Goga, qui inaugure en Roumanie les premières mesures discriminatoires contre les Juifs.
Le roi (ou ) décide alors d'imposer sa « dictature carliste » et de lutter par les armes contre l'extrême droite, incarnée par la Garde de fer, groupe paramilitaire inspiré par l'intégrisme chrétien, les thèses maurrassiennes et le fascisme italien, violemment antisémite et dont le nom officiel est « Mouvement légionnaire ». Ion Antonescu se pose en défenseur des « légionnaires » et adresse au roi un mémoire vexatoire, ce qui lui vaut d'être aussitôt destitué disciplinairement et assigné à résidence au monastère de Bistrița, dans les Carpates. Au début de la Seconde Guerre mondiale, le régime carliste, pro-allié, reste neutre. Le , la France et le Royaume-Uni garantissent les frontières roumainesGrigore Gafencu, Préliminaires de la guerre à l'Est, Paris, Egloff, 1944..
En , alors que la Pologne, conformément au pacte germano-soviétique, est envahie par l'Allemagne et par l'URSS, la Roumanie accueille les troupes polonaises survivantes (environ ), le gouvernement et le Trésor polonais. Vingt-six navires du Service maritime roumain et la flotte roumaine les transportent jusqu'à Alexandrie, en Égypte, où les Britanniques les intègrent dans leurs troupesA. Duțu, F. Dobre et L. Loghin, Armata română în al doilea război mondial (1941-1945) - Dicționar enciclopedic, Ed. enciclopedică, Bucarest 1999..
Avec l'effondrement de la France et les Britanniques qui battent retraite en , la Roumanie, considérée comme hostile à l'Axe, est dépecée par l'Allemagne nazie et ses alliés. Joseph Staline, soutenu par Adolf Hitler, adresse un ultimatum au gouvernement roumain pour qu'il lui cède une part de son territoire. L'URSS occupe et annexe alors, en , la Bessarabie, le territoire de Herţa et le Nord de la Bucovine. La Hongrie et la Bulgarie annexent respectivement la Transylvanie du Nord et la Dobroudja du Sud en . La Roumanie perd ainsi, sans s'être défendue, 40 % de son territoire durant l'été 1940 et devient un État satellite du Troisième Reich, qui s'en approprie les ressources pétrolières et minières en évinçant les investisseurs anglo-saxons et françaisJean Lopez, « Le rôle du pétrole dans la Seconde Guerre mondiale » in ''Guerres et Histoire d’octobre 2012Grigore Gafencu, , 1944. Florin Constantiniu, , 1991.. C'est la fin de la « Grande Roumanie », constituée à l'issue de la Première Guerre mondiale. La première perte, en 48 heures, a été celle de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord, fin . Dans sa retraite chaotique à la suite de l'ultimatum soviétique, l'armée roumaine abandonna son matériel à l'armée rouge ; elle eut ses premiers morts de la guerre à Hertsa. Des exactions eurent lieu contre la population moldave. Ce traumatisme, s'ajoutant à celui d'avoir vu s'effondrer l'allié polonais l'année précédente, poussa Ion Gigurtu (président du Conseil des ministres entre - , qui ignorait l'existence du protocole secret du pacte Hitler-Staline) à déclarer son adhésion à la politique de l'Axe : selon lui The New York Times, 5, 7 et 30 juillet 1940, 9 août 1940.Le Figaro, et , .. Fin , Gigurtu convoqué par Hitler consent au second arbitrage de Vienne Florin Constantiniu, Între Hitler și Stalin : România și pactul Ribbentrop - Molotov, éd. Danubius, Bucarest 1991. Florin Constantiniu, Hitler, Staline et la Roumanie - la genèse de l'« Opération Barbarossa », Bucarest, éd. Univers Enciclopedic, 2002.Le Figaro , et .. Le lendemain, le caricaturiste Dem publia dans le journal Curentul un dessin de deux chiens, l'un ayant la tête de Gigurtu et léchant la crotte d'un autre chien ayant la tête d'Hitler..
Antonescu au pouvoir thumb|left|Frontières de la Roumanie entre 1941 et 1944, avec la Transnistrie à l'est. Dès le , à la suite de la défaite de la France, principal soutien géopolitique de la Roumanie, le gouvernement d'Ion Gigurtu met fin au carlisme et libère Antonescu. Après la débandade des autorités roumaines de Bessarabie et les atrocités soviétiques contre les autochtones moldaves, le roi , totalement déconsidéré et conspué par l'opinion, nomme Ion Antonescu président du Conseil des ministres le , sous la pression de Horia Sima, chef de la Garde de fer qui se livre à des attentats et des assassinats ciblés visant les démocrates, les francs-maçons, les juifs, les partis de gauche, les banquiers et les proches du roiNicolette Frank, La Roumanie dans l’engrenage, Paris, Elsevier-Sequoia, 1977...
Le lendemain de sa nomination, le , Ion Antonescu et son vice-président du Conseil, Horia Sima, organisent un coup d'État par lequel ils forcent le roi, Carol , à abdiquer et à quitter le pays (pour le Portugal). Ils proclament alors un nouveau régime, d'inspiration fasciste, qu'ils appellent « État national-légionnaire ». Le , Ion Antonescu s'auto-promeut général de corps d'armée. Le , la Wehrmacht franchit la frontière roumaine avec l'aval d'Ion Antonescu, ce qui suscite les premiers mouvements de résistance roumains. Horia Sima et Mihai Antonescu (sans lien de parenté) sont vice-présidents du Conseil, mais Ion Antonescu accapare les ministères-clé (Justice, Affaires étrangères, Défense) et les services d'espionnage, où il nomme un anti-légionnaire, . Il ne laisse aux « Légionnaires » de la Garde de fer que les ministères et les fonctions secondaires. Les relations entre les partenaires de l'« État national-légionnaire » sont donc tenduesD. Deletant, Springer, 2006, Hitler's Forgotten Ally: Ion Antonescu and his Regime, Romania 1940-1944, .
Relations avec l'Allemagne nazie
Dans un premier temps, Ion Antonescu associe au pouvoir la Garde de fer et promulgue des lois antisémites. Il laisse les « Légionnaires » assassiner des intellectuels et d'anciens élus des partis démocrates, et perpétrer des pogroms, que Carol avait empêchés. Mais, au fil des semaines, le partenariat entre les Légionnaires et Ion Antonescu se détériore. Bien qu'admirant le régime nazi, la Garde de fer demeure nationaliste roumaine, et surtout chrétienne. Comme les phalangistes de l'Espagne franquiste, les Légionnaires répugnent à mettre leur pays au service des intérêts allemands, alors qu'Ion Antonescu, voyant l'Allemagne gagner sur tous les fronts et sachant en quel mépris les nazis tenaient les races non germaniques, pense qu'il n'y a aucun avenir pour la Roumanie hors de l'orbite allemande. Seuls l'antisémitisme et l'anticommunisme rapprochent les deux partenaires, et finalement la Garde de fer tente de renverser Ion Antonescu le . Hitler, qui ne considère pas les « Légionnaires » comme fiables, choisit d'apporter son soutien à la dictature militaire d'Ion Antonescu, qui fait emprisonner les « Légionnaires », notamment leur chef, Horia Sima. Ion Antonescu opte alors pour une alliance avec l'Allemagne nazie, déclarant que son intention est de reprendre les territoires cédés peu auparavant, et considère comme inévitable une guerre avec la Hongrie au sujet de la Transylvanie.
Lorsque l'Allemagne nazie attaque l'URSS, Ion Antonescu fait le choix d'entrer en guerre aux côtés des Allemands pour récupérer la Bessarabie. Une fois celle-ci reprise, il envoie l'armée roumaine en Ukraine et accepte de l'Allemagne, « en échange » des territoires cédés à la Hongrie et à la Bulgarie, une partie de la Podolie ukrainienne avec Odessa, territoire alors appelé « Transnistrie », qui devient une « Sibérie roumaine » où le régime déporte et tue Juifs, Roms, homosexuels, francs-maçons et opposants politiques. Le nombre des victimes sera estimé, au procès d'Ion Antonescu, à . Mais, en , l'armée roumaine est décimée à Stalingrad et doit battre en retraite aux côtés de son allié allemand. La Roumanie perd, au cours de cette campagne, plus de (, détenus au Goulag et dans les divisions roumaines alliées Tudor Vladimirescu et Horia-Closca-Crisan) Duțu A., Dobre F., Loghin L., Armata română în al doilea război mondial (1941-1945) - Dicționar enciclopedic, Ed. enciclopedică, 1999..
Jusqu'en 1942, Ion Antonescu tolère que l'organisation Aliya d'Eugen Meissner et Samuel Leibovici organise l'émigration des Juifs vers la Palestine mandataire, avec comme argument que le « problème juif » sera résolu mais à condition que les émigrants n'emportent ni biens, ni numéraire. Cette politique cesse ensuite, à cause du refus britannique d'accepter l'immigration en Palestine de Juifs roumains au motif qu'ils sont « citoyens d'un pays ennemi » (d'où des épisodes sanglants comme la tragédie du Struma)Harold MacMichael, cité par Charles Enderlin, Par le feu et par le sang : le combat clandestin pour l'indépendance d'Israël, Albin Michel, 2008, ..