Por Primera Vez est un court-métrage documentaire cubain, réalisé par Octavio Cortázar en 1967.
Synopsis Le , un ciné-mobile (camion qui permet de projeter des films) arrive dans le village reculé de Los Munos, dans le massif montagneux de Sierra Maestra, à Cuba et vient projeter Les temps modernes de Charlie Chaplin (1936). Les villageois découvrent un film pour la première fois.
Les projectionnistes expliquent le mécanisme de projection (un projecteur portable 16 mm à l’arrière du camion) et présentent leur mission. Le générique s’affiche en musique, sur le trajet du camion dans les montagnes. Le village et ses habitants apparaissent dans des plans muets. Le réalisateur interroge la population sur son inexpérience du cinéma, et ce qu’elle imagine.
La fin du court-métrage est consacrée à la projection (un extrait des Temps Modernes de Chaplin), et aux réactions du public.
Fiche technique Titre du film : Por Primera Vez Réalisation : Octavio Cortázar Scénario : Octavio Cortázar Photographie : José López Son : Ricardo Istueta, Eugenio Vesa Musique : Raul Gomèz Montage : Caìta Villalon Producteur : ICAIC (Instituto Cubano del Arte e Industria Cinematográficos) Distributeur : ICAIC (Instituto Cubano del Arte e Industria Cinematográficos) Pays d’origine : Cuba Langue originale : Espagnol Durée : 9 minutes Format : 35 mm - Noir et blanc Année de sortie : 1967
Contexte historique L’ICAIC est créé en , quelques mois après la naissance de la république cubaine.
Au contact des cinématographies européennes et soviétiques, de jeunes réalisateurs cubains réintroduisent la question sociale dans le cinéma national. La majorité des films produits sont des films documentaires : soit des films de propagande exaltant les réalisations du régime, soit des films didactiques à l’attention du peuple cubain. Cuba apparaît comme le siège majeur du cinéma militant d’Amérique latine.
Dans les documentaires de l’ICAIC, le travail d’Octavio Cortázar est central : courts-métrages didactiques de la série Enciclopédia National en 1961-1962, Por Primera Vez, devenu un classique du cinéma documentaire cubain.
L’ ICAIC oriente l’éducation des citoyens vers les valeurs révolutionnaires. L’accès au cinéma devient un acte politique : création d’un monopole d’état, d’une cinémathèque, rachat de salles, mise en place de ciné-mobiles pour présenter la révolution ou des classiques.
Dans le contexte de l’alphabétisation, lancée en Amérique latine entre 1961 et 1962, le gouvernement révolutionnaire, avec l’ICAIC, promeut l’« alphabétisation cinématographique » dans les zones rurales dépourvues de salles. Des milliers de paysans découvrent le cinéma.
Ces projections itinérantes du « Ciné Mobil » sont filmées par Octavio Cortázar. Ce film documentaire est le seul à se pencher sur la campagne de « ciné-mobiles », et est considéré comme historique.
Remarques La puissance du film tient notamment à son inscription dans l’histoire du cinéma : il fait revivre le classique qu’est Les temps modernes, évoque les premières projections cinématographiques et les réactions des spectateurs, en 1896, face à L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat.
La présence importante des entretiens intègre ce film dans l’actualité mondiale du documentaire. Il se rattache au « cinéma direct », genre qui apparaît dans les années 1960.
Les techniques permettent de filmer et d’enregistrer simultanément, donc de mener des entretiens. Se sont illustrés, dans le cinéma direct, des réalisateurs comme Chris Marker, Pierre Perrault, Jean Rouch, Frederick Wiseman.
Analyse Ce film a fait l’objet de nombreuses analyses, souvent divergentes, au sujet de la relation entre les « filmeurs » et les « filmés ».
Les critiques Pour certains, comme Ann Marie Stock, le film est un exemple de relation paternaliste entre les réalisateurs cubains et les habitants ruraux. Quelques années plus tard, des approches filmiques seront davantage participatives. Le film est pour elle « délicieux ». Son interprétation est que la représentation des ruraux est problématique : elle renforce les divisions entre ville et campagne : .
En outre, le film confirmerait les stéréotypes sur la naïveté rurale, offerte en spectacle à un spectateur urbain qui lui serait supérieur.
Un film démocratique D’autres interprétations s’opposent à celle d’Ann Marie Stock. Pour Julianne Burton, le film s’engage de façon démocratique auprès de la ruralité pauvre de Cuba, autant dans les thématiques que sur le plan formel. Tout d’abord, le film se concentre sur des êtres privés de droit historiquement (les femmes des campagnes et les enfants). De plus, « lapproche vérité » évite l’écueil de l’autorité absolue du réalisateur : elle permet aux personnes interrogées de s’exprimer directement et de façon authentique. Le réalisateur refuse les barrières hiérarchiques conventionnelles du film ethnographique, où les voix marginales sont mises à distance par l’interprétation du réalisateur ; il choisit de donner la parole à des individus pauvres de la campagne, rarement représentés.
Nicholas Balaisis éclaire ces lectures opposées en précisant le contexte historique de chacune de ces interprétations. L’essai de Julianne Burton, publié dans les années 1990, s’inscrit dans un mouvement d’enthousiasme de nombreux critiques de gauche pour le travail esthétique et politique des réalisateurs d’Amérique latine des années 1960. Le livre d’Ann Marie Stock a été publié une vingtaine d’années après la fin de l’URSS ; dans cette période, des difficultés politiques et économiques ont suscité du cynisme face aux aspirations originelles de la révolution cubaine.
Projeter Les Temps modernes, c'est montrer un film qui reflète les conditions d’un capitalisme industriel avancé à une audience rurale. Le critique cubain Miguel Torres écrit : ce public .
Les Temps modernes restent un film majeur pour les critiques de gauche. Pour de nombreux théoriciens du cinéma européens, Walter Benjamin, Siegfried Kracauer, et Béla Balázs, Chaplin a élaboré une critique puissante du capitalisme moderne. Beaucoup d'intellectuels cubains se méfiaient des films américains envahissant les écrans dans les années 1920 et 1930. Chaplin était une exception face au culte du capitalisme. Il est resté une figure majeure de la révolution cubaine : son visage est peint sur de nombreux cinémas, il a donné son nom à un des cinémas les plus importants de la Havane, rattaché au ICAIC, le Ciné Chaplin.
Diffusion Por Primera Vez a été projeté en 2010 dans le cadre de la édition du festival de cinéma de Douarnenez.
Il est aujourd'hui visible sur un DVD MK2 des Temps modernes distribué par les Warner Brothers, ainsi que dans la collection Criterion.
Postérité Dès sa sortie, le film devient un symbole. Il crée un court-circuit entre les « ciné-mobiles » et la figure de Charlie Chaplin. De nombreux posters de la campagne des ciné-mobiles utilisent l’image de Charlie Chaplin.
Le film est considéré comme un témoignage du point de vue politique et esthétique.
Il inspirera des générations de réalisateurs cubains. Dans Comme pour la première fois (Like for the first time), un documentaire récent sur le cinéma mobile au début des années 2000, Waldo Ramirez rend hommage à Por primera vez. Le film intègre des clichés et la musique du film original, commence et se termine par une dédicace à Cortázar.
Notes et références
Liens externes
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