La Mission jésuite du Paraguay est à la fois une entreprise de mission catholique telle qu'il en a existé d'innombrables à partir du et un véritable État théocratique gouverné par les Jésuites ; ceux-ci ont mis sur pied entre 1609 et 1768 une organisation sociale « utopique » sans équivalent dans l'Histoire. La zone géographique de ces missions est à cheval sur les États contemporains du Paraguay, de l'Argentine, du Brésil et de l'Uruguay. Les ruines de Santísima Trinidad de Paraná et de Jesús de Tavarangue sont classées au patrimoine mondial par l'UNESCO depuis 1993.
La colonisation du Paraguay avant 1585
À partir du début du , les Espagnols explorent le Paraguay pour faciliter la recherche de l’El Dorado des Incas. À la différence de leurs autres colonies d'Amérique du Sud, au Paraguay, les Espagnols ne se lancent pas dans l'exploitation intensive du pays, et dans une certaine mesure, se mêlent à la population : certains épousent des femmes indigènes, et nouent des liens de parenté. Ils aident les Indiens Guaranis à lutter contre leurs ennemis traditionnels, les tribus du Chaco, et en échange, les Guaranis les aident à rechercher l’El Dorado. Mais lorsqu'en 1548, Domingo Martínez de Irala parvient au territoire des Incas, près du lac Titicaca, il s'aperçoit que d'autres Espagnols l'ont devancé en partant du Pérou. Le Paraguay cesse alors d'être une base de départ pour devenir un établissement permanent.
C'est en 1556 que les Espagnols introduisent le système de l'encomienda, par lequel chaque encomandero s'engage à évangéliser et à sortir de la barbarie un certain nombre d'Indiens qui, en retour, doivent se mettre à son service. C'est un système d'asservissement impitoyable qui régit l'exploitation des champs et des mines.
L'introduction de la « mita », nom pris par l'encomienda au Paraguay, modifie les rapports entre les Européens et les Indiens dont les révoltes se multiplient. D'après Imbruglia, alors que l'encomienda connaît un certain succès économique au Pérou ou au Mexique où il a suffi aux Espagnols de s'emparer d'anciennes structures étatiques centralisées pour asservir les populations, elle est mise en échec au Paraguay par des révoltes indiennes qui atteignent une grande violence en 1580 et rendent le pays ingouvernable. C'est pour sortir de cette impasse que les Espagnols font appel en 1585 à des ordres religieux : les Franciscains et les Jésuites.
Les Franciscains, politiquement loyaux vis-à-vis de la couronne espagnole, considèrent que la mita est une sorte d'impôt légitime, et ne la remettent pas en cause dans les villages dont ils ont la charge.
De leur côté, les Jésuites adoptent une attitude différente : en payant directement au roi un tribut proportionnel au nombre d'Indiens mâles, ils retirent les Indiens du contrôle administratif et politique de l'empire pour les placer directement sous leur contrôle. Au début du , l'encomienda est loin de faire l'unanimité tant auprès des autorités religieuses qu'auprès des autorités civiles de Madrid qui trouvent qu'une trop belle part est faite aux colons. C'est dans ce contexte que les Jésuites mettent sur pied leur mission du Paraguay, avec une organisation sociale dont l'originalité s'impose à tous.
Anthropologie des Guaranis avant l'arrivée des Jésuites
Selon Pierre Clastres, dans le système social des Guaranis, le chef ne satisfait pas ses besoins par le travail des autres, mais est doté d'un certain pouvoir dans la mesure où il assure la sauvegarde de l'égalité entre les membres. Toutes les relations sociales sont fondées sur la réciprocité, mais le chef qui en est le garant est exclu de ce type de relations. Ainsi, d'un côté, il doit faire preuve de qualités de générosité et d'éloquence, d'un autre côté, la société lui octroie le droit d'avoir plusieurs femmes, sans que les deux transferts (éloquence, du chef vers la tribu et femmes, de la tribu vers le chef) résultent d'un échange à proprement parler. Le shaman se situe comme le chef dans une zone de non-réciprocité. Les karaï, qui ne doivent pas être confondus avec les shamans, sont de véritables prophètes qui condamnent le monde existant pour évoquer avec nostalgie un monde heureux, parfait, d'où le mal serait exclu.
L'implantation des Jésuites chez les Guaranis (1585-1609) Les Jésuites qui sont présents au Paraguay depuis le milieu du siècle avaient déjà pris des contacts avec les caciques guaranis et ne sont pas sans remarquer les convergences entre le message évangélique qu'ils apportent et les croyances guaranis, notamment les prophéties des karaï concernant la fin du monde et la migration vers « la terre sans mal ». Pour expliquer de telles convergences, les Jésuites avancent l'idée que les Guaranis auraient pu être évangélisés par Saint Thomas, miraculeusement transporté en Amérique après sa mort et qui serait le « Pay Zumé » des mythes guaranis. Pour désigner Dieu, ils choisissent Tupan, du nom d'un héros civilisateur. Les Guaranis se montrent ouverts à la religion des Jésuites, mais d'une foi qui demeure fragile et ils n'abandonnent pas vraiment leurs coutumes ancestrales.
Pour faire face à cette situation, un synode réuni à Asuncion en 1603 prévoit de rassembler les Indiens dans ce qu'on va appeler des réductions. Les intérêts missionnaires convergent alors avec les intérêts politiques de Madrid. Le supérieur général des Jésuites, Acquaviva, conclut un accord avec Philippe III et autorise les Jésuites d’Amérique à fonder un État autonome dans la région du cours moyen et supérieur des fleuves Paraná et Paraguay. Sur place le travail de fondation est confié à Diego de Torres Bello..
La province jésuite (1609-1768) Création des réductions
Des ordonnances royales (Real Cedula) donnent une base légale aux entreprises jésuites au Paraguay. Celle de 1606, dictée à Valladolid, ordonne au gouverneur Hernandarias de Saavedra de ne pas conquérir les Indiens du Paraná par la force des armes, mais de les gagner uniquement par les sermons et l'enseignement des religieux envoyés sur place à cet effet. L'ordonnance de 1607 précise que les Indiens convertis ne pouvaient être réduits en esclavage et devaient être exemptés d'impôts pour une période de dix ans. L'ordonnance de 1609, enfin (Cedula magna) décrète que . En 1609, les Jésuites fondent leur première « réduction », Loreto. Le mot « réduction » évoque à la fois la sédentarisation dans une concentration urbaine et la soumission à l’Église, d'après la phrase latine « ad vitam civilem et ad Ecclesiam reducti sunt » (ils ont été réduits à la vie civile et à l'Église). Très vite, les Jésuites fondent la deuxième réduction qu’ils baptisent Saint-Ignace, nom du fondateur des Jésuites. En 1630, il y a déjà onze réductions rassemblant 10 000 chrétiens. Ce nombre culmine à 141 000, en 1732, et décroît ensuite, à la suite de divers troubles comme les épidémies et les attaques des bandeirantes et des tribus voisines.
Les missions sont établies sur un vaste secteur à cheval sur l’Argentine, le Paraguay, le Brésil méridional et l’Uruguay. Elles sont souvent établies le long des fleuves, dans les territoires de Chaco, de Guaira et de Paraná. Pendant cent cinquante ans, hormis les agressions des « Mameluks » (métis de Portugais et d'Indiens Tupis), les réductions ont vécu pratiquement isolées du monde extérieur avec un mode d'organisation unique dans l’histoire.
Organisation politique et militaire
Le plus haut dignitaire de la colonie, le corregidor est nommé directement par les Jésuites, mais à part lui, toutes les autres charges sont confiées à des Indiens élus par les Guaranis, élection ratifiée par les Jésuites qui utilisent, parfois en les dénaturant, les coutumes locales pour la désignation des chefs.
Seule exception dans l'Empire espagnol, les Guaranis sont autorisés à porter les armes et à constituer une armée qui se montre efficace dans la lutte contre les Bandeirantes de São Paulo, dont les forces sont constituées en majorité de mamelucos (Mameluks). Ces derniers font de véritables razzias d'esclaves. Ils attaquent les réductions du Guaira et jusqu'en 1641, les dommages causés par cette véritable guerre seront considérables, obligeant le Jésuite Antonio Ruiz de Montoya à organiser une longue marche pour reformer les villages plus au sud. On estime que sur les qui vivaient près de la frontière, seuls ont échappé aux razzias des Bandeirantes, et seulement à la longue marche. C'est à cette occasion que Ruiz de Montoya obtient pour les Indiens le droit d'utiliser des armes à feu. Le pape Urbain VIII interdit l'esclavage sous peine d'excommunication, ce qui n'empêche pas les Mameluks de dévaster la réduction de Santa Teresa en 1639. Au cours de ces évènements, le jésuite Alfaro, supérieur des réductions du Tapé et du Paraguay trouve la mort. Ce n'est qu'en 1641 que les Guaranis, alors fortifiés dans leurs villages et capables de livrer de véritables combats navals avec des canots armés battront les forces Bandeirantes (plus de 400 Portugais et Mameluks et environ Indiens Tupis) lors de la Bataille de Mbororé. La paix est alors assurée pour un siècle. Cependant, entre 1618 et 1641, près de auront été capturés par les Bandeirantes de São Paulo.
Les missions jésuites sont alors une puissance militaire respectée dans la région. Le tiers de la population, soit près de peuvent être mobilisées. Les Jésuites fondent des armes et des canons. En 1679, l'armée guarani se porte au secours du gouverneur de Buenos Aires et dégage la ville de Colonia del Sacramento, attaquée par les Portugais.
Organisation spatiale des villages
Dans une mission, les bâtiments principaux, comme l’église, le cimetière et l’école sont disposés d'un côté d’une large place, entourée de maisons sur les trois autres côtés. Au centre de celle-ci, se trouve une grande croix et une statue du saint patron de la mission. Les rues, les maisons, tout est ordonné selon des lignes géométriques précises, en conformité avec les recommandations espagnoles concernant la construction de nouvelles agglomérations. La position centrale de leur lieu d'habitation permet aux pères d'avoir constamment un regard sur toute la vie de la réduction.
Jusqu'à la fin du , cette organisation permet aussi de maintenir les structures de parenté des tribus guaranis, assurant ainsi la cohésion et la survie de la communauté, car la disposition des habitations n'interdit pas les contacts entre les différents lignages et par là, la pérennité de la famille élargie, forme d'origine de la société guarani. Par la suite, les Jésuites s'efforcent d'imposer la famille restreinte. En 1699, une disposition prise par le Provincial (c'est-à-dire le supérieur jésuite de la « Province ») interdit « les manifestations inconvenantes qui apparaissent dans la forme d'habitation des Indiens qui vivent à plusieurs familles sous le même toit ». Chaque famille doit alors vivre séparée.
Organisation économique