En psychologie, la perception de la maîtrise, ou maîtrise perçue (en anglais perceived control), est la représentation qu’un individu se forme de son propre pouvoir d’action — sur lui-même, sur son état intérieur (émotions) ou sur les éléments de son environnement (lieux, personnes, objets, activités) —, indépendamment de l’étendue réelle de ce pouvoir. Ce concept se décline selon deux dimensions : la temporalité de l’objet de maîtrise, tourné vers le passé ou vers l’avenir, et la nature de cet objet, qu’il s’agisse d’un résultat, d’un comportement ou d’un processus.
Historique Avant l’essor du cognitivisme, la psychologie s’était largement recentrée sur l’observable, sous l’influence des travaux de Pavlov et d’autres physiologistes : l’étude objective du comportement — le béhaviorisme — avait gagné en légitimité en écartant la subjectivité du champ scientifique. À partir des années 1950, la révolution cognitiviste vient contester cette restriction et réintroduit les processus mentaux internes comme objet d’étude légitime. Cette réorientation favorise l’émergence de nouveaux champs de recherche consacrés à la représentation qu’un individu se fait de son propre pouvoir d’action, la poursuite d’objectifs et la motivation humaine acquérant alors une place centrale dans de nombreuses théories. En 1959, le psychologue américain Robert White propose la théorie de la « motivation par effectance », terme qu’il forge pour désigner la tendance innée à vouloir exercer une maîtrise efficace sur son environnement, c’est-à-dire à se sentir capable de comprendre une situation et d’y réagir de manière adaptée.
En 1966, Julian Rotter publie Generalized Expectancies for Internal versus External Control of Reinforcement [« Attentes généralisées relatives à la maîtrise interne versus externe du renforcement »], où l’expression « maîtrise perçue » (perceived control) apparaît pour la première fois. Cet apport marque durablement plusieurs disciplines : psychologie, sociologie, économie, santé. Dès lors, les recherches sur la perception de la maîtrise se scindent en deux courants principaux : le premier y voit l’expression d’un trait de personnalité stable, apparenté à l’autoefficacité et à la compétence ; le second l’appréhende comme un processus cognitif, façonné par des indices contextuels susceptibles d'être modifiés de façon systématique — cadre dans lequel s’inscrivent des notions comme l’illusion de maîtrise ou l'impuissance apprise.
Rotter résume ainsi les conséquences comportementales de cette conviction : l’individu persuadé de pouvoir orienter son propre destin prête davantage attention aux informations utiles pour guider son comportement futur, entreprend plus volontiers des démarches pour améliorer sa situation, accorde une importance particulière à sa compétence et à ses échecs, et résiste mieux aux tentatives d’influence subtile.
Qu’elle soit envisagée comme trait de personnalité ou comme processus cognitif, la perception de la maîtrise contribue ainsi au bon fonctionnement de l’individu.
Études fondatrices En 1975, Martin Seligman introduit le concept d’impuissance apprise : exposé de manière répétée à des événements sur lesquels il n’a aucune prise, un individu — ou un animal — finit par renoncer à agir, y compris lorsqu’une possibilité de maîtrise redevient accessible. Seligman observe ce phénomène chez des chiens soumis à une absence totale de maîtrise perçue, qui les conduit à la résignation ; il transpose ensuite ce modèle à l’humain, avançant l’hypothèse d’un lien entre déficit de perception de la maîtrise et développement de troubles tels que la dépression.
La même année, Ellen Langer met en évidence le phénomène inverse : l’illusion de maîtrise, tendance à surestimer sa propre capacité d’influence sur des événements en réalité déterminés par le hasard. Dans l’une de ses expériences fondatrices, des participants ayant eux-mêmes choisi leur billet de loterie le valorisent bien davantage que ceux à qui un billet a été attribué au hasard, alors que leurs chances de gain sont strictement identiques. Impuissance apprise et illusion de maîtrise donnent ainsi à voir les deux versants, par défaut et par excès, du décalage entre maîtrise réelle et maîtrise perçue.
Les travaux de Schulz et Hanusa portent plus spécifiquement sur le lien de causalité entre la capacité perçue à maîtriser sa propre vie et le bien-être psychologique et physiologique, au-delà de la simple corrélation entre ces deux facteurs. Dans une étude menée en 1978, des résidents d’une maison de retraite sont répartis entre deux situations : les uns peuvent choisir eux-mêmes le moment des visites d’étudiants qui leur sont rendues, les autres n’ont aucune prise sur cette organisation. Les premiers se déclarent en meilleure santé, tant physique que psychologique, que les seconds. Cette conclusion conforte la lecture de la maîtrise perçue comme processus cognitif, susceptible d’agir sur la santé et la motivation.
Dans ce cadre, l’autoefficacité — croyance en sa capacité à atteindre un but — constitue un facteur déterminant de l’efficacité de la maîtrise perçue : Blittner, Goldberg et Merbaum soutiennent en 1978 qu’un individu ne peut améliorer ses performances ou modifier son comportement que s’il croit d’abord en sa propre capacité de réussite.
Une étude de Sastry et Ross, menée en 1998, met en évidence des différences culturelles dans ce domaine : les personnes d’origine asiatique — qu’elles résident en Asie ou aux États-Unis — déclarent un niveau de maîtrise perçue plus faible que les autres, et n’établissent pas le même lien entre cette perception et leur bien-être psychique. Les auteurs y voient l’effet d’orientations culturelles distinctes : la culture occidentale valorisant l’individualisme et la réussite personnelle, ses membres seraient plus enclins à vouloir rester maîtres de leur fonctionnement et de leurs performances propres et, partant, à concevoir la perception de la maîtrise comme un trait de personnalité plutôt que comme un processus dépendant du contexte.
Dimensions et caractéristiques La maîtrise perçue ne se réduit pas à un sentiment général d’agentivité : plusieurs dimensions permettent de préciser comment un individu situe son pouvoir d’action selon les circonstances. Todrank Heth et Somer (2002) en distinguent quatre, correspondant à autant de façons d’attribuer la capacité d’agir sur une situation donnée :
la maîtrise exercée par soi-même, lorsque l’individu estime pouvoir agir directement sur la situation ; la maîtrise partagée, lorsque cette capacité d’action est perçue comme conjointe avec d’autres personnes ; la maîtrise exercée par autrui, lorsque le pouvoir d’agir est attribué à une tierce personne ; la non-maîtrisabilité, lorsque la situation est jugée insensible à toute action humaine.
La maîtrise perçue est ainsi envisagée comme une variable situationnelle, qui dépend du contexte et de l’évaluation cognitive qu’un individu fait de celui-ci — sans exclure l’influence de dispositions plus stables (traits de personnalité, croyances générales sur la maîtrise, expériences antérieures). Elle relève, en ce sens, du modèle transactionnel : elle se façonne dans l’interaction continue entre l’individu et son environnement, plutôt que comme une donnée fixée à l’avance par l’un ou par l’autre.
Ces dimensions offrent un cadre pour étudier la maîtrise perçue dans des domaines aussi variés que la santé, la gestion du stress, l’éducation ou le travail.
Modèles scientifiques Les dimensions dégagées par Todrank Heth et Somer offrent un cadre descriptif. Les deux modèles suivants proposent, à partir de ce même socle, une explication de la façon dont un individu construit la perception de sa maîtrise. Le second reprend directement la distinction établie par le premier entre maîtrise primaire et secondaire, qu’il vient affiner en la croisant avec une seconde dimension.
Modèle de la perception de la maîtrise à deux processus Rothbaum, Weisz et Snyder proposent le « modèle de la perception de la maîtrise à deux processus ». Selon ce modèle, un individu peut exercer sa maîtrise de deux façons : en ajustant l’environnement à ses souhaits (maîtrise primaire), ou en ajustant ses souhaits aux contraintes de l’environnement (maîtrise secondaire). Cette seconde voie se décline en quatre formes :
l’attribution à une aptitude limitée, qui renforce la capacité de prédiction et protège de la déception ; l’attribution au hasard, proche d’une illusion de maîtrise, dans la mesure où la chance est souvent perçue comme une caractéristique personnelle assimilable à une aptitude ; l’attribution à des figures puissantes, qui permet une maîtrise par procuration lorsque l’individu s’identifie à elles ; la maîtrise interprétative, par laquelle l’individu cherche à comprendre des événements imprévisibles et non maîtrisables afin de leur donner un sens et de les accepter.
Modèle de perception de la maîtrise à quatre facteurs En décembre 1989, Fred Bryant publie le « modèle de la perception de la maîtrise à quatre facteurs », en s’appuyant directement sur la distinction entre maîtrise primaire et secondaire établie par Rothbaum, Weisz et Snyder. Il croise cet axe avec une seconde dimension, la valence de l’expérience — positive ou négative —, pour obtenir une typologie à quatre cases, chacune correspondant à une forme distincte d’autoévaluation :
éviter (maîtrise primaire négative) : la perception de sa capacité à éviter des issues négatives dépend du degré de maîtrise personnelle sur leur occurrence, de leur fréquence et de leur probabilité perçue ; faire face (maîtrise secondaire négative) : la perception de sa capacité à surmonter des issues négatives dépend de l’aptitude perçue à les gérer, de l’intensité de la gêne qu’elles suscitent et de la durée de leurs répercussions affectives ; obtenir (maîtrise primaire positive) : la perception de sa capacité à obtenir des issues positives dépend du degré de maîtrise personnelle sur leur occurrence, de la part de responsabilité qu’on s’y attribue, de leur fréquence et de leur probabilité perçue ; savourer (maîtrise secondaire positive) : la perception de sa capacité à savourer des issues positives dépend de l’aptitude à en éprouver du plaisir, de l’intensité de la satisfaction ressentie, de la durée de son influence affective et de la fréquence des états de plénitude ou de joie intense qui l’accompagnent.
Mesures de la perception de la maîtrise La recherche distingue, pour opérationnaliser la maîtrise perçue, deux grandes familles de mesures — une distinction qui recoupe celle, déjà rencontrée, entre trait stable et processus cognitif contextuel.
Les mesures généralisées évaluent une disposition stable, indépendante de toute situation particulière. L’échelle interne-externe de Rotter (1966) en est la première formalisation. Levenson (1973) l’affine en distinguant trois orientations indépendantes : la maîtrise interne, la maîtrise attribuée à des figures puissantes, et celle attribuée au hasard — reprenant ainsi, sous forme de mesure, les catégories d'attribution du modèle à deux processus de Rothbaum, Weisz et Snyder. Pearlin et Schooler (1978) proposent de leur côté l’« échelle de maîtrise » (Mastery Scale), un instrument à sept énoncés devenu l’un des plus utilisés en sociologie et en psychologie de la santé pour mesurer le sentiment général de maîtrise sur son existence.