Le drag en France est aussi ancien que la culture LGBT : d'abord limité aux cabarets tels que Madame Arthur et le Carrousel, les spectacles de travestissement se diffusent au cours de la seconde moitié du XX siècle, au point de connaître un premier âge d'or au tournant du XXI siècle. La pratique drag devient alors beaucoup plus confidentielle mais aussi beaucoup plus engagée politiquement, avec la création des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, avant de redevenir populaire dans les années 2010, accompagnant le succès de RuPaul's Drag Race et de Drag Race France. Cette popularité a un effet ambivalant, créant de nouvelles opportunités économiques pour les artistes tout en se focalisant sur les aspects du drag les plus spectaculaires mais les moins politiques.

Histoire

Les origines : le cabaret travesti et trans (début du XX siècle) vignette|upright|Bal des Incohérents, Folies Bergère, lors du Carnaval de Paris. Dessin de Paul Eugène Mesplès dans Le Monde illustré du 31 janvier 1891Il est difficile de tracer exactement les contours du début du drag, en France comme ailleurs, puisque que le travestissement et le spectacle sont des traditions plus anciennes que l'utilisation du terme « drag » en contexte français et que les artistes drag revendiquent des filiations avec des pratiques anciennes : ainsi, Nicky Doll place le début du drag français avec le chevalier d'Eon et plus généralement le grand rafinement esthétique de la cours de Versailles, la journaliste Apolline Bazin avec le vaudeville et le journaliste Sofian Aissaoui avec le cabaret.

Ainsi, si la culture drag stricto sensus naît aux États-Unis et gagne en particulier en popularité dans les années 1980, la France connaît tout au long du des formes de travestissement théâtralisé, que ce soit dans la culture cabaret du Paris du début du siècle ou par les actions des Mirabelles et des Gazolines dans les années 1970... Dans cette culture cabaret, en particulier au Madame Arthur, au Carrousel, se mêle le travestissement aux premières visibilités de femmes transgenres en FranceMaxime Foerster met en garde contre la confusion existant, dans de nombreuses sources, entre les performances de femmes trans et celles d'hommes travestis... Un autre cabaret, le Elle et Lui, vise quant à lui un public lesbien, et s'y mêlent femmes travesties, lesbiennes masculines et hommes trans. La loi de 1949 interdisant aux artistes de cabaret de se produire avec des perruques, des faux seins, des robes ou des chaussures à talons fait que les femmes trans se retrouvent à avoir plus d'opportunités de travail que les hommes travestis.

Les reines et les tantes : des années 1950 aux années 1970 vignette|Michou, directeur du cabaret éponyme et figure du spectacle de travestis français de la seconde moitié du .|gauche Le passage de « travesti » à « drag queen » se fait au cours de la seconde moitié du , par l'intermédiaire de « reine », terme utilisé à la fois pour désigner un homme homosexuel et comme partie récurrente des noms des personnages de drag : ainsi, Jean Genet, dans son œuvre, crée les personnages de la « Reine de Roumanie » et de la « Reine-Oriane ».. Le changement permet aussi d'affranchir le vocabulaire de l'identité de l'artiste : un travesti est forcément un homme, tandis qu'une drag queen peut être une femme, telle que La Briochée, drag queen et femme trans..

À la suite du succès de La Cage aux folles dans les années 1970, Alain Marcel décide de créer la comédie musicale Essayez donc nos pédalos afin de peindre un portrait plus fidèle et collectif de la réalité de l'homosexualité masculine et de la transidentité via un spectacle de travestissement.. La pièce devient culte et est représentée des centaines de fois en France, mais aussi au Canada, en Belgique et en Suisse.. La troupe Les Mirabelles fait elle-aussi des spectacles de travestissement au cours des années 1970, que Frédéric Martel décrira plus tard comme des drag shows..

Premier âge d'or des drag queens : années 1980 et 1990 vignette|upright|Soeur Innocenta, des soeurs de la perpétuelle indulgence, à la marche des fiertés de Paris 2007 Si des cabarets travestis continuent à exister dans la seconde moitié du , dont le plus célèbre est le cabaret Michou de Montmartre., le développement du drag des années 1980 et 1990, en particulier à Paris, correspond à l'esprit libertaire qui règne alors dans le monde dans la nuit : les drags queens s'organisent avec leur réseau local d'amis coiffeurs, stylistes... puis se présentent aux soirées gays de la capitale : Mercedes aux soirées French Kiss du Palace, Tyra et Tonya au Banana Café, La Chose au Gibus.. Le très grand succès du film Priscilla, folle du désert, sorti en 1994, provoque une explosion de la popularité des drag queens : celles-ci peuvent recevoir jusqu'à 1500 francs par soirée et sont invitées à la télévision ; le groupe Sister Queen crée le titre Let me be a Drag queen et Mylène Farmer chante Sans contrefaçon en concert avec des danseurs en drag..

Le drag de cette époque est fait avec peu de moyens et les artistes s'approvisionnent dans les sex-shops de Pigalle.

La sortie de Trouble dans le genre, où Judith Butler utilise l'exemple de la drag queen pour théoriser la performativité du genre, correspond à un virage où le drag prend un aspect plus directement politique : ainsi, les sœurs de la Perpétuelle Indulgence, groupe militant international présent en France depuis 1991, sont présentes à toutes les marches des fiertés françaises. Chez les Sœurs, comme chez les drag queens des années 1990, les questions de la visibilité et de la lutte contre le VIH sont centrales à la pratique drag. En 1994, Marianne James crée la comédie musicale L'Ultima Récital, où elle incarne la drag queen Ulrika von Glott, une diva nazie ; ce personnage lui sert notamment à dénoncer la montée de l'extrême-droite en France, en particulier du Front national.. En raison de la forte corpulence d'Ulrika, de son « langage châtié » et de sa popularité auprès du public gay et donc d'une confusion entre la pratique drag et le travestissement, des rumeurs circulent qu'Ulrika est en réalité jouée par un homme. Cette visibilité n'est pas bien vue de toutes les personnes homosexuelles : des hommes gays, dans une optique d'homonormativité, reprochent ainsi aux drag queens de donner une image caricaturale et efféminée de l'homosexualité.

Toutefois, cette augmentation de la popularité des drag queen provoque un essoufflement du marché : de plus en plus de personnes s'investissent dans le drag, en réalisant parfois gratuitement des spectacles, provoquant un effondrement du cachet des artistes. Des spectacles, destinés à de riches hommes hétérosexuels, utilisent ainsi des artistes drag pour les soumettre à l'homophobie de ce public. Plusieurs drag queen profitent de cette période de faibles revenus pour arrêter temporairement les spectacles afin de réaliser leur transition.

Apparition des drag kings au début des années 2000 Apparue en France au milieu des années 1990, la scène drag king reste dans le pays assez limitée par rapport à ce qu'elle peut être à Londres ou aux États-Unis.. Le premier atelier drag king en France a lieu à Paris en La date de juin 2001 est également avancée par Victor Marzouk . à l'initiative de Paul B. Preciado, assisté de Victor Marzouk en qualité de « ». Inspirés par le travail de Diane Torr et Del LaGrace Volcano, qu'ils invitent d'ailleurs en Europe durant cette période, ils animent des ateliers ensemble jusqu'en , en France ainsi qu'en Espagne et en Italie. De ces ateliers naissent d'autres drag kings, parmi lesquels, à Bourges, en 2003, le groupe de hip-hop des Kings du Berry, composé de King Eric, Bruno, Dev', Vlad (l'empaleur), King Romain et Lucien. Participent alors également à la scène drag king française Sam Bourcier, Louis(e) de Ville et Camille Delalande à Paris, Rachele Borghi et Arnaud Alessandrin à Bordeaux. et Isabelle Salem Diego Sentis à Lille (à partir de 2004).

Les ateliers drag king sont alors souvent liés au milieu lesbien et féministe, avec en 2004 la tenue d'un atelier drag king à Violette and Co suivi d'un défilé à Cineffable. Cette inclusion est parfois conflictuelle : avec des demandes d'exclure les drag kings, accusés de propager la masculinité toxique, d'évènements culturels ou festifs lesbiens.

Chriss Lag consacre dans les années 2010 deux documentaires aux drag kings de France, le premier spécifiquement à Louis(e) de Ville, portrait d’une bad girl !, le suivant, Drag Kings, plus généraliste.

Renaissance dans les années 2010 et 2020 vignette|upright|Cookie Kunty au dragathon Paris, le 14 avril 2019. Elle porte une tenue inspirée d'un costume de scène de Madonna réalisé par Jean-Paul Gaultier, qui servira aussi d'inspiration au premier défilé de la saison 1 de Drag Race France.

La scène française de la culture drag renaît ensuite grâce à la visibilité que permet l'émission RuPaul’s Drag Race, diffusée en France par Netflix à partir de 2014.. En 2020, Nicky Doll est la première drag queen française à y participer, permettant une médiatisation plus importante de l'univers des drag queens en France... Certaines chaines de télévisions, telles qu'Arte ou Canal+ proposent des programmes originaux avec des artistes drag françaises, mettant ainsi en lumière les drag queens venues d'ailleurs que des hauts lieux du drag français (Lille, Paris ou Lyon), permettant ainsi le développement de la scène drag sur une plus grande partie du territoire, en particulier Toulouse, Bordeaux et Marseille.. Ce développement vient aussi d'un besoin de la communauté LGBT+ de proposer une visibilité forte, en réaction à la place médiatique prise par La Manif pour tous ; d'une manière plus complexe, il s'agit aussi d'un besoin d'avoir des espaces festifs, positifs, afin de ne pas limiter la sociabilité LGBT+ aux manifestations, que ce soit pour le mariage pour tous ou l'ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples lesbiens.

La diffusion de la culture drag s'accompagne de son institutionnalisation : des municipalités, telles que Bordeaux, financent des spectacles drag lors du mois des fiertés.

La pratique drag des années 2010 est aussi politisée autour de la théorie queer, en particulier de la notion de performance de genre : Teresa de Lauretis, Judith Butler ou le Français Sam Bourcier sont invoqués par les drag queens comme des références et, réciproquement, les drag queens qui commencent le drag par jeu du travestissement trouvent dans le milieu une circulation d'idées politiques qui influencent ensuite leur pratique. Ces idées sont ensuite partagées à un public plus large, par l'organisation de lectures DragQueer.

Le renouveau du drag se fait autour d'artistes jouant le rôle de drag mother, qui aident les artistes débutant à se consistuer un réseau et à perfectionner leur art : Cookie Kunty joue ce rôle à Paris, Crystal Chardonnay à Lille, Miss Martini à Marseille.

Depuis Drag Race France (2022-)

Démocratisation du drag upright|vignette|Keiona, gagnante de la saison 2, aux côtés de Nicky Doll, présentatrice, lors de la tournée 2023 de Drag Race France aux Folies Bergère