vignette|D'un prétendu droit de mentir par humanité conclut la controverse Kant-Constant. D'un prétendu droit de mentir par humanité (en ) est un opuscule d'Emmanuel Kant publié en 1797. À travers ce court texte inspiré par les circonstances — en particulier, les vives récriminations que suscita sa philosophie morale —, Kant œuvre à affermir sa thèse professant l'universalité, la nécessité et l'inconditionnalité du devoir de véracité. Considéré sous ce rapport, il s'agit d'un prélude aux réflexions contenues dans la Métaphysique des mœurs.
Contexte Ce bref essai est une réponse à un texte polémique de Benjamin Constant — Des réactions politiques (1796) — dans lequel celui-ci affirme :
Accusant le rigorisme kantien, Constant tente de mettre en exergue son manque d'humanité. C'est à ce titre qu'il fait référence à un exemple fictif, qu'il suppose découler des principes mêmes de la philosophie morale de KantAucun texte de Kant ne mentionne explicitement un tel exemple. Dans la Doctrine de la vertu (1797), il peut être distingué un paragraphe présentant quelques similarités :
« Si je dis une chose fausse dans des affaires importantes, où le mien et le tien sont en jeu, dois-je répondre de toutes les conséquences qui peuvent en résulter ? Par exemple, un maître a ordonné à son domestique de répondre, si quelqu’un venait le demander, qu’il n’est pas à la maison. Le domestique suit cet ordre ; mais il est cause par là que son maître s’étant évadé, commet un grand crime, ce qu’aurait empêché la force armée envoyée pour l’appréhender. Sur qui retombe ici la faute, suivant les principes de l’éthique ? Sans doute aussi sur le domestique, qui a violé ici un devoir envers lui-même par un mensonge, dont sa propre conscience doit lui reprocher les conséquences. »
Cependant, la publication du réquisitoire de Constant précède chronologiquement celle du traité de Kant.
Toujours est-il que Kant accepta de défendre comme sien le cas, quoique vraisemblablement controuvé, que Constant éleva contre lui.. L'essayiste français s'indigne ainsi du scénario suivant : « Un assassin traque un ami que vous hébergez chez vous. Le meurtrier demande s'il est caché dans votre maison. L'impératif catégorique vous ordonnant de dire la vérité en toutes circonstances, vous acquiescez. »
Constant s'accorde avec Kant en concédant qu'il existe un devoir de vérité« Dire la vérité est un devoir. » — Constant, ibid. ; il refuse cependant de le considérer au sens strict. On peut distinguer trois raisons à cette opposition :
1) Si ce devoir était considéré comme inconditionnel, cela rendrait la vie en société impossible, car la moralité peut exiger, dans certaines situations, de mentir par compassion, politesse, pour sauver des vies ou prévenir un mal plus grand.
2) Un devoir n'existe que lorsque des droits réciproques existent. Là où il n'y a pas de droit à la vérité, il n'y a pas de devoir de la dire« L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. » — Constant, ibid..
3) Seuls ceux qui sont dignes de la vérité disposent d'un droit à la recevoir. Envers ceux qui ont l'intention de nuire, le devoir de vérité est nul« [...] Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. ».
Kant et Constant sont tous deux d'avis que ce qui vaut en théorie peut être appliqué en pratique. La divergence gît en ce que Constant juge nécessaire, à chaque fois qu'un principe établi par la loi morale paraît inapplicable aux cas concrets, l'introduction d'un « principe intermédiaire » comme condition d'application du principe abstrait.
Contenu
Distinction entre vérité et véracité Kant introduit son texte par une réfutation d'ordre logique. Il établit ainsi une distinction entre le droit à la vérité et le droit à la véracité : la première expression est dépourvue de sens car nul n'est sûr de connaître la vérité (en outre, la vérité est une affaire de rigueur logique et non de rigueur morale) ; c'est la seconde expression qui s'impose puisque, d'un point de vue moral, l'homme n'est tenu d'énoncer que ce qu'il juge vrai (« véracité » étant à entendre comme synonyme de « sincérité »)« Il peut arriver que tout ce qu’un homme regarde comme vrai ne le soit pas (car il peut se tromper) ; mais il doit être véridique dans tout ce qu’il dit (il ne doit pas tromper) [...] La transgression de ce devoir de véracité est le mensonge. » — Annonce de la prochaine conclusion d’un traité de paix perpétuelle en philosophie. Par définition, l'acte subjectif qui consiste à exprimer ce que l'on croit sincèrement être vrai ne dépend pas de la vérité objective, qui tout en n'étant jamais totalement accessible ou détenue, ne peut faire l'objet d'aucune obligation morale.
Argumentation Le raisonnement de Kant s'articule autour de plusieurs idées-forces :
• Un devoir moral, quel que soit son contenu, est par définition absolu, inconditionné et universel ; il ne souffre aucune exception, vaut indépendamment des circonstances particulières et son accomplissement incombe à tout agent moral. Il en résulte que le devoir de véracité échappe à toute casuistique, à toute subtilisation justifiée par des motifs empiriques, aboutissant in fine à une transigeance avec la loi morale. Instituer un « droit de mentir par humanité » reviendrait à disconvenir de l'universalité et de la nécessité de l'impératif catégorique.
Kant ajoute que le devoir de véracité n'admet pas une séparation arbitraire entre ceux à l'égard desquels il s'applique et ceux envers qui l'on pourrait y déroger.
• Le devoir de véracité assure la valeur de tous les engagements fondés sur des contrats. Le mensonge constitue une violation de l'essence même de la parole — laquelle se veut l'expression de la pensée — et, par là même, rend caduc tout ce qui repose sur la promesse. Qui plus est, il s'agit d'un acte par lequel l'homme s'arroge un droit qu'il refuse à autrui. En effet, le menteur ne peut souhaiter que la maxime de la véracité dans les déclarations soit universellement bafouée, comptant sur l'obéissance générale à ce devoir pour la transgresser lui-même. Si chacun s'autorisait à mentir et à se parjurer en alléguant des circonstances disculpatoires, le droit perdrait de sa valeur. Afin d'étayer cette thèse, Kant exemplifiait déjà dans les Fondements de la métaphysique des mœurs la contradiction à laquelle aboutirait une loi universelle autorisant à ne pas tenir ses promesses dans certaines situations : C'est donc la reconnaissance d'un droit de mentir — et non celle d'un devoir absolu de véracité — qui ruinerait l'ordre social : Kant renverse ainsi l'argument de Constant.
• Kant critique Constant pour avoir confondu l'acte par lequel on cause du tort (accidentellement) à autrui et celui par lequel on commet une injustice envers autrui. Il entend montrer que le sauvetage de l'ami n'est qu'une probabilité parmi d'autres ; il est tout aussi concevable qu'en étant vérace, l'ami soit sauvé. On ne saurait dès lors tirer argument de probabilités et ériger un droit de mentir sur la base d'un concours de circonstances incertain. Reprenant et complétant l'exemple de Constant, Jean Lefranc relève six hypothèses dans la démonstration kantienneLEFRANC Jean, Critique et Modernité. Une sélection d'articles : Kant et Schopenhauer, Édition établie par FISCHER Bernard. Hermann, « Hermann philosophie », 2017, . URL : https://www.cairn.info/critique-et-modernite--9782705694784.htm:
Si l'hôte énonce la vérité telle qu'il la sait : soit l'ami s'est échappé et est sauvé ; soit l'ami n'est pas sorti, mais il est sauvé par des voisins ; soit l'ami est resté à l'intérieur et est tué.
Si l'hôte ment : soit l’ami a pris la fuite et est tué ; soit l’ami s'est dérobé, mais n’est pas rencontré par le meurtrier ; soit l’ami n’est pas sorti et est sauvé.
Kant souligne que, dans le cas où la véracité conduit au meurtre, ce n'est que par l'effet du hasard qu'une telle déclaration a pu être nuisible, et non pas par l'effet d'un acte libre (au sens juridique). C'est ainsi qu'il met en évidence l'asymétrie qu'institue le droit entre véracité et mensonge : puisque le devoir de véracité n'est pas un choix, mais un commandement de la loi morale, l'individu qui le respecte ne peut être réputé responsable, par les lois civiles, des conséquences qui résultent de cette observance ; le menteur, quant à lui, agissant d'après un résultat attendu, doit répondre des événements imprévus qui surviennent par suite de son acte.
Quand bien même la portée du mensonge serait faible, il représente toujours une injustice générale et formelle en tant qu'il contribue à la dénégation du devoir de véracité.
De la métaphysique du droit à la politique Kant s'entend tout à fait avec Constant au sujet du besoin d'intercaler un principe intermédiaire qui servirait de lien entre un principe reconnu vrai et sa traduction concrète. Pour illustrer cette correspondance, Constant s'appuie sur le principe de la souveraineté du peuple : celui-ci n'est applicable dans un grand pays qu'à la condition d'adopter le principe de la représentation. Cependant, Kant remarque que, dans le cas du devoir de véracité, il n'est pas de principe intermédiaire qui permettrait l'application dudit devoir à l'exemple de l'ami en danger. (Le principe intermédiaire que Constant met en avant énonce que nous n’avons de devoir de vérité qu’envers ceux qui ont un droit à la vérité ; or, Kant considère qu'il en a montré l'absurdité.)
Afin de résoudre un problème politique en tenant compte de la métaphysique du droit (qui n'emprunte ses principes à aucune condition empirique), Kant estime qu'il faut procéder en trois temps : 1° poser un axiome qui découle de la définition du droit, laquelle repose sur l'accord de la liberté de chacun ; 2° un postulat de la loi publique extérieure assurant le principe de l'égalité, essentielle en vue de garantir les libertés de chacun ; 3° un problème consistant à déterminer le moyen de maintenir l'harmonie au sein d'une société suffisamment grande, tout en conciliant les principes de liberté et d'égalité. Distinguant expressément le rôle du droit de celui de la politique, Kant résume :
Situation dans la philosophie pratique de Kant L'analyse kantienne du mensonge apparaît dans plusieurs œuvres, notamment les Leçons d'éthique, les Fondements de la métaphysique des mœurs et la Métaphysique des mœurs. Ces dernières traitent de la dimension éthique du mensonge, tandis que D'un prétendu droit de mentir par humanité envisage la question du mensonge sur le plan du droit. Kant conjugue donc la morale et le droit pour réprouver le mensonge : l'une le dénonce en l'accusant d'anéantir la dignité humaine ; l'autre se contente d'en exhiber les contradictions.
Critiques Schopenhauer, bien que grand admirateur de Kant, vilipende vertement le déontologisme kantien.
Il soutient que le mensonge est moralement justifié lorsqu'il est utilisé pour se défendre, et seulement dans ce cas. La morale enseignée vise juste en ce qu'elle prescrit l'interdiction du mensonge en le condamnant comme immoral ; elle est cependant fautive puisqu'elle ne tolère aucune exception, même en cas de légitime défense. Si quelqu'un veut faire un mauvais usage de la vérité, il tient, non seulement du droit le plus légitime, mais du devoir le plus strict de ne pas la lui confier. Schopenhauer semble ainsi se ranger du côté de Constant, ne reconnaissant qu'un devoir relatif de véracité« Sauf dans ce cas de légitime défense contre la force ou la ruse, tout mensonge est une injustice : c'est pourquoi la justice exige qu'on fasse preuve de véracité envers tout homme. » — Schopenhauer, Le Fondement de la morale.
Liens externes
Bibliographie principale
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