La rébellion du groupe Wagner est une révolte armée de l'organisation paramilitaire russe dite groupe Wagner contre les Forces armées de la fédération de Russie.

Elle se déroule dans le contexte de l'invasion de l'Ukraine, menée par l'armée russe avec l'appui du groupe Wagner, au cours de laquelle les relations entre ces deux entités n'ont cessé de se dégrader.

Elle commence dans la nuit du 23 au 24 juin 2023, après que le dirigeant du groupe Wagner Evgueni Prigojine déclare que celui-ci a subi une attaque aérienne infligée par les forces régulières russes. Quelques heures plus tard, Prigojine prend Rostov-sur-le-Don et Voronej sans résistance et commence à marcher vers Moscou, en empruntant la route fédérale M4.

Dans une allocution télévisée le matin du , Vladimir Poutine condamne la « trahison » d'Evgueni Prigojine. Il promet une intervention « sévère » contre les « insurgés ».

Dans la soirée du , après l'annonce d'une médiation du président biélorusse Alexandre Loukachenko, Evgueni Prigojine fait savoir qu'il renonce à marcher sur Moscou et que ses troupes rejoignent leurs quartiers. Les poursuites judiciaires contre Prigojine et ses hommes sont déclarées comme abandonnées. Le , il déclare que le but de la marche était d'empêcher la dissolution du groupe Wagner, ainsi que de traduire en justice ceux ..

Deux mois après, le , Evgueni Prigojine et d'autres cadres de Wagner meurent dans un crash d'avion. Il n'y a pas de preuves indéniables ni de confirmation officielle d’un assassinat commandité par Moscou. Mais de nombreux éléments factuels (avion détruit par explosion, sabotage probable, refus d'enquête extérieure) plaident en faveur d’une implication du pouvoir russe. De nombreux observateurs pensent que l'accident aurait été organisé par Moscou pour venger cette rébellion.

Contexte Evgueni Prigojine et le groupe Wagner

alt=Montage de deux photos d'hommes, l'une en couleur, l'autre en noir et blanc.|gauche|vignette|Evgueni Prigojine et Dmitri Outkine, les deux fondateurs du groupe Wagner. Outkine aurait été principalement chargé des opérations sur le terrain, étant donné son expérience passée dans les forces spéciales russes. Au début des années 1990, Evgueni Prigojine, qui a purgé une peine de près d'une décennie de prison pour plusieurs vols dans les années 1980, se lance dans une carrière d'entrepreneur. Avec ses multiples restaurants réputés, il devient une figure importante de la vie économique de Saint-Pétersbourg et rencontre dans ce cadre Vladimir Poutine, qui est alors activement engagé dans la politique municipale. Les deux hommes se rapprochent progressivement, jusqu'à ce que Prigojine devienne un confident de Poutine au cours de son accession au pouvoir.

En 2014, Prigojine fonde le groupe Wagner, une société militaire privée. Malgré l'interdiction théorique des sociétés militaires privées en Russie, Wagner peut opérer sans entrave avec un soutien implicite, voire le financement du pouvoir russe. De nombreux analystes ont estimé que le gouvernement russe a employé les services de Wagner afin de permettre un déni plausible de ses ingérences et masquer le bilan réel humain et financier des interventions de la Russie à l'étranger. vignette|300x300px|Carte des activités du groupe Wagner : Outil des politiques étrangère et militaire russes, Wagner est devenu au fil des années une force de combat très impliquée dans diverses régions, notamment dans le conflit du Donbass (2014) ; mais aussi lors de l'intervention militaire de la Russie dans la guerre civile syrienne aux côtés du président syrien Bachar el-Assad (2015). La société d'Evgueni Prigojine a également participé à des conflits au Mali (2018), en Libye (2021) et en République centrafricaine (2018). Sur tous ces théâtres d'opérations, le groupe Wagner s'est distingué par ses méthodes brutales et sa participation à de nombreux crimes de guerre. Le groupe noue cependant des liens étroits avec de nombreux gouvernements africains, bénéficiant d'une autonomie considérable pour exploiter les ressources naturelles de ces États en échange d'un soutien dans leur lutte contre les divers rebelles antigouvernementaux auxquels ils font face. Cette main-mise économique de Wagner sur les ressources africaines permet au groupe de financer ses opérations dans le monde, et particulièrement en Ukraine après le déclenchement de l'invasion russe.

Montée des tensions

Tentatives de limitation de l'influence de Prigojine Selon des responsables américains, des différends de longue date existent entre Prigojine et le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou avant l'invasion de l'Ukraine, mais ces tensions se sont aggravées et ont été rendues publiques au cours de cette phase de la guerre russo-ukrainienne. Ces tensions ont émergé lors de l'intervention russe en Syrie entre 2015 et 2019, lors de laquelle le groupe Wagner a été la principale force terrestre déployée. Les mercenaires d'Evgueni Prigojine et l'armée régulière rechignaient généralement à travailler ensemble, voire entraient en compétition pour le contrôle de la production pétrolière. L'implication des mercenaires de Wagner dans des opérations importantes comme la reprise de Palmyre aux djihadistes de Daesh en 2017 n'est pas assez récompensée par la Russie selon Prigojine. La fracture entre ce dernier et Sergueï Choïgou s'accentue encore l'année suivante, lorsque des forces de Wagner sont frappées par l'aviation américaine au cours de la bataille de Khoucham. Le gouvernement russe ne prend aucune mesure de représailles et nie ses liens avec Wagner, malgré la mort d'entre 200 et 300 combattants russes. Dans le même temps, Choïgou restreint l'accès des entreprises de Prigojine aux lucratifs contrats militaires qui lui ont rapporté près de 2 milliards de dollars entre 2011 et 2018. Toujours en 2018, le ministère russe de la Défense crée Patriot, une société militaire et de sécurité privée en concurrence directe avec Wagner en Syrie et en Afrique.

Le conflit latent entre Wagner et le ministère de la Défense s'intensifie encore avec l'invasion de l'Ukraine en 2022. Dans les premiers jours de l'invasion, 400 mercenaires de la société Redut (dépendant directement du ministère de la Défense comme Patriot) tentent sans succès d'assassiner Volodymyr Zelensky, tandis que le patron de Wagner est tenu à l'écart des opérations militaires. Cependant, après les pertes importantes subies par les forces terrestres russes lors des premières phases de l'invasion, les autorités cherchent à enrôler des mercenaires pour éviter d'avoir à déclencher une mobilisation. Le groupe Wagner passe ainsi de 1500 hommes en à 7000 le mois suivant, en recrutant des vétérans, des sportifs, ainsi que des gens ordinaires dans une soixantaine de centres régionaux. En , le groupe reçoit l'autorisation de recruter dans les prisons russes : de cette façon, près de 40000 hommes rejoignent les rangs de l'organisation d'Evgueni Prigojine.

Malgré l'absence de position officielle ou d'autorité légale, Evgueni Prigojine acquiert dans le processus une stature internationale, et le groupe Wagner est rapidement perçu comme sa propre armée privée. Cette situation accroît encore les tensions avec le ministère de la Défense et l'armée, qui cherchent à limiter l'influence du chef de Wagner. Au début de l'année 2023, Prigojine annonce que Wagner cesse de recruter des prisonniers, ce que le ministère britannique de la Défense interprète comme une interdiction venue du Kremlin de telles pratiques. Cette mesure, censée poser des problèmes de main d’œuvre à Wagner, a plutôt permis à Evgueni Prigojine de se présenter comme une figure populiste opposée un certain establishment militaire. À plusieurs reprises au cours de l'invasion, il critique le commandement russe et est l'une des rares figures publiques à se plaindre directement à Poutine des commandants militaires. Ses critiques virulentes visent principalement le ministère de la Défense, dont il qualifie les fonctionnaires de corrompus, mais il attaque aussi d'autres segments de l'élite russe, leur reprochant de jouir d'une vie luxueuse alors que des gens meurent sur le front. Selon l'Institut pour l'étude de la guerre, ses sorties acerbes lui ont valu une influence notable dans la communauté ultranationaliste des blogueurs militaires russes.

Le groupe Wagner combat principalement dans l'oblast de Louhansk, et joue un rôle important dans la prise de Popasna, Sievierodonetsk et Lyssytchansk en 2022, puis de Soledar (dans l'oblast de Donetsk cette fois) en . Le groupe n'est jamais publiquement remercié ou célébré par des dirigeants russes pour son implication dans les combats mais s’institutionnalise progressivement : son existence n'est plus niée, des bâtiments officiels sont inaugurés à Saint-Pétersbourg en , et l'entreprise est officiellement déclarée comme une société de conseil en .

Escalade lors de la bataille de Bakhmout

alt=Photo aérienne montrant un grand nombre de corps allongés dans un paysage de champ de bataille, avec plein de cratères et d'arbres déchiquetés.|gauche|vignette|Vue depuis un drone ukrainien d'un secteur jonché de cadavres de combattants du groupe Wagner dans les alentours de Bakhmout, le . En raison du manque de munitions pour soutenir les assauts, les combattants de Wagner sont majoritairement traités comme de la chair à canon, avec des taux de pertes approchant parfois les 90%. Les tensions entre le groupe Wagner et le ministère de la Défense atteignent un point critique au cours de la bataille de Bakhmout. Evgueni Prigojine exprime à plusieurs reprises au cours de cette dernière son mécontentement quant à l'approvisionnement inadéquat de ses hommes par l’État russe. Confronté selon ses dires à une pénurie de munitions, il menace de se retirer de la bataille si ses demandes ne sont pas satisfaites. L'arrivée de Valeri Guerassimov le à la tête des opérations en Ukraine en remplacement de Sergueï Sourovikine fragilise la position de Prigojine : tandis que Sourovikine est perçu comme proche de Wagner, Guerassimov est un proche de Vladimir Poutine et Sergueï Choïgou. Sourovikine agit notamment comme médiateur pour que le groupe Wagner puisse obtenir des munitions pour soutenir ses opérations.

Après la proclamation de la victoire russe à Bakhmout fin , Wagner commence à se retirer de ses positions pour céder la place aux troupes régulières russes. Des conflits internes persistent cependant entre Wagner et les militaires pendant cette transition. Prigojine affirme à plusieurs reprises que des militaires russes ont attaqué ses forces. Sa popularité augmente également considérablement lorsqu'il accuse publiquement des de saboter activement sa très rentable entreprise de restauration en association avec l'armée russe. Cette dernière accusation tourne l'image publique de Prigojine davantage vers le monde politique, qu'il commence à dénoncer.

Intégration de Wagner dans l'armée russe Le , le ministère de la Défense russe ordonne à Wagner de signer des contrats avec l'armée pour tous ses membres avant le . Cette mesure aurait pour effet d'intégrer la société militaire privée à la chaîne de commandement régulière et de saper l'influence d'Evgueni Prigojine. Ce dernier refuse cependant cet ordre et en profite pour accuser une nouvelle fois le ministre Choïgou d'incompétence. Selon Meduza (un média en ligne russophone basé à Riga en Lettonie), l'intégration de Wagner dans l'armée russe pourrait aussi mettre en péril les lucratives activités du groupe en Afrique. Prigojine s'oppose donc activement à cet ordre en redoublant de virulence dans ses critiques contre le Ministère de la Défense, allant jusqu'à appeler à l'exécution de Sergueï Choïgou et faisant allusion à un soulèvement populaire contre les . Il semble également penser qu'en cas de soulèvement de son groupe, Vladimir Poutine se rangera à ses côtés.

Préparation de la rébellion