La grève des casseroles (ou boycott des cours ménagers obligatoires pour jeunes filles) est un mouvement social organisé par un groupe de gymnasiennes et d'apprenties de Bienne, dans le canton de Berne, entre 1979 et 1982. En boycottant les cours ménagers obligatoires pour les jeunes filles, elles visent à supprimer l'obligation de suivre ces cours et à les rendre mixtes.
Présentation thumb|L'historienne Maïté Girardin et Eveline Pheulpin, l'une des protagonistes de la grève des casseroles en juin 2023. En 1952, un arrêté du Grand Conseil bernois rend obligatoire un cours ménager postscolaire pour toutes les filles du canton âgées de 16 à . Le cours a lieu lors de la pause estivale et dure généralement . Pour l'année scolaire 1979-1980 cette obligation concerne jeunes femmes alémaniques et 476 romandes dans le canton de Berne. Parmi elles, 115 alémaniques et 119 romandes doivent suivre ce cours dans la ville de Bienne,Geschäftsbericht - Rapport de gestion de la ville de Bienne, Bienne, 1979.
En , dix jeunes filles décident de boycotter le cours ménager à la rentrée de septembre et publient leurs revendications dans une lettre ouverte. Elles réunissent et déposent une pétition auprès du gouvernement bernois. Malgré leur procès ainsi que l'amende qui leur est infligée à la suite du boycott, deux autres volées de boycotteuses prennent la relève lors des rentrées 1980 et 1981, et d'autres régions de Suisse rejoignent le mouvement. Finalement, les autorités cantonales bernoises réorganisent les plans d'étude et rendent les cours d'économie familiale obligatoires aussi pour les garçons dès 1984.
Les événements Dates clés du mouvement +DateÉvénementLe comité contre le cours ménager est créé.Une lettre ouverte est publiée pour annoncer le boycott du cours ménager de 1979.Février-août 1979Plusieurs motions et questions sur les cours ménagers sont déposées au Grand Conseil bernois.Le boycott commence, accompagné d'une manifestation de solidarité à Bienne. Une pétition comportant est déposée auprès du gouvernement bernois.En réponse à la pétition, le gouvernement bernois déclare que les boycotteuses devraient être sanctionnées conformément à la loi en vigueur pour leur refus de suivre les cours, en attendant une éventuelle modification de celle-ci.Les boycotteuses sont convoquées pour un premier interrogatoire devant le président du Tribunal de première instance.Un comité de soutien qui rassemble diverses organisations politiques est mis en place.Une manifestation en soutien aux boycotteuses a lieu dans la ville de Bienne.Les boycotteuses sont jugées et condamnées par le Tribunal de première instance à une amende de et à des frais de chacune.Septembre 1980Une deuxième volée de boycotteuses refuse de suivre les cours à la rentrée.Une lettre ouverte est publiée dans laquelle les boycotteuses annoncent leur détermination à ne pas renoncer.Dans le Jura, un comité d'action contre les cours ménagers voit le jour en réponse à la peine de prison infligée à une jeune boycotteuse.Le nouvel alinéa 2 de l'article 4 de la Constitution fédérale selon lequel est accepté en votation populaire.Juillet 1981Le boycott s'étend à Zurich, avec un nombre croissant de personnes qui choisissent de participer à cette action de protestation.Septembre 1981Une troisième volée de boycotteuses refuse de suivre le cours à Bienne.Février 1982Les boycotteuses de la deuxième volée se voient imposer une amende de chacune.Le Grand Conseil décide d'abolir l'obligation des cours à partir du , cependant, les boycotteuses ne sont pas satisfaites de cette mesure.La deuxième volée de boycotteuses est jugée une seconde fois et acquittée lors du procès.
Origines du boycott Le , environ cinquante gymnasiennes et apprenties participent à la première réunion officielle contre le cours ménager obligatoire. À l'issue de celle-ci, un nouveau comité se forme. Il publie le communiqué de presse suivant :
"Non au cours ménager obligatoire.
Considérant que ce cours tend à renforcer l'oppression de la femme en la confinant dans son rôle de mère au foyer, des gymnasiennes et apprenties ont fondé un groupe dont le but est l'abolition de l'actuel cours ménager obligatoire.
Lors de la première séance publique organisée par notre groupe le 25 janvier 1979, les personnes présentes (plus d'une cinquantaine de filles) ont décidé de lancer une pétition exigeant de rendre le cours ménager mixte et facultatif.
Tout en saluant la déposition tout dernièrement d'une motion parlementaire au Grand Conseil bernois par le groupe « Demokratische Alternative » (motion ayant pour but d'inclure le cours actuel dans les heures scolaires tout en le rendant mixte), nous annonçons d'ores et déjà notre intention d'organiser le boycott du cours ménager 1979 ainsi que d'éventuellement faire recours au Tribunal fédéral en nous appuyant sur le fait que ce cours (n'existant pas dans la majorité des cantons) est incompatible avec l'article 4 de la Constitution fédérale garantissant l'égalité des droits entre l'homme et la femme."
Conformément à ce qui est mentionné dans ce communiqué de presse, le comité lance une pétition qui rassemble plus de deux mille signatures.
Liens avec les autres luttes et comité de soutien Le 8 mars 1980, à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, les boycotteuses publient un communiqué pour placer leur combat dans le contexte plus large de toutes les discriminations visant les femmes et faire le lien avec les autres luttes. Après un premier interrogatoire au tribunal, le groupe annonce la création d'un comité de soutien. Il est composé de plusieurs organisations et de deux conseillère nationales, Amélia Christinat et Ruth Mascarin.
Selon un article publié dans Les Nouvelles Annales Biennoises, l'avocate des jeunes filles en boycott, maître Catherine Zulauf, ainsi qu'un des membres du groupe, Caroline Strasser, soulignent que . Elle est pourtant .
Réponse du gouvernement bernois Dans sa réponse à la pétition déposée par le comité biennois, le Conseil-exécutif du canton de Berne souligne que des efforts sont faits pour améliorer le cours. Il rappelle aussi que boycotter le cours est contraire à la loi. En réaction, le comité publie un communiqué dans lequel il regrette que le gouvernement ne se soit pas prononcé sur la possibilité de rendre le cours mixte et facultatif. Le Conseil-exécutif inflige une amende aux membres du comité. Elles refusent de la payer tout en sachant qu'elles s'exposent à un procès.
Premier procès Deux jours avant leur procès, les boycotteuses organisent une conférence de presse. De nombreux médias suisses et internationaux y participent. Le lendemain, elles manifestent dans la rue .
Le procès se déroule le , en présence de plusieurs centaines de personnes. Sur les dix jeunes femmes qui ont boycotté le cours, sept seulement ont été dénoncées, dont trois sont absentes le jour du procès. Elles sont donc quatre à se présenter au tribunal. Leur avocate réclame l'acquittement, en s'appuyant sur l'article de la Constitution qui dispose que tous les êtres humains sont égaux devant la loi. Malgré cela, leur amende de est confirmée par le tribunal, à laquelle sont ajoutés pour chacune des prévenues.
Quelques jours plus tard, le comité publie un communiqué pour expliquer qu'il renonce à déposer un recours contre la décision du tribunal, afin de concentrer ses efforts sur la suite du combat.
Deuxième volée de boycotteuses Lors de la rentrée de , un deuxième groupe de jeunes femmes décide de poursuivre la lutte pour le cours mixte et facultatif. Le même mois, l'Association suisse pour le suffrage féminin paye l'amende et les frais de justice des premières boycotteuses. En plus du soutien financier bienvenu, le mouvement gagne par là le soutien et la reconnaissance d'organisations institutionnalisées et de personnalités reconnues.
En décembre de la même année, quelque 150 manifestants protestent à Berne contre l'école ménagère obligatoire.
Abrogation de l'arrêté de 1952 Le , le Grand conseil bernois décide après de longs débats d'abroger l'arrêté de 1952 qui rend les cours ménagers obligatoires pour toutes les filles âgées de 16 à . Cependant, le parlement cantonal laisse aux communes la possibilité de rendre les cours ménagers obligatoires pour les jeunes filles qui vivent sur leur territoire. Les boycotteuses ne sont pas satisfaites par cette décision. Elles réclament encore un cours mixte et facultatif.
L'Organisation pour la cause des femmes recourt contre l'arrêté du gouvernement bernois devant le Tribunal fédéral. Elle estime qu'il est contraire à la Constitution, puisqu'il laisse aux communes la possibilité de rendre les cours ménagers obligatoires pour les filles. En , le Tribunal fédéral décide que le recours est irrecevable. Il estime que seules des personnes domiciliées dans les communes ayant introduit l'obligation de suivre les cours seraient légitimées à recourir contre cette décision, mais aucune commune n'a introduit une telle obligation.
Deuxième procès En 1982, la deuxième volée de boycotteuses est condamnée à une amende de chacune. Les jeunes filles contestent l'amende et leur procès au tribunal de district de Bienne s'ouvre le . L'avocate des boycotteuses, maître Catherine Zulauf, avance que l'arrêté cantonal du , qui a mis fin aux cours obligatoires à partir du , devrait s'appliquer au boycott de 1980 en vertu du principe de la lex mitior. Elle plaide également que l'obligation des cours ménagers est contraire à la Constitution depuis que l'article 4 a été révisé en 1981. Le juge, Hans Stöckli, décide d'acquitter les jeunes filles, qui doivent cependant payer les frais de procédure ( chacune).
Cours d'économie familiale mixtes Après l'abrogation de l'arrêté de 1952 par le Grand conseil bernois le , la Direction de l'instruction publique du canton démarre un travail de réorganisation des cours ménagers. Dès 1984, les nouveaux plans d'études prévoient que . En , un député agrarien dépose une motion au Grand conseil bernois, dans laquelle il s'oppose à l'obligation pour les garçons de suivre des cours d'économie familiale. En réponse à la motion, le gouvernement cantonal explique notamment et que l'obligation pour les garçons de suivre ces cours souligne . La majorité du Grand conseil rejette la motion.
Réactions des médias et du corps enseignant Quelques jours après la publication du premier communiqué de presse du comité, le Journal du Jura publie un article sur le sujet. L'auteur de l'article souligne les difficultés rencontrées par certaines apprenties pour se libérer afin d'assister au cours et le risque de devoir payer une amende de pour toute personne qui ne s'y présente pas.
Le ou la journaliste remarque que cet enseignement est sujet à des critiques depuis un certain temps et souligne que bien qu'il permette d'acquérir des connaissances utiles, il est :entièrement basé sur le schéma classique selon lequel la femme est la seule responsable du ménage et de toutes les tâches qu'il engendre [...]. Il n'y a pas de place pour l'homme en dépit du courant actuel qui tend à lui faire jouer un rôle jusqu'ici exclusivement réservé aux femmes.L'auteur s'interroge ensuite sur la forme à donner à ces cours, à savoir s'ils devraient être mixtes et facultatifs, comme le demandent les boycotteuses, ou intégrés à la scolarité obligatoire, comme c'est le cas dans le canton de Neuchâtel. Il souligne également que le Grand Conseil bernois examinera prochainement deux interventions parlementaires sur le même sujet.
De nombreux autres médias prennent contact avec les boycotteuses.