La bataille d'El Fasher a lieu dans le contexte de la guerre civile soudanaise opposant depuis 2023 les Forces armées soudanaises (FAS) commandées par le général et chef de l'État de facto, Abdel Fattah Al-Burhan, aux Forces de soutien rapide (FSR) commandées par le général Mohamed Hamdan Dogolo. Elle se termine par la prise de la ville par les FSR le à la suite d'un siège de dix-huit mois, ce qui permet au général Dogolo est de contrôler les cinq capitales du Darfour.
Carrefour entre le Soudan, le Tchad et la Libye, peuplée d'environ d'habitants avant la guerre, El Fasher est attaquée dès les premiers jours du conflit qui débute le . Le , les États-Unis imposent aux belligérants un cessez-le-feu divisant la ville en deux (les FAS occupant des positions à l'ouest et les FSR à l'est), mais celui-ci vole en éclats le . Une relative accalmie y perdure néanmoins les mois suivants, les combats se déroulant principalement à Khartoum, ainsi que dans les États soudanais du Darfour du Sud, du Darfour-Oriental et d'Al Jazira. À l'offensive, les FSR élargissent considérablement leur contrôle du Soudan, tout en multipliant les exactions à l'encontre des populations des territoires conquis où ils appliquent une politique de la terre brûlée. En réaction, deux groupes armés du Darfour qui étaient restés neutres depuis le début de la guerre, le Mouvement pour la justice et l'égalité et l'Armée de libération du Soudan, se rallient à l'armée soudanaise.
Au début de l'année 2024, le général Dogolo, galvanisé par ses victoires, masse des troupes à El Fasher, dernière capitale du Darfour à échapper à son contrôle, sous le commandement de son frère . En supériorité numérique avec au moins , contre du côté de l'armée et ses alliés, les FSR reçoivent en plus des renforts de mercenaires africains et colombiens, ainsi qu'une importante aide matérielle en armes et en munitions des Émirats arabes unis. La population d'El Fasher, appartenant majoritairement à l'ethnie Zaghawa persécutée par les FSR (nommées à l'époque « janjawid ») lors du génocide du Darfour, doit se ranger du côté de l'armée, ou fuir. Après plusieurs assauts infructueux, les paramilitaires encerclent complètement la ville. L'armée soudanaise, étant la seule à disposer d'avions de combat, multiplie les frappes aériennes pour tenter de briser le blocus et les lignes d'approvisionnement ennemies. Mais les forces assiégeantes comme celle défendant la ville tiennent leurs positions.
Lorsqu'en , le général Al-Burhan parvient à reprendre Khartoum, le Soudan se retrouve divisé en deux, l'est et le centre contrôlés par les Forces armées soudanaises, et l'ouest contrôlé les Forces de soutien rapide. Alors que la ligne de front se stabilise le long d'une « frontière » traversant le Soudan du nord au sud, El Fasher devient l'épicentre de la guerre civile et le théâtre d'affrontements de plus en plus fréquents et meurtriers.
En , seuls de la ville échappent encore aux assaillants, où se concentrent selon les estimations de à assiégés depuis plus de . Des dizaines de personnes meurent quotidiennement de faim, du manque de soins, des tirs et des bombardements, tandis que l'ONU et des organisations humanitaires alertent sur les risques d'un massacre si El Fasher est prise par les FSR. Des témoignages révèlent que les paramilitaires profitent de la crise humanitaire qu'ils ont eux-mêmes provoquée pour racketter des personnes voulant fuir, tandis que d'autres sont exécutées s'ils les soupçonnent de liens avec l'armée. Fin septembre et début octobre, l'armée soudanaise largue par avion des vivres et des munitions sur la ville, mais ces ravitaillements, destinés aux soldats, n'impactent pas les souffrances de la population. Parallèlement, des renseignements américains rapportent que les Émirats arabes unis accélèrent, via la Libye, leurs livraisons d'armes et de munitions aux FSR en vue d'un assaut décisif.
Le , les paramilitaires investissent le quartier général de l'armée, qui ne communique pas sur la situation, tandis qu'un porte-parole de la résistance civile affirme que cela ne signifie pas que la ville est prise. Le lendemain, le général Al-Burhan reconnaît toutefois que la ville est tombée aux mains de ses ennemis et que les forces gouvernementales l'ont quittée. Les jours suivants, les prévisions tragiques de l'ONU sont confirmées par des massacres qui font plusieurs milliers de victimes.
En raison de sa durée, de sa brutalité, et de sa valeur stratégique pour les deux camps, la bataille d'El Fasher est comparée par la chercheuse soudanaise Kholood Khair à celle de Stalingrad.
Contexte Guerre au Darfour de 2003 à 2020
Pendant une grande partie de la guerre au Darfour, El Fasher est contrôlé par l'armée soudanaise et les Janjawid, bien que les rebelles aient occupé des positions dans le lointain Djebel Marra. La ville a souvent été un lieu de négociations, des réunions ayant eu lieu en 2010 et le Document de Doha pour la paix au Darfour y ayant été signé en 2013. Malgré cela, des combats ont encore lieu occasionnellement dans la ville, entre rebelles, MINUAD, l'armée soudanaise et les Janjawid.
La guerre au Darfour prend fin grâce à la révolution soudanaise qui évince Omar El-Bechir en 2019. Le , les parties belligérantes signent l'. Cependant, les affrontements se sont poursuivis sporadiquement, et les pillages, les raids et les batailles résultant de conflits territoriaux ou ethniques se sont poursuivis en . Lors de ces attaques, des dizaines de personnes ont été tuées, et les forces de sécurité du Darfour du Nord et l'armée soudanaise ont souvent été incapables de stabiliser la situation. En , des pillages et des violences se sont produits autour de l'ancienne base des Nations unies dans la ville, qui était utilisée à des fins logistiques par la MINUAD.
Guerre civile soudanaise depuis 2023
À la suite de la révolution soudanaise, un gouvernement intérimaire est mis en place, dirigé par Abdallah Hamdok, un économiste et ancien haut fonctionnaire de l'ONU. Mais les forces armées soudanaises restent dirigées par des officiers de l'ancien régime, qui s’attribuent des postes clés au sein de ce nouveau gouvernement, craignant de perdre leurs privilèges et de rendre des comptes pour leurs crimes s'ils renoncent à leur influence sur le pouvoir politique. En , un coup d'État militaire est mené par les généraux à la tête des deux principales forces armées du pays, Abdel Fattah al-Burhan devenu chef des forces armées soudanaises, et Mohamed Hamdan Dogolo, chef des FSR. Le général al-Burhan prend la présidence du pays et s'octroie les pleins pouvoirs, tandis que le général Dogolo en prend la vice-présidence.
Après avoir brutalement mis fin à la transition démocratique en cours depuis deux ans au Soudan, les deux putschistes se retrouvent en concurrence pour imposer leur autorité politique et militaire, mais aussi économique sur le pays. Alors que l'armée soudanaise accapare les quatre cinquièmes du budget de l’État, les FSR prennent le contrôle de plusieurs mines d'or au Soudan (celles du Darfour produisent pour plus de d'euros par an), tandis que leur mission de mercenariat au Yémen au service de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite leur apporte une expérience militaire et une importante source de revenus. Selon l'analyste géopolitique Clément Molin, la situation politico-militaire au Soudan est alors comparable au piège de Thucydide : à mesure que les FSR croissent en effectifs, puissance et mobilité, l'armée soudanaise, après avoir bénéficié de leur collaboration pour son coup d'État et la répression d'opposants, se sent menacée par une puissance rivale. En conséquence, Abdel Fattah al-Burhan ordonne l'intégration des FSR dans l'armée soudanaise (et donc sous son commandement) dans un délai de deux ans, ce que Mohamed Hamdan Dogolo refuse s'il n'obtient pas une place dans l'état-major à la hauteur de son ambition et de l'influence politique et militaire qu'il souhaite conserver.
Le , la tension monte d'un cran lorsque les FSR se déploient avec des blindés et des armes lourdes près des villes de Khartoum et de . La guerre éclate de facto le lorsqu'elles attaquent l'aéroport international de Khartoum, le palais présidentiel et plusieurs casernes militaires à proximité. Les deux belligérants semblent certains de pouvoir l'emporter rapidement, ce qui précipite la guerre qui se propage dans une grande partie du Soudan : elle atteint El Fasher dès les premiers jours.
Forces en présence Comptant environ soldats, l'armée soudanaise est renforcée par le ralliement en novembre 2023 du Mouvement pour la justice et l'égalité et l'Armée de libération du Soudan.
Les Forces de soutien rapide commandées par , sont en supériorité numérique avec au moins lorsqu'elles commencent à assiéger la ville en mai 2024. Les paramilitaires reçoivent en plus des renforts de mercenaires originaires de pays africains frontaliers du Soudan, mais aussi de plusieurs centaines d'anciens soldats colombiens du bataillon « Desert Wolves ». Ces derniers, formés, entraînés, et aguerris par leur participation au conflit armé colombien, sont recrutés et rémunérés par les Émirats arabes unis, et commandés au Soudan par le colonel Alvaro Quijano. Leur expérience dans le pilotage des drones et dans les systèmes d'artillerie s'avère cruciale et décisive pour cette bataille'.
La bataille
2023
Début de la guerre civile et des combats à El Fasher Dès le , des affrontements éclatent à El Fasher. Le 17, des attaques meurtrières ont eu lieu dans le quartier d'El Jama. L'électricité est coupée dans la ville, et le marché principal et le marché aux bestiaux sont détruits, tandis que l'aéroport est fermée.
L'ONG Médecins sans frontières annonce que 136 personnes blessées ont été amenées dans ses installations à El Fasher, bien qu'il devienne de plus en plus difficile de les soigner. L'organisation affirme également que de nombreux blessés étaient des civils touchés par des balles perdues. Des témoins affirment à Al Jazeera, que les deux camps ont subi des pertes, mais les FSR en ont subi davantage, tandis que des dizaines de corps sont abandonnés dans les rues. Un citoyen indien est tué par une balle perdue. Médecins sans frontières annonce qu'au , plus de 44 personnes ont été tuées et 279 blessées. Le Syndicat des médecins soudanais déclare neuf tués et 36 blessés hospitalisés en ville. MSF et le Syndicat des médecins soudanais déclarent alors que leurs stocks de matériel leur laissent à peine trois semaines d'autonomie.
Le camp de réfugiés d'Aobu Chouk, qui abrite plus de déplacées, est incendié fin avril, ainsi que le marché principal d'El Fasher.
Cessez-le-feu Le , les commandants des FSR et des FAS s'accordent sur un cessez-le-feu de trois jours, négocié par le Comité civil des bons offices. Selon les termes de l'accord de cessez-le-feu, les FAS occuperaient des positions à l'ouest de la ville et les FSR se tiendraient à l'est, tandis que le centre d'El Fasher serait démilitarisé et placé sous l'autorité de la police. Les quartiers et les sièges des organisations internationales seraient confiés à des mouvements rebelles tels que les restes du JEM et de l'ALS, tous deux signataires de l'Accord de paix de Djouba. La trêve est prolongée le pour une durée indéterminée.
Reprise des combats Le , Minni Minnawi, gouverneur du Darfour-Occidental, revient avec ses troupes à El Fasher après l'échec des négociations à Khartoum. Le 12, le cessez-le-feu est interrompu et les affrontements reprennent. Cependant, le , des groupes et des signataires de l'Accord de Djouba, ainsi que les cinq gouverneurs des États du Darfour, créént une et déploient des troupes dans la ville pour rétablir la trêve. Des combats reprennent à El Fasher, mais ceux-ci sont limités par les dispersion des FSR au Darfour. Ces derniers concentrent leurs efforts vers à l'ouest et au sud faisant peu à peu converger leurs troupes vers El Fasher au fur et à mesure leurs conquêtes.