La conférence de Moguilev (aujourd'hui Mahiliow, en Biélorussie) est un séminaire de réflexion et d'échange d'expériences de la Wehrmacht organisé en dans le but d'améliorer la sécurisation de l'arrière du groupe d'armées Centre lors de l'invasion allemande de l'Union soviétique.
L'événement est organisé par le général Max von Schenckendorff, commandant de la zone arrière du groupe d'armées Centre, en coopération avec les responsables des services de sécurité et de renseignement de l'Allemagne nazie opérant dans la même zone. Officiellement une conférence de formation , elle marque une escalade de la violence contre les Juifs et d'autres civils dans les zones placées sous le commandement de Schenckendorff et témoigne de l'implication de la Wehrmacht dans les crimes de guerres du régime nazi.
Contexte alt=Photo noir et blanc montrant quatre femmes et deux enfants marchant près d'une palissade en bois. Les femmes portent des gros baluchons et deux d'entre elles portent des grandes étoiles bien visibles sur leurs vêtements.|vignette|Photographie de propagande de la Wehrmacht montrant des femmes juives à Moguilev, en .|gauche En , les puissances de l'Axe lancent l'opération Barbarossa, l'invasion de l'Union soviétique. Le , Moguilev, en Biélorussie, tombe aux mains de la Wehrmacht après un siège de trois semaines. Le général Max von Schenckendorff, commandant de la zone arrière du groupe d'armées Centre, y établit son quartier général le , mais des membres de l'Einsatzgruppe B s'y sont rendus dès août pour tuer des Juifs. Un ghetto est créé plus tard en septembre, et la plupart de ses habitants (près de ) sont tués par les Allemands au cours de deux en octobre, menées par les SS et le Polizei-Regiment Mitte.
La doctrine sécuritaire agressive de la Wehrmacht (la ) formalisée par les directives le du maréchal Wilhelm Keitel chef de l'OKW qui enjoignaient les officiers et les soldats de la Wehrmacht à mener une action implacable en Russie contre les porteurs de l'idéologie judéo-bolchévique entraîne une coopération étroite entre l'armée et l'appareil de sécurité derrière les lignes de front. L'Einsatzgruppe B est la principale unité d'extermination qui opère sur le territoire de la zone arrière du groupe d'armées Centre, tuant des milliers de Juifs, de communistes et de prisonniers de guerre soviétiques remis par l'armée, ainsi que d'autres , tels que les Tziganes, les et les handicapés mentaux. En juillet, le commandant de l'Einsatzgruppe B, Arthur Nebe, signale qu'une est impraticable dans sa région d'opération en raison du , c'est-à-dire qu'il n'a pas assez d'hommes pour tuer tous les Juifs de Biélorussie, d'autant plus que son Einsatzgruppe est chargé de tuer les femmes et les enfants également à partir d'. alt=Photo noir et blanc montrant un groupe d'hommes en uniforme et à cheval.|vignette|Troupes de la brigade de cavalerie SS, le . La brigade de cavalerie SS, composée des et régiments de cavalerie SS, participe également à des massacres visant les Juifs de Biélorussie. En juillet et , l'unité tue plus de juifs dans les marais du Pripiat, à cheval entre la Biélorussie et l'Ukraine. Cette opération est depuis considérée comme un tournant dans le passage du à l'extermination totale de la population juive dans les zones occupées par les Allemands.
Dans ce contexte, Schenckendorff, en coopération avec le chef supérieur de la SS et de la Police pour le groupe d'armées Centre Erich von dem Bach-Zelewski, organise une conférence de trois jours à Moguilev pour les troupes de sécurité. La réunion doit donner lieu à un entre les commandants des unités de l'arrière de la Wehrmacht. Le lieutenant-colonel de police Max Montua, commandant du Polizei-Regiment Mitte, est chargé de l'organisation pratique de la conférence.
Conférence alt=Portrait photo noir et blanc d'un homme en uniforme allemand de la Seconde Guerre mondiale|gauche|vignette|upright|Max von Schenckendorff, l'organisateur de la conférence de Moguilev. La conférence commence le et se concentre sur la (, plus tard nommée ). Son programme reflète les vues de Schenckendorff, qui considère qu'une éradication totale de la résistance aux forces allemandes est le seul moyen de sécuriser les territoires occupés. Le procès-verbal de la conférence, s'il a été tenu, ne nous est pas parvenu. Les informations disponibles sur la conférence sont donc tirées de l'ordre du jour, de la liste des participants, des rapports de suivi et du résumé de 16 pages largement distribué par Schenckendorff à l'issue de l'événement.
Participants et intervenants Les officiers invités à Moguilev sont sélectionnés sur la base de leur participation antérieure à des opérations de sécurité. Certains sont également rattachés au haut commandement de l'armée et groupe d'armées Centre ou viennent des rangs de la police et de la SS. Au total, 61 officiers sont présents, d'entre eux venant d'unités de la Wehrmacht (principalement des divisions de sécurité, la , la et la ). Parmi les participants, sont des commandants de bataillon et de compagnie, le reste étant des officiers supérieurs des services de sécurité et de la Wehrmacht. Pour l'essentiel, les officiers présents sont des exécutants de la politique nazie plutôt que ses concepteurs.
Beaucoup de ces hommes ont déjà une expérience de la violence (et sont invités justement pour cette raison). Par exemple, le major Johannes Waldow, commandant du bataillon du régiment d'infanterie de la division de sécurité assiste l'Einsatzkommando 8 dans le massacre d'un millier de Juifs à Kroupki une semaine avant de se rendre à Moguilev. Parmi les intervenants figurent également Arthur Nebe, commandant de l'Einsatzgruppe B et responsable de la mort de près de en Biélorussie sur l'année 1941, Erich von dem Bach-Zelewski, proche d'Himmler qui sera responsable des opérations anti-partisans pendant tout le reste de la guerre, le lieutenant-colonel Max Montua, commandant du Polizei-Regiment Mitte ainsi que Hermann Fegelein et Gustav Lombard, respectivement commandants de la brigade de cavalerie SS et du régiment de cette brigade. Franz Magill, le commandant du régiment de cavalerie SS n'est cependant pas invité : il est probablement jugé trop timoré sur la question juive, puisqu'il tue uniquement les hommes, mais pas les femmes ou les enfants.
Déroulement La conférence de Moguilev commence dans la matinée du par des présentations de quinze minutes sur les leçons tirées de la guerre anti-partisane par divers commandants de haut niveau, dont Hermann Fegelein, Max Montua et le colonel von Rekowski du régiment d'infanterie, spécialisé dans les opérations de sécurité. À , Arthur Nebe fait une présentation qui couvre trois domaines : premièrement, ; deuxièmement, ; et troisièmement, . Le contenu précis du dernier point de la présentation de Nebe n'est pas connu, mais ce dernier a dû souligner l'importance des massacres de Juifs et a dû plaider pour la participation de la Wehrmacht à ces actions, compte tenu des difficultés de son Einsatzgruppe confronté à un manque d'hommes.
Après le déjeuner, Erich von dem Bach-Zelewski donne une conférence intitulée , un domaine dans lequel il a déjà une solide expérience. Dans l'après-midi, les officiers observent une opération modèle menée par le Polizei-Regiment Mitte, qui fait une démonstration d'encerclement d'un village suivi par une distribution de tracts. Le soir, après le dîner, un concert de musique russe est donné dans le bâtiment du quartier général de Moguilev.
Le lendemain matin, Gustav Lombard prend la parole sur son expérience de la lutte anti-partisane. Après cela, le reste de la matinée est occupée par diverses prises de parole et tables rondes organisées par des officiers subalternes, commandants au niveau d'une compagnie, sur des sujets divers : l'entrée d'un bataillon dans une zone non sécurisée, la sécurisation d'un tronçon d'autoroute, et la réaction à l'assassinat d'un maire par les partisans. Dans l'après-midi, les officiers se rendent dans un petit village situé à au nord-ouest de Moguilev pour assister à sa fouille et à l'interrogatoire des habitants par la compagnie du . Le journal d'opération de cette unité indique : . Ainsi, les Juifs sont désignés comme des cibles des opérations anti-partisanes.
À l'aube le , les participants de la conférence assistent à une dernière opération de terrain : la fouille d'un village par des éléments du régiment de sécurité, dépendant directement de Max von Schenckendorff. L'opération cible cette fois des individus précis : d'anciens fonctionnaires communistes et quatre personnes suspectes en raison du temps qu'elles passent dans les forêts. Après avoir assisté à l'interrogatoire de ces individus et à des villageois, la conférence de Moguilev prend fin et tous les participants regagnent leurs unités respectives.
Résumé et suites de la conférence Un résumé de 16 pages de la conférence, signé par Schenckendorff, est distribué aux troupes de la Wehrmacht et aux unités de police de sa zone de responsabilité. Le document se concentre sur les tactiques de la guerre de sécurité, tout en prescrivant des mesures sévères : tout suspect doit être remis à la Geheime Feldpolizei ou envoyé dans des camps de filtrage pour un contrôle plus approfondi (qui se conclut la plupart du temps par l'exécution par le SD). Le résumé met en garde contre le fait que les partisans utiliseraient des femmes, des enfants et des personnes âgées comme agents, ce qui légitime le ciblage de ces catégories de population.
alt=Photo noir et blanc de trois personnes entourées d'une foule de soldats dans une rue. La jeune femme au centre porte une pancarte blanche autour du cou.|vignette|Macha Brouskina avec Kyril Trus à sa gauche et Volodia Chtcherbatsevitch à sa droite (trois des douze pendus de Minsk) avant leur exécution à Minsk, le . Ces résistants ont été arrêtés et exécutés par des soldats de la 707e division d'infanterie, l'une des unités les plus brutales de la Wehrmacht sur le front de l'Est, responsable du massacre de (essentiellement juives) pendant l'hiver 1941-1942.
Le résumé proclame que , tout en précisant que la distinction entre un partisan réel et un simple suspect n'est pas toujours possible, donnant ainsi carte blanche aux troupes pour l'approche la plus brutale possible. Le document est envoyé à tous les commandants de compagnie dans la zone arrière du groupe d'armées Centre, y compris aux unités qui n'avaient pas envoyé de représentants à la conférence. S'ensuit une augmentation spectaculaire des atrocités commises par les unités de la Wehrmacht à l'encontre des Juifs et d'autres civils au cours des trois derniers mois de 1941.
Le résumé a un impact au-delà du territoire de la zone arrière du groupe d'armées Centre. Le commandant en chef de l'armée de terre allemande, le maréchal Walther von Brauchitsch, publie en , un mois après la conférence, des , qui concernent la totalité des troupes allemandes. Signe de l'importance de la conférence de Moguilev, la conclusion de son résumé est reprise mot pour mot dans le document de von Brauchitsch :
Évaluation historique alt=Soldat allemand allongé au sol avec une mitrailleuse devant des maisons en feu|gauche|vignette|Soldat allemand devant un village en feu lors d'une opération anti-partisans sur le front de l'Est en . Selon l'historien Waitman Wade Beorn, la conférence de Moguilev est un événement clé qui, dans la zone arrière du groupe d'armées Centre, a contribué à intégrer la Wehrmacht dans la politique génocidaire nazie. Après la conférence, les unités de sécurité de la Wehrmacht reçoivent l'ordre de coopérer pleinement avec les détachements du SD, au-delà de la simple fourniture d'un soutien logistique. Elles prennent également une part active au meurtre des Juifs sur le territoire sous le commandement de Schenckendorff, puisque cette catégorie de population est devenue une cible militaire légitime, qui n'est plus seulement laissée aux paramilitaires de la SS.