Les (neutre pluriel du latin , « dépouille, butin »), également appelés remplois ou réemplois, désignent la réutilisation de matériaux (notamment des colonnes, des chapiteaux et des plaques de marbre) ainsi que d’œuvres d’art de monuments déjà existants comme matériaux de construction dans un nouvel édifice soit pour des raisons idéologiques, soit pour des considérations purement économiques. De façon plus large, ce phénomène d’appropriation désigne également l’utilisation d’œuvres d’art ou de pièces de monuments étrangers prises à l’ennemi pour embellir la ville du vainqueur en les intégrant dans de nouveaux ensembles.

Les spolia : réemploi économique ou appropriation culturelle ?

De nombreuses raisons peuvent expliquer la réutilisation de matériaux : aux motifs économiques et militaires se sont ajoutés des motifs idéologiques, esthétiques ou apotropaïquesVisant à conjurer le mauvais sort ou à détourner les influences maléfiques. ces derniers supplantant les premiers au cours des siècles, surtout lorsque les républiques italiennes d’Amalfi, Salerne, Gênes, Pise et Venise aux et utiliseront les spolia pour illustrer leur puissance commerciale aussi bien que leur supériorité militaire.

La principale raison de la réutilisation de matériaux anciens dans la construction de nouveaux édifices fut au départ d’ordre économique et militaire. Si au début de l’Empire romain peu de cités étaient fortifiées, les choses changeront avec l’extension de l’empire et les batailles incessantes avec de nouveaux adversaires : ainsi, à la fin du près de cent quatre-vingt cités possédaient des fortifications. Pour les construire, il était possible en temps de paix d’aller chercher au loin de nouveaux blocs de pierre et de les tailler sur place, mais en temps de guerre (par exemple, lors des invasions de la Gaule au ) le réemploi de matériaux existant dans un environnement proche permettait de gagner du temps. Les bornes kilométriques et les pierres tombales étaient alors réutilisées telles quelles et on n’hésitait pas à démolir d’importants édifices publics pour en réutiliser les pierres, comme ce fut le cas à Sens pour les bains publics, à Beauvais où fut réutilisé le temple du Mont Capron, de même que des parties d’amphithéâtres à Paris, Metz et SoissonsGreenhalgh (1989), chap. 4 : « Town walls and re-used antiquities »). Une chronique du mentionne que la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle fut construite avec des pierres provenant des murs de VerdunKinney (2006) .

On a aussi expliqué la multiplication des spolia dans des édifices construits depuis Constantin par la situation économique déclinante de l’Empire romain. Effectivement, la production de nouveaux chapiteaux et colonnes diminua considérablement à partir du . La production de porphyre rouge semble avoir cessé en 450 et la plupart des carrières de marbre paraissent avoir été abandonnées au ou Mango (1978) . Toutefois, la réutilisation d’éléments anciens dans de nouveaux édifices de prestige n’avait pas seulement des raisons économiques puisqu’elle n’allait pas sans frais additionnels. Les différents éléments devaient être trouvés, réunis, transportés et adaptés à leur nouvelle utilisation. À la construction de colonnes et chapiteaux à l’endroit où devait être érigé le nouvel édifice, se substituèrent des dépôts où l’on regroupa les anciens matériaux et où on leur donnait la forme voulue avant leur envoi vers leur nouvelle destination. Deux des premiers édifices à utiliser abondamment les spolia sont l’Arc de Constantin (315) et la basilique Saint-Jean-de-Latran (vers 312-313) construits à Rome sur ordre de Constantin. On y constate une utilisation voulue des anciens matériaux et leur disposition selon une volonté trahissant une nouvelle esthétique. De fait, dans les textes relatifs à la réutilisation de matériauxVoir par exemple le Codex Theodosius, 15.1. : « Travaux publics », « De aedificis publicis » ; Leges novellae ad Theodosianum pertinentes, Nov. IV, 161; Cassiodorius, Variarum libri XII lire en ligne. le terme « spolia » n’est guère utilisé ; on emploie plutôt l’expression « rediviva saxa » (litt : les pierres ayant une nouvelle vie), suggérant un intérêt conscient pour faire revivre l’histoire dans la réalité contemporaine de l’époqueHansen (2003) « 1.1. Prélude », .

De même, près de cinq cents ans plus tard, selon Éginhard, Charlemagne (empereur 800 – 814) aurait fait venir des colonnes de marbre de porphyre et de granit de Rome et de Ravenne pour les incorporer dans sa chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle afin de donner à celle-ci, comme symbole de l’empire renouvelé, des liens concrets avec l’ancien Empire romainKinney (2006) « Poussé par sa dévotion il bâtit à Aix-la-Chapelle une basilique d'une grande beauté, l'enrichit d'or, d'argent, et de magnifiques candélabres, l'orna de portes et de grilles de bronze massif, et fit venir pour sa construction, de Ravenne et de Rome, les colonnes et les marbres qu'il ne pouvait tirer d'aucun autre endroit. » ().. Des éléments architecturaux ou sculpturaux faisant partie des « dépouilles » apportées des campagnes militaires et incorporés dans de nouveaux édifices soulignaient, en embellissant la capitale, la victoire remportée sur les ennemis et la supériorité de la culture du vainqueur.

Enfin, les spolia pouvaient jouer un rôle apotropaïque, c’est-à-dire tendant à conjurer le mauvais sort et à détourner les influences maléfiques. C’est ainsi, par exemple, que Clive Foss interprète l’ajout de croix au sur les murs des temples de Rome et d’Auguste à Ankara (anciennement Ancyre). Selon l’historien, il s’agissait d’éloigner les daimones qui auraient pu être restés dans les pierres de ces anciens édifices païensFoss (1977) . Le christianisme adoptait et adaptait ainsi une pratique d’usage courant dans le monde pré-chrétien. Liz James note que des statues placées sur le côté et faisant face à l’extérieur furent incorporées avec soin dans les murs de la ville d’Ankara au . Dans cet exemple, comme dans des exemples similaires trouvés à Milet, Sarde, et Pergame, on tentait, en renversant la statue « de placer celle-ci sous son propre contrôle et d’acquérir la force du dieu rival pour son propre bénéfice »James (1996) . C’est peut-être également dans cette perspective que les deux têtes de méduses servant de point d’appui à des colonnes dans la citerne basilique construite sous Justinien sont, l’une renversée, l’autre sur le côté.

Historique

En latin classique, le terme « spolium » (dont nous est resté le verbe « spolier ») désignait littéralement la peau ou le cuir pris sur un animal. Le pluriel « spolia » était utilisé pour désigner la prise violente de quelque chose, comme typiquement le butin de guerre. Cicéron par exemple utilise le terme pour décrire comment Verres dépouilla la Sicile de ses antiquitésHansen (2003) .

Dans l’Antiquité

Thucydide nous donne un premier exemple de réutilisation à des fins militaires et pour des raisons d’urgence lorsqu’il explique comment les Athéniens rebâtirent leur ville après la retraite des Perses en 479 av. J.-C. :

Le réemploi des matériaux de construction allait de soi à une époque où ces matériaux étaient non seulement chers mais également rares. On réemployait volontiers les matériaux d’édifices en ruines ou délaissés par les précédents occupants dans la construction de nouveaux édifices. Ce fut le cas des ruines des villes de Tralleis, antique capitale de la Cari (aujourd’hui au sud-ouest de la Turquie) détruite par un tremblement de terre en 26 av. J.-C., qui furent réutilisées lors de la reconstruction de la ville sous César Auguste. À Istanbul, la citerne basilique appelée aujourd’hui Yerebatan Sarnıcı, construite par l’empereur Justinien après la sédition de Nikè en 532, est soutenue par 12 rangées de 28 colonnes en marbre, soit un total de 336 colonnes, nombre d’entre elles surmontées de chapiteaux d'ordre corinthien venant d’anciens édifices, et deux d'entre elles possèdent une base faite d'un bloc en remploi, présentant une tête de Méduse sculptée mais posées l’une à l’envers, l’autre sur le côté Kazdhan (1991) « Cisterns », vol. 1, .

Aux motifs utilitaires pouvaient déjà s’ajouter d’autres motifs. C’est ainsi que le temple d’Apollon Sosias construit à Rome au av. J.-C. contient des spolia du incorporés manifestement comme un rappel historique d’une période antérieureGreenhalgh (1999) .

À cette période, particulièrement en Afrique du Nord et en Asie mineure, les guerres perpétuelles de l’Empire romain contre divers ennemis firent en sorte que nombre de murailles de villes reconstruites le furent à partir des ruines des mêmes villes préalablement abandonnées. Justinien, entre autres, que Procope qualifie de remarquable bâtisseur, fut peut-être autant un « rénovateur » qu’un « bâtisseur » et nul doute que les murs de villes comme Kertsch (en Crimée) et Sébastopol le furent à partir des ruines des mêmes villes abandonnées précédemmentGreenhalgh (1999) .

Au cours de l’Antiquité tardive, l’utilisation de spolia venant de temples païens célébra le triomphe du christianisme. Ainsi, les auteurs de la « Vie de Porphyrios de Gaza » voient dans le réemploi des marbres du temple de Zeus Marnas de Gaza, pour en faire le sol de la nouvelle cathédrale, le symbole du christianisme foulant aux pieds le paganismeKazdhan (1991) « spolia », vol. 3, .. Dans le cas de cette dernière cathédrale, construite de 402 à 407, la majorité de la population (plusieurs milliers d’habitants) était encore païenne, la communauté chrétienne ne comptant que . Le plan de la nouvelle église fut l’objet d’une controverse, certains voulant conserver le plan de l’ancien temple, d’autres se refusant à garder un vestige de paganisme. La question fut tranchée par l’impératrice Eudoxie elle-même, qui décida que l’église devrait avoir un plan cruciforme; l’année suivante l’impératrice fit parvenir trente-deux colonnes de marbre de Caryste provenant d’Eubée, lesquelles durent être intégrée à la construction alors que la partie inférieure des murs étaient déjà construitsMango (1978) .

Moyen Âge et Renaissance en Europe

Avec l’art roman, les spolia furent utilisées de façon planifiée. Certaines églises présentent ainsi des portails empruntés à des époques antérieures, comme à Aix-la-Chapelle et Ravensburg en Allemagne, en Toscane en Italie, ou à Perpignan ou Romainmôtier en France. La cathédrale de Syracuse incorpore des colonnes provenant d’un temple grec antérieur construit au même endroit. Les colonnes de la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle proviennent de Ravenne. À Aix-en-Provence, le château des comtes de Provence intègre deux tours provenant des ruines de la porte monumentale de la voie vers Rome (tours du Trésor et du Chaperon) ainsi qu’une autre ruine qui devait être un mausolée, car des urnes funéraires y furent trouvées. Un cas extrême est, au , celui de la casa dei Crescenzi, à Rome : sa structure incorpore de nombreux morceaux hétéroclites provenant du Forum romain tout proche, ce que le constructeur justifie, sur une plaque apposée en façade, par le « désir de rénover l'antique parure de Rome »..

Le remploi était également pratiqué au Moyen Âge dans des œuvres d'orfèvrerie. Dans la à Cologne, la tête du Christ, en lapis-lazuli de couleur bleue, est en réalité un portrait antique, peut-être de Livie, épouse d'Auguste. Le remploi d'un camée représentant Auguste dans la croix de Lothaire a fait l'objet d'interprétations diverses : réinterprétation en tant que tête du Christ par le procédé dit d', représentation du donateur, allusion au rôle du Christ comme roi du Ciel.

Les pièces de monnaie anciennes furent également reconverties en bijoux de toutes sortes. L’art mérovingien entre autres montre de nombreux exemples de pendentifs, médaillons et bagues surtout à partir du coutume qui s’étendit jusqu’au Greenhalgh (1989), chap. XI, « Portable works of art ».