L'Ordinaire est une pièce de théâtre en sept «morceaux» écrite par Michel Vinaver en 1981. Elle est éditée aux éditions de l'Aire à Lausanne en 1983. Sa création a lieu le à Paris au Théâtre Gémier, par le Théâtre national de Chaillot, et mise en scène par l'auteur et Alain Françon. Elle est la douzième pièce de théâtre de Michel Vinaver.
Contexte de création Inspiration Pour écrire L'Ordinaire, Michel Vinaver s'est inspiré de l'accident d'avion du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571 dans la cordillère des Andes, à la suite duquel les survivants ont mangé les corps des autres passagers décédés lors du crash de l'appareil. Comme dans la pièce, les vrais survivants du vol possédaient un poste radio qui leur permit de savoir que les recherches par les autorités ont été abandonnées après onze jours. Une avalanche a aussi recouvert l'avion à un moment donné, faisant plusieurs victimes. L'un des survivants, comme le personnage d'Ed, a documenté la catastrophe en prenant des photos à l'aide d'un appareil récupéré parmi les débris de l'avion. Ils ont également mené des excursions dans l'espoir de trouver du secours. Dans la réalité, les survivants ont finalement atteint le Chili après septante-deux jours, sauvant seize personnes, ce qui est absent de la pièce, voire insinué à sa toute fin.
Ce fait divers a été relayé mondialement à cause, en partie, du tabou alimentaire lié au cannibalisme. Si la survie des rescapés tient presque du miracle, l'un d'eux a justifié cette décision en comparant, dans ce cas extrême, l'anthropophagie à l'eucharistie. Ces déclarations à scandale ont relancé le débat du péché dans les situations d'urgence, ce qui a contraint le pape Paul VI à intervenir. Les rescapés seront finalement bénis par ce dernier. Cet accident a donc connu une notoriété internationale tant par le caractère inouï de la survie, que par les solutions choquantes employées comme dernier recours.
Michel Vinaver soutient aussi s'être inspiré du roman Les Survivants, dans lequel un des personnages se retrouve avec une tige métallique plantée dans le ventre, tout comme celui de Dick. Ce livre, publié neuf ans avant la pièce, retrace plus fidèlement les circonstances du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571 et la survie des rescapés, sans toutefois proposer une fiction alternative.
Création L'Ordinaire est la première pièce de théâtre que Vinaver écrit en vers libre. L'auteur utilisera cette versification dans toutes ses pièces suivantes.
Lors de sa création au Théâtre national de Chaillot, Michel Vinaver participe pour la première fois de sa carrière à la mise en scène d'une pièce.
Équipe technique Mise en scène: Alain Françon et Michel Vinaver Scénographie: Gérard Schlosser Costumes: Michèle Rosier Maquillages: Reiko Krukk Éclairages: Patrice Trottier
Distribution Michel Peyrelon: Bob Hélène Surgère: Bess Yveline Ailhaud: Pat Bernard Perot: Joe Anouk Grinberg: Nan Henri Serre: Jack Anne Alvaro: Sue Dominique Guihard: Dick Jean-Marc Bory: Ed Alain Françon: Bill Inconnu: Jim
Personnages Bob (Robert Lamb), 50 ans, président de Housies. Bess (Elizabeth Lamb), 47 ans, femme de Bob. Pat (Patricia Fielding), 35 ans, secrétaire de Bob. Joe (Joseph di Santo), 40 ans, vice-président de Housies chargé de l'Amérique Latine. Nan (Nancy di Santo), 18 ans, fille de Joe. Jack (John Hirschfeld), 48 ans, senior vice-président de Housies chargé de la recherche et de la fabrication. Sue (Susan Beaver), 28 ans, maîtresse de Jack. Dick (Richard Sutton), 41 ans, senior vice-président de Housies chargé du marketing. Ed (Edward MacCoy), 52 ans, senior vice-président de Housies chargé de l'administration et des finances. Bill (William Glastone), 46 ans, pilote de l'avion. Jim (James King), 25 ans, copilote.
Résumé Morceau "UN" La pièce s’ouvre dans une cabine d’avion avec une discussion entre Sue et Jack qui parlent de leur relation. Sue veut se séparer de Jack, mais celui-ci semble d’avantage préoccupé par la ville sud-américaine dans laquelle Sue sera seule à leur atterrissage. L’échange qui suit se passe entre Ed et Pat dont nous apprenons la proximité par un baiser sur la bouche, mentionné dans le texte. Bob apparaît rapidement et le lecteur comprend qu’il se moque du personnel et que les personnages se trouvent à bord d’un avion privé. Les collègues de l’entreprise américaine Housies discutent tous ensemble sur les grandes villes d’Amérique Latine; leurs expériences, leurs différentes visites et leurs préférences. C’est durant plusieurs échanges simultanés que le copilote annonce «une zone de violentes perturbations au-dessus des Andes». Bien que les personnages continuent leurs conversations, Billy, le pilote, recommande d’opérer un demi-tour. Mais Bob, président de la compagnie, doit arriver au Chili pour s’entretenir avec Pinochet et discuter affaires. Pendant que l’avion survole la cordillère des Andes, les personnages continuent de parler: ils discutent des gouvernements argentin, brésilien et chilien, ainsi que des changements de personnels dans leurs différentes succursales à travers le monde. C’est à ce moment, après un bruit et un fond noir, qu’un écran défile des mots sur un téléscripteur annonçant que les autorités chiliennes ont arrêté les recherches du crash du jet privé de la compagnie américaine.
La suite des actions se passe sur une scène enneigée, avec l’avion ouvert. Pat et Dick sont blessés, Joe et Billy sont morts, Jimmy ne réagit pas et les autres parlent de ce qu’il leur reste à manger pour survivre et des nouvelles qu’ils entendent à la radio. Jack, Nan et Ed partent en expédition pour trouver une vallée ou un chemin, en vain. Les conversations entre les personnages continuent de porter sur l’entreprise et la hiérarchie de celle-ci.
Morceau "DEUX" Trois jours se sont écoulés. Les survivants continuent de discuter de l’entreprise, de leurs voyages respectifs en Europe ou de leur passé, tout en s’habituant à cette nouvelle situation. Ils mettent en place des systèmes de nettoyage de la cabine, de distribution de nourriture et même un corps d’expédition. Alors que l’on apprend la mort du copilote Jimmy, Bob et les vice-présidents restants continuent de parler du personnel de l’entreprise, notamment des places de leurs collègues absents comme Sidney, Steve ou encore Larry. Dans ce morceau, nous apprenons aussi qu’ils vont sécher de la «viande», la chair de leurs camarades décédés, car il manque de la nourriture dans les réserves. Les personnages perdent du poids, sont affaiblis, mais ont toujours l’espoir de rentrer étant donné qu’ils continuent à parler de leur travail et des différentes réunions qui les attendent à Seattle.
Morceau "TROIS" Ce morceau se passe cinq jours après. Il neige fortement et les passagers du vol continuent d'espérer leur sauvetage prochain. Ils écoutent les nouvelles et Dick, en particulier, est convaincu que le président américain Reagan va envoyer du renfort pour les secourir. Jack, de son côté, n’est pas convaincu que cette solution se produise et va donc essayer de réparer l'avion. Les deux personnages sont en désaccord et perdent leur calme. Ce morceau montre les survivants encore plus affaiblis, mais discutent toujours de leur entreprise et d’autres sujets que l’on peut considérer comme superficiels, étant donné la gravité de la situation.
Morceau "QUATRE" Quatre jours se sont écoulés depuis la dernière action. Dans cette partie, les passagers créent un H géant avec des objets de la cabine pour être vus depuis le ciel par les avions ou hélicoptères qui les cherchent. Pendant qu’elles construisent ce H, les femmes toujours en vie discutent de recettes de cuisine et des difficultés qu’elles rencontrent à aller aux toilettes. Au même moment, un bruit d’avion passe au-dessus des survivants, ce leur qui donne une lueur d’espoir et les amène à discuter de la première chose qu’ils feraient en rentrant chez eux: se doucher, manger au restaurant, se raser, etc. Dans ce morceau, nous apprenons aussi que les réserves de nourriture ont diminué, de sorte que les passagers se soupçonnent entre eux. Bob, convaincu que les secours arriveront, continue de parler de l’entreprise, de son infrastructure, et ne s’inquiète plus du manque de nourriture. Cependant, les personnages s’affaiblissent de plus en plus: «Bob, pris de malaise, s’affaisse légèrement. Bess le soutient». Peu après, Bob meurt et les autres passagers mangent le repas, sans être étonnés.
Morceau "CINQ" Six jours après, les survivants sont apeurés et ont très froid. Ils restent dans la cabine et discutent encore d’Housies, de son avenir, comme de ses différentes succursales. Bess raconte quelques intimités de Bob, qu’il était très angoissé par la situation de son entreprise et qu’il a toujours souhaité avoir une fille. Dans ce morceau, nous apprenons également que Jack et Sue se réconcilient. Après quelques discussions, l’équipe décide que Nan et Dick doivent partir en expédition pour trouver un chemin salvateur vers la civilisation. Le reste du morceau se termine par une conversation entre Ed et Bess qui parlent du passé et de la première épouse d’Ed, décédée quelques années plus tôt.
Morceau "SIX" Ce morceau commence avec Ed, Jack et Sue faisant ensemble leurs besoins dans la neige. Bess les rejoint dans ce moment intime et s’accroupit avec eux pour faire de même. Durant cet échange, les personnages, ainsi que le lecteur, apprennent que Sue a vécu au Mexique et qu’elle y a fait de la prison. Pendant qu’ils discutent, ils aperçoivent un condor: «Première apparition d’une vie autre que la nôtre / Depuis que nous sommes ici». Jack pense que la présence du condor annonce la venue du printemps, donc de fortes chances d’avalanche, ce qui motive les survivants à ne pas rester à cet endroit. Tous veulent s’en aller, sauf Bess, convaincue d’attendre les secours. Par échanges intercalés, plusieurs personnages essaient de rester avec Bess, mais celle-ci soutient qu’ils doivent tous partir et la laisser seule. C’est également à ce moment de la pièce que Jack annonce qu’il ne veut pas retourner travailler chez Housies, malgré la grande déception d’Ed et Bess qui comptaient sur lui pour garantir l’héritage de l’entreprise. Au moment de s’endormir tous ensemble, un bruit sourd suivi d’un long silence témoigne d’une avalanche.
Morceau "SEPT" Sept jours après cet évènement, les passagers sont toujours dans la cabine entourée de neige. Ed entreprend l’écriture des évènements passés dans l’espoir qu’on retrouve la cabine et rendre publique leur histoire. Sue propose à Ed de l’épouser avec la claire ambition de vivre de son argent. Durant leurs derniers échanges dans la cabine, Ed explique le début d’Housies et de quelle manière il est arrivé au sommet. Nous apprenons que la compagnie n’a pas été fondée par Bob, mais qu’il a profité d’autres individus pour se créer un chemin jusqu’à devenir président de l’entreprise. La dernière scène de la pièce montre Ed et Sue sortant de la cabine et marchant dans la neige des Andes.
Analyse
L'entreprise et la hiérarchie des personnages Cette pièce possède plusieurs thématiques qui se développent du début à la fin de l’œuvre. Une des premières choses qui peut frapper le lecteur en étudiant ce texte est l’importante place de l’entreprise dans les discussions des personnages même dans le cadre d’une situation de vie ou de mort comme celle-ci. En effet, la compagnie Housies est au centre des conversations alors que les membres de cette compagnie essaient de survivre. Le motif de l'entreprise revient constamment dans la pièce. Bien que les personnages vivent un évènement de crise et essaient de survivre à un crash d'avion, ils parlent continuellement de Housies, de ses employés et de ses succursales. L'omniprésence de l'entreprise dans cette situation inhabituelle de survie illustre une critique à la société capitaliste que Vinaver veut remettre en question.