Le fléché est une technique textile et un savoir-faire traditionnel issu du Bas-Canada (Québec). Il est communément associé à la ceinture fléchée.

vignette|Une ceinture fléchée confectionnée par l'artisan Jean Cadorette.

Description Le fléché est une technique de tissage aux doigts (aussi appelée tressage aux doigts). Le fléché, contrairement aux angles droits du tissage effectué au métier, se caractérise par une trame en oblique à mesure que l'artisan travaille et les relais qui créent le motif à flèches et les variantes qui le définissent (les plus connus étant la tête de flèche et la flamme des dames ursulines et les éclairs de l'Assomption, région où des artisanes se spécialisent dans la ceinture fléchée de facture ancienne). Bien que le fléché soit principalement employé dans la confection de ceintures fléchées, son utilisation se diversifie au cours du , où il est mobilisé dans la fabrication d'objets décoratifs et dans l'élaboration d’œuvres artistiques. Il est officiellement considéré, depuis 2016, comme un élément du patrimoine culturel immatériel du Québec.

La technique

La préparation de la pièce Bien que la technique ne nécessite pas d'instruments particuliers, comme un métier à tisser par exemple, la pratique du fléché requiert du temps, du savoir-faire et de la préparation. L'artisan est tout d'abord tenu de sélectionner un motif qui l'aidera à déterminer le nombre de fils nécessaires dans chaque couleur de la pièce à flécher. Il doit ensuite mesurer la longueur de ces fils, traditionnellement composés de laine. Après les avoir mesurés, l'artisan effectue le montage de sa pièce, en plaçant les fils côte à côte en fonction du motif désiré. Pour fixer son montage, l'artisan peut nouer le haut de ses fils, si la longueur le permet. L'artisan poursuit l'ourdissage de sa pièce en passant ses fils, en alternance, au-dessus et en dessous de baguettes d'encroix (ou d'enverjure). Pour obtenir un rendu lisse et régulier, l'artisan doit tendre sa pièce en pente devant lui, en fixant les extrémités de ses fils. Certains utilisent une baguette en bois appelée «templet» afin de conserver la largeur de leur pièce lorsqu'ils flèchentYvette Michelin, Fléché traditionnel et actuel. L'art du fléché québécois de la ceinture à la parure, Québec, Les Flécherands du Saint-Laurent, 2015, , .

Si plusieurs artisans de fléchés se limitent à ces étapes de préparation, certains renforcent leur laine en la retordant au rouet et l'imperméabilisent en l'enduisant de cire d'abeilleYvette Michelin, Fléché traditionnel et actuel. L'art du fléché québécois de la ceinture à la parure, Québec, Les Flécherands du Saint-Laurent, 2015, , Monique Genest-LeBlanc, Introduction de la ceinture fléchée chez les Amérindiens: création d'un symbole de statut social (thèse de doctorat en ethnologie), Québec, Université Laval, 1996, , . D'autres produisent leurs propres teintures végétales pour colorer leurs fils de laine.

La confection alt=Des artisanes en costume d'époque réalisent des ceintures fléchées à l'extérieur.|vignette|Des artisanes costumées font la démonstration du fléché à la Maison Saint-Gabriel, un musée et site historique à Montréal. À l'aide de ses doigts, l'artisan fait traverser le fil (de l'extrémité ou du centre, selon le motif), qui prend le rôle du brin-trame, devenant de ce fait inactif. Les fils de chaînes (positionnés à la verticale) passent, un à un, en dessous et au-dessus de cette trameHélène Varin Brousseau, Le fléché traditionnel et contemporain, Montréal, La Presse, 1980, , . Selon le motif, le fil de chaîne vient relayer le brin-trame qui retourne à la chaîne à son tour. L'artisan produit alors un relais (ou crochet)Monique Genest-LeBlanc, « Une jolie cinture à flesche ». Sa présence au Bas-Canada, son cheminement vers l'Ouest, son introduction chez les Amérindiens, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2003, , . Les deux fils qui sont impliqués dans cette substitution prennent alors le rôle de l'autre : le fil de trame redevient un fil de chaîne et le fil de chaîne devient le fil de trame. C'est ce relais qui distingue la technique du fléché et qui permet à l'artisan de continuer le rang tout en formant le motif de flècheL'Association des artisans de ceinture fléchée de Lanaudière inc., Histoire et origine de la ceinture fléchée traditionnelle dite de L'Assomption, Québec, Septentrion, 2014, , . Au cours de la confection, l'artisan peut tourner ou non sa pièce et travailler main gauche, main droite, afin de rapporter le motif également de chaque côté.

Utilisation artistique du fléché Depuis les années 1970, des artistes utilisent la technique du fléché dans la création d'œuvres d'art textiles. C'est le cas de Monique Genest LeBlanc et Maurice Leduc, entre autres, qui réalisent des tapisseries murales. En , le magazine Décormag recense «des fléchés» exposés par l'artisane Suzanne Galaise à l'atelier du Bourg à Montréal. Suzanne Galaise était membre de la première Association des Artisans de ceinture fléchée du Québec. En 2023, Catherine Lessard, artiste du fléché de Québec et lauréate en 2022 du Prix du patrimoine de la Ville de Québec, catégorie «Porteurs de traditions», met sur pied l'exposition solo Grandeur nature/Grandeur humaine, où diverses pièces fléchées de grand format ou de nature installative sont mises à l'honneur.

Terminologie

Tissage et tressage Au Québec, deux termes sont utilisés pour décrire la nature de la technique du fléché. D'une part, certains artisans désignent le fléché comme un «tissage» aux doigts. Ceux-ci s'appuient principalement sur le fait que, dès le départ, le fléché est séparé en deux nappes, contrairement au tressage (où les fils s'entrecroisent entre eux sans aucune trame), les fils de chaîne du fléché conservent leur position verticale. Dans le contexte du tressage, il n'y a pas de fil de trame comme dans le tissage, qui change d'orientationMonique Genest-LeBlanc, « Une jolie cinture à flesche ». Sa présence au Bas-Canada, son cheminement vers l'Ouest, son introduction chez les Amérindiens, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2003, , .

D'autre part, certains préfèrent employer le terme «tressage» aux doigts. Ces derniers s'appuient sur les études d'autrices anglophones, telles que Irene Emery, Noémi Speiser ou Dorothy K. Burnham, lesquelles ont étudié des pièces de textiles anciens. L'expression «tressage» insiste sur le changement de direction des fils et qui entraîne leur entrelacement en oblique, quand les fils s'entrecroisent entre euxL'Association des artisans de ceinture fléchée de Lanaudière inc., Histoire et origine de la ceinture fléchée traditionnelle dite de L'Assomption, Québec, Septentrion, 2014, , .

Flécherand et flécheur Au Québec, il existe deux termes pour désigner l'artisan pratiquant la technique du fléché : flécherand et flécheur (au féminin flécherande et flécheuse). Depuis 2009, le terme flécherand, créé à partir du verbe flécher du linguiste Jacques Laurin en 1973, est reconnu par l'Office québécois de la langue française.

Histoire

Les plus anciennes traces écrites répertoriant le fléché, ou du moins le geste unique créant le motif à flèches qui le distingue, datent de la fin du . D'autres sources plus tardives, datant du , témoignent d'un intérêt plus marqué pour la ceinture fléchée. La multiplication des artisanes dans la région du Grand Assomption au cours de cette époque, notamment due aux demandes de la Compagnie de la Baie d'Hudson et de la Compagnie du Nord-Ouest fusionnées en 1821, traduit ainsi une période d'âge d'or pour le fléché, au XIXe siècle.

Puisqu'il n'existe pas de manuel ou de traité particulier sur le fléché ayant été écrit à l'époque, et que les principales sources l'évoquant ne se contentent que de l'associer aux habits des Canadiens français, il est assez difficile d'en retracer précisément les origines. Au sein des multiples hypothèses qui ont été formulées à cet égard, il semble que celle voulant faire du fléché un syncrétisme des savoir-faire autochtone et canadien soit la plus admise par la communauté scientifique.

Différentes hypothèses

Origines françaises En 1958, Jean-Marie Gauvreau, en constatant des similarités dans le tissage dans les régions de Lanaudière et de Charlevoix (assez éloignées l'une de l'autre), émet l'hypothèse qu'une technique primitive de tissage aux doigts aurait été importée de la France. En 1970, l'artiste et réalisateur Jean Palardy trouve des ceintures à chevron datant des s dans la région française de Guérande. Selon Palardy, la technique de tissage aux doigts de cette région aurait alors été introduite au Canada par les immigrants français pour ensuite être transformée en fléché. Plus tard, l'ethnohistorien Robert-Lionel Séguin répertorie en France une ceinture et une cravate qu'il associe au motif de la flècheSuzanne Marchand, Rapport final: La pratique du fléché au Québec, Québec, Gouvernement du Québec, 2011, , . Les observations faites par l'ethnologue Monique Genest LeBlanc corroborent l'idée selon laquelle le fléché créé au Bas-Canada tire ses origines du motif du chevron, également présent sur les plus anciennes ceintures de laine portées par les habitants canadiensMonique Genest-LeBlanc, Introduction de la ceinture fléchée chez les Amérindiens: création d'un symbole de statut social (thèse de doctorat en ethnologie), Québec, Université Laval, 1996, , . Pour l'ethnologue, ce motif de chevron, qui serait antérieur au motif dit de la flèche, est un motif universel entre autres retrouvé au Japon au .

Origines autochtones Pour plusieurs communautés autochtones et certains experts, comme , le fléché serait avant tout un savoir-faire autochtone transmis aux colons français. Burnham avance ainsi que certains artéfacts autochtones présentent une technique semblable au fléché, qui reprend la technique de liaison et l'enchaînement de brins en diagonale. Outre la présence du tressage dans les communautés huronnes et iroquoises, les études du botaniste Pehr Kalm, qui insistent sur les divers emprunts culturels autochtones par les Canadiens nourrit cette théorie. Dans le même ordre d'idées, selon Maurice Leduc, qui considère qu'en réutilisant la technique de tressage autochtone et en l'adaptant au motif du chevron, les Français auraient mis au point la technique du fléché. Selon l'artisan Pierre Bélanger, qui s'appuie sur le nom des ceintures fléchées des musées (souvent autochtone), l'introduction de la laine au Canada aurait incité les communautés autochtones à produire des ceintures fléchées, qui auraient par la suite été vendues aux Français. Pour certains autochtones, le port de la ceinture fléchée par d'anciens chefs de tribus, notamment reporté sur le tableau d'Henry D. Thielke intitulé Les chefs hurons de Lorette (1838), a fait croire que le fléché ait été inventé par les Premières Nations.

Cette théorie est cependant contestée par plusieurs spécialistes, dont l'ethnologue Monique Genest LeBlanc et l'anthropologue Marius Barbeau, celui-ci qui, dans les années 1940, considère que les ceintures fléchées retrouvées au sein de communautés autochtones auraient en fait été offertes par les Français lors du commerce des fourrures. Au cours des années 1990, plusieurs artisans comme Marie-Berthe Guibault Lanoix étudient les ceintures fléchées de musées (dites autochtones) et constatent que celles-ci datent du , ce qui confirme la théorie de Marius Barbeau, à l'instar de l'ethnologue Monique Genest LeBlanc et de Yvette Michelin, flécherande ayant effectué de nombreuses recherches depuis 1957 dont elle a publié des extraits en 2015 .

Origines acadiennes