alt=Affiche sépia écrite en caractères noirs : en haut une ordonnance sur l'affichage de la loi et en dessous le texte de la loi sur deux colonnes.|vignette|Affiche de la préfecture de police de Paris publiant la loi du 15 mars 1942 tendant à réprimer le marché noir. Musée Carnavalet, Paris.
Le marché noir en France pendant la Seconde Guerre mondiale est l'ensemble des transactions commerciales illégales sur le territoire métropolitain français, en zone occupée comme en zone libre, de l'armistice du 22 juin 1940 à la fin du conflit. L'article couvre également le marché noir dans la France de l'après-guerre jusqu'à la fin du rationnement en 1949.
Dans un contexte de pénurie et de réglementation du marché, ces transactions constituent un marché parallèle et clandestin qui correspond à diverses infractions à la législation mise en place par le régime de Vichy sur la production, le stockage, le transport, les quantités, la qualité et les prix des denrées. Ces fraudes s'accompagnent de corruption de fonctionnaires, falsification de documents et autres délits.
Des débuts de l'Occupation à la fin de l'année 1941, le marché noir, qui naît par des détournements au sein des circuits officiels et par la création de filières clandestines, est considéré comme honteux. Ses principaux clients sont des Français riches et les forces d'occupation allemandes, qui organisent des bureaux d'achat. Le mythe de l'abondance cachée nourrit la délation et l'antisémitisme tout en fragilisant le régime de Vichy, accusé d'inefficacité. Ce dernier mène pourtant une répression sévère.
De la fin de l'année 1941 jusqu'en 1943, le marché noir se généralise et se démocratise. Pour faire face à la pénurie, les filières clandestines du « marché gris » s'organisent et les citadins vont de plus en plus se ravitailler directement à la campagne, auprès de paysans qui vendent à des prix supérieurs à la taxation. La fraude devient courante dans le commerce et l'industrie. La pratique n'apparaît plus immorale quand il s'agit de survivre et l'Église catholique ne la condamne plus. Par la loi du , Vichy tolère de fait le petit marché noir et concentre la répression sur les gros trafics. Le marché noir et le marché gris additionnés représentent alors entre le cinquième et la moitié de la production agricole. Leur géographie est liée à la proximité des grandes villes, Paris au premier chef. Ceux qui s'enrichissent le plus ne sont pas forcément les petits commerçants, mais plutôt les grossistes en amont et les gros trafiquants.
En 1943-1944, le marché noir devient un enjeu patriotique. Les Allemands, qui augmentent considérablement leur pillage économique, cessent de s'approvisionner au marché noir et demandent aux autorités de Vichy une répression plus intense. C'est un des éléments de la politique de collaboration, à laquelle participe la Milice. Au contraire, la Résistance encourage certaines formes de marché noir, s'appuyant sur le ressentiment répandu dans les campagnes contre Vichy. Les autorités de Vichy quant à elles présentent les résistants comme des bandits du marché noir, ce qu'ils sont parfois, dans un contexte où la pénurie s'aggrave.
Après la Libération, la punition des trafiquants du marché noir est un des enjeux de l'épuration et répond à une forte demande sociale. Toutefois, la confiscation des profits illicites est partielle et lente, sauf pour les trafiquants les plus notoires. La situation économique ne s'améliore que lentement et le marché noir est florissant. Les difficultés de ravitaillement, le rationnement et par conséquent le marché noir perdurent jusqu'en 1949.
Le marché noir demeure prégnant dans la mémoire collective jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle génération élevée dans la découverte de l'abondance des Trente Glorieuses. Son souvenir reste néanmoins présent à travers deux œuvres majeures, Au bon beurre et La Traversée de Paris.
Marché noir honteux et réprimé (1940-1941)
À partir de novembre-, le marché noir devient un phénomène d'ampleur et une préoccupation prégnante dans l'opinion, qui le condamne quasi-unanimement. Son existence même est une remise en cause de la politique menée par Vichy, qui met en place une répression sévère.
Rationnement et taxation alt=Texte annonçant des conférences par un professeur d'agriculture du CNAM|gauche|vignette|Annonces de conférences du CNAM sur le jardinage et les conserves (août 1940). La Contemporaine. Malgré une émergence dès l'automne 1939 de pratiques frauduleuses, le marché noir ne se développe vraiment qu'à l'automne 1940, après la défaite de la France, et la création par le régime de Vichy, entre septembre et , d'un système de ravitaillement et de rationnement généralisé..
La pénurie qui règne alors en France est la conséquence directe de la défaite et de l'exploitation économique de la France par les Allemands après l'armistice du 22 juin 1940. La France doit payer des frais d'occupation exorbitants (presque autant que le budget du pays en 1939) et sans rapport avec la réalité des coûts, fabriquer les billets de la monnaie spéciale avec lesquels les Allemands font leurs achats en France et financer elle-même ses exportations vers l'Allemagne. De plus, l'économie française, coupée du monde et désorganisée, est alors en grande partie à l'arrêt..
vignette|redresse|Carte individuelle d'alimentation d'un habitant de Drancy.|alt=carte grise individuelle remplie au nom de son titulaire
À partir du , Vichy crée un système de ravitaillement agricole et une répartition autoritaire des matières premières et des produits industriels, selon une organisation pyramidale et contrôlée. La conséquence pour les consommateurs est le rationnement des denrées, afin de permettre une répartition plus égale et d'empêcher une trop forte sélection par l'argent.
Les Français sont classés en huit catégories : E (enfants jusqu'à ), J1 (de 3 à ), J2 (de 7 à ), J3 (de 13 à ), A (de 21 à ), V (plus de ), T (travailleurs) et C (cultivateurs).... Au moment de l'achat, ils doivent remettre des tickets correspondant à la quantité autorisée. Dès l'automne-hiver 1940-1941, le pain, le sucre, le lait, le beurre, le fromage, l'huile, la viande, le café, les œufs sont rationnés., ainsi que le charbon.. En 1941, le rationnement s'étend au chocolat, aux fruits et légumes, aux chaussures, aux matières textiles et au tabac, les non-fumeurs alimentant le marché noir.
vignette|redresse|Tickets de sucre (1941). Musée de la Résistance en Bretagne.|alt=page de tickets détachables de sucre de 50 centimes
Les rations imposées sont très insuffisantes. Pour la catégorie A (les adultes), elles sont de l'ordre de à quotidiennes, alors que les besoins d'un homme adulte sont d'environ . Et souvent, les magasins ne disposent pas des quantités nécessaires pour délivrer ces rations. La population est donc dans l'obligation de compléter par d'autres moyens : la fréquentation de cantines, le jardinage, les achats à la ferme, la réception de colis et le marché noir. Ceux qui n'ont pas accès à ces ressources supplémentaires, comme les internés des hôpitaux psychiatriques, subissent la famine : internés dans les hôpitaux psychiatriques français meurent pendant l'Occupation.. Dans la petite zone d'occupation italienne en France, à Menton, la situation est moins grave et le rationnement ne commence qu'en ..
Autre élément important du système d'économie administrée, par la loi du , le gouvernement de Vichy impose un blocage des prix industriels et une taxation des prix agricoles, pour ..
Naissance du marché noir Détournements au sein des circuits officiels alt=Affiche de papier jaune portant un texte écrit en noir|vignette|redresse|Affiche de la Préfecture de Police de Paris sur l'affichage des prix taxés, . Musée Carnavalet. La création de ce système d'économie administrée s'accompagne dès l'origine de détournements des produits dans les circuits officiels. Les grossistes se jouent des différences géographiques entre les prix imposés. Selon le Contrôle technique : ..
Le , Vichy impose la taxation des prix des fruits et légumes, jusque-là restés libres. Les négociants de la région parisienne demandent alors par télégramme à leurs fournisseurs provinciaux de réorienter leurs envois vers les régions où les prix sont les plus élevés et Paris se retrouve privé de fruits et de légumes pendant plusieurs jours. Finalement, le pouvoir cède, augmentant les prix parisiens, tandis que l'affaire, ébruitée dans la presse sous le nom d'affaire des télégrammes, émeut l'opinion. Des grossistes font également pression sur les détaillants pour que ceux-ci leur versent des dessous-de-table.
Filières clandestines Le marché noir est également approvisionné par des filières entièrement parallèles aux circuits officiels, dont les sources sont les producteurs eux-mêmes. Parmi les personnes qui s'improvisent petits trafiquants, on trouve beaucoup d'employés ou de retraités de la SNCF, parce qu'ils bénéficient de la gratuité du transport. Par exemple, sur dressés en dans la région de Rodez, des cheminots. Les gendarmes d'Ille-et-Vilaine constatent en que ..
Les transports, alors que règne la pénurie de carburant et de pneus, deviennent vite un secteur clé du marché noir, qui permet d'engranger de solides bénéfices. Se développent ainsi le trafic de pétrole ou des flux clandestins sur les voies navigables, comme au port d'Ouroux-sur-Saône en Saône-et-Loire en ou sur le canal du Midi en ..
Des bandes plus importantes s'organisent en véritables entreprises clandestines qui brassent des millions de francs. Ainsi, la comptabilité occulte de la société parisienne de Pierre G., officiellement , montre un chiffre d'affaires de de francs entre et .. Les trafiquants choisissent avec soin leurs clients et fractionnent les opérations en utilisant des intermédiaires pour réduire les risques..
Stocks clandestins Dès la défaite, de nombreux producteurs et commerçants cachent leurs stocks, notamment de matières premières industrielles.. Dans le département du Tarn, huit mille tonnes de laine et de coton seraient stockées clandestinement pour échapper aux Allemands et alimenteraient ensuite une industrie textile clandestine. Quand, à l'automne 1940, Vichy impose la déclaration des stocks, nombre d'entre eux ne sont pas signalés, ou partiellement seulement, par les entreprises qui les possèdent. Ces stocks, par exemple de bois ou de cuir, alimentent ensuite les filières clandestines du marché noir..
Les clients du marché noir Français riches alt=Façade art déco en bois du rez-de-chaussée, avec l'inscription Maxim's|vignette|gauche|Façade du Maxim's, 2019.À l'origine, la grande majorité de la population française n'a pas accès au marché noir, les prix étant trop élevés. Ses clients appartiennent aux couches sociales les plus aisées, qui échappent ainsi aux restrictions de la vie quotidienne. Ils habitent dans les parties les plus riches du pays, à Paris et dans les villes touristiques privilégiées comme Deauville, Nice ou Megève. Ils achètent des denrées alimentaires mais aussi des vêtements, du charbon et de l'essence..