La campagne de Julien en Perse est une expédition militaire romaine contre l'Empire perse sassanide menée en 363 par l'empereur Julien. Si le début de la campagne est favorable aux Romains, elle tourne au désastre après la mort de l'empereur sur le champ de bataille. Le roi des rois sassanide Chapour II impose des conditions de paix très dures au successeur de Julien.

Si d'un point de vue militaire et géopolitique, ce conflit n'est que l'une des nombreuses péripéties ponctuant les guerres perso-romaines, il a une importance cruciale sur le plan de l'histoire religieuse : la mort de Julien signe la fin des espoirs d'une restauration polythéiste au sein de l'Empire romain et la victoire définitive des chrétiens. Côté perse, la victoire de Chapour II est totale : elle assoit son autorité politique et religieuse, en tant que champion du zoroastrisme face aux hérésies et aux chrétiens. L'Arménie bascule durablement dans l'orbite perse.

Sources et historiographie Les chroniques perses contemporaines des événements ont été perdues. Les historiens disposent de l'Histoire des prophètes et des rois de l'exégète arabe Tabari qui a eu accès à ces sources primaires. Mais il les a traduites et retranscrites plus de cinq siècles plus tard, dans un contexte culturel et religieux complètement différent. Son Histoire est donc difficile à utiliser. L'archéologie, l'épigraphie et la numismatique donnent un éclairage utile sur la période à travers des reliefs, des pièces de monnaie et des sceaux imprimés sur l'argile... redresse=1.5|vignette|Sur ce haut-relief, Chapour II I(au centre) par Ahura Mazda (à droite) avec la bénédiction du dieu Mithra (à gauche). Chapour II et Ahura Mazda piétinent le cadavre de Julien.|alt=Relief taillé dans le roc. Les sources écrites, en grec ou en latin, sont bien plus abondantes et diverses côté romain. Plusieurs grandes figures intellectuelles romaines ont connu Julien de son vivant et leurs témoignages sont précieux. Le rhéteur Libanios a entretenu une correspondance avec l'empereur bien avant son accession au pouvoir et il a rédigé un Éloge funèbre de Julien. Il voit en lui un ami des lettres, un roi-philosophe et un champion du polythéisme persécuté par les chrétiens. Ses écrits sont donc très partisans, voire hagiographiques. À l'inverse, le théologien, évêque et père de l'Église Grégoire de Nazianze, qui a bien connu Julien puisqu'il a étudié à ses côtés à l'Académie d'Athènes, le détestait : il le voit comme un apostat démoniaque, doublé d'un dirigeant incapable. Ce qu'il rapporte de la campagne est donc uniquement à charge contre l'empereur. Les écrits du haut fonctionnaire Eutrope sont plus factuels : il a participé à la campagne et son Abrégé de l'histoire romaine est paru seulement six ans après les événements. C'est l'officier et historien Ammien Marcellin qui nous livre le meilleur témoignage. Certes il n'est pas objectif (notion d'ailleurs anachronique) puisqu'il est polythéiste comme Julien et qu'il a fait carrière sous ses ordres, mais il garde un esprit critique. Surtout, il connaît bien les vicissitudes militaires, la politique, la diplomatie, la tactique, la logistique et les Perses qu'il a déjà combattus lorsqu'il servait dans l'armée de Constance..

Aux origines du conflit Guerres perso-romaines

Le conflit de 363 s'inscrit dans une histoire longue : le fondateur de la dynastie perse des Sassanides, Ardachir , au début du siècle précédent, a supplanté ses suzerains, les Parthes, qui étaient déjà en guerre contre les Romains depuis le L'idéologie sassanide se réclame de l'héritage perse achéménide dont le pouvoir s'étendait jusqu'à la Méditerranée et comprenait de nombreux territoires désormais occupés par les Romains. Ceux-ci se retrouvent dans ce schéma car ils se veulent les continuateurs des Grecs, dont la langue domine la partie orientale de l'empire et est parlée par les derniers empereurs. La mémoire des faits d'armes, réels ou légendaires, est très présente dans les esprits, aussi bien du côté perse que du côté romain..

Au Nord, le royaume d'Arménie est rapidement la cible des Perses. Ils souhaitent à la fois éliminer ses souverains d'ascendance parthe mais aussi rétablir le zoroastrisme qui a été abandonné par l'État arménien au profit du christianisme.. Le zoroastrisme est une religion polythéiste, avec ses grands dieux Ahura Mazda, dieu du ciel, Anahita, déesse guerrière et de la fécondité et Mithra, dieu du soleil et de la justiceMithra est un dieu également adoré par les polythéistes romains, en particulier dans les légions de l'Ouest et par Julien lui-même.. Les Sassanides fondent leur pouvoir sur cette religion, ils y ajoutent une dimension dualiste de combat entre le Bien et le Mal, et leur dynastie se veut directement liée aux volontés divines..

Les deux empires sont de forces égales et les guerres féroces qu'ils se sont menées ont tourné tour à tour à l'avantage de l'un ou de l'autre : successeur d'Ardachir, Chapour prend de nombreuses villes romaines, dont il déporte la population, et surtout, humiliation pour les Romains, il capture Valérien en 260. Ce sont ensuite les Romains qui reprennent l'avantage, Carus prend et pille la capitale perse, Ctésiphon, en 283. Les coempereurs Galère et Dioclétien vainquent ensuite les Perses et leur imposent la paix de Nisibe : la suzeraineté romaine sur l'Arménie est reconnue, les Perses doivent céder les Provinces transtigritanes, gérées par des satrapes arméniens sous l'autorité de Rome. C'est cette trêve de plusieurs décennies que Chapour II remet en cause en 337..

Une guerre de souverains Presque tout sépare le shahanshah Chapour II et l'imperator Julien : né roi, le Perse de , très expérimenté et prudent, mène les armées d'une main de fer mais s'appuie sur ses généraux et, à aucun moment durant la campagne, ne s'approche du champ de bataille. Le Romain de n'était pas destiné à revêtir la pourpre, il n'est empereur que depuis deux ans, il décide de tout, prend tous les risques et n'hésite pas à prendre part aux combats pour galvaniser ses troupes. Mais ils ont en commun une grande foi et une forte confiance en eux, grâce à leurs victoires passées. Tous deux souhaitent cette guerre pour des raisons de politique extérieure et intérieure..

Chapour II alt=Sur cette pièce de monnaie, le roi perse est représenté avec une couronne de laquelle dépasse la coiffure royale traditionnelle, le korymbos.|vignette|Chapour II, sur un drachme d'argent.

Fils de Hormizd II, Chapour est devenu roi à la suite d'un coup d’État de nobles et du haut clergé zoroastrien qui ont exécuté, emprisonné ou exilé ses frères adultes. En 325 et à l'âge de , les régents lui laissent prendre la tête de l'armée pour mettre fin aux raids arabes sur l'empire, ce qu'il accomplit avec succès. Pendant le règne de Constantin, Chapour prend l'offensive, il tente par trois fois, en vain, d'assiéger Nisibe. Il ne cible pas cette cité par hasard, il souhaite effacer l'affront du traité conclu lors de la paix de Nisibe : son grand-père avait dû concéder de nombreux territoires et avantages aux Romains. Cependant l'efficace le met en échec. Constantin puis Constance II ne parviennent pas à mettre fin aux incursions perses..

Au-delà de la revanche, du butin et de l'extension territoriale, les buts de guerre de Chapour sont aussi religieux. Au nord, les royaumes d'Arménie et d'Ibérie balancent entre l'influence des deux mondesL'Est de la Géorgie actuelle.. Au siècle précédent, les Sassanides avaient obtenu que le zoroastrisme devienne religion d’État, sur leur modèle. Mais en 301 pour les Arméniens et en 337 pour les Ibères, ils optent officiellement pour le christianisme. Les zoroastriens conservent cependant des soutiens dans la population et parmi les notables. En restaurant l'ordre d'Ahura Mazda, Chapour s'en fait le champion et du même coup raffermit son autorité et son prestige au sein même de son empire..

En 359, Chapour assemble une grande armée et assiège durant 73 jours la cité fortifiée d'Amida, défendue par plusieurs légions. Le roi des rois mène le siège en personne. Ammien Marcellin, une des principales sources pour la campagne de Julien, fait partie des défenseurs. Amida est prise et mise à sac, sa population est déportée à l'intérieur de l'empire. L'année suivante, plusieurs forteresses romaines tombent. Les Perses prennent l'avantage..

Julien vignette|Julien, sur une monnaie de bronze d'Antioche, 360-363.|alt=Sur cette pièce de monnaie, l'empereur romain porte la barbe des philosophes et un bandeau royal. Constance II a parfaitement conscience du danger perse. Il recrute massivement des troupes, prépare des points de ravitaillement en vue d'une contre-offensive et stocke vivres et armes dans la ville d'Antioche, en vue d'en faire la base des opérations. Il a un but secondaire : se prémunir contre une éventuelle trahison de son CésarÀ cette époque, César est une fonction correspondant à une sorte d'empereur-adjoint., son cousin Julien. Paradoxalement, c'est cette défiance qui provoque le soulèvement des troupes de celui-ci, lorsque Constance demande que plusieurs légions quittent la Gaule pour le rejoindre sur le front perse. La guerre civile n'a pas lieu car Constance meurt de fièvres le , désignant Julien comme son successeur..

Né en 331, Julien a vu sa famille assassinée par Constance II en 337 à la mort de son oncle Constantin. Âgé alors de , il est épargné avec son demi-frère Gallus et reçoit une éducation littéraire classique et chrétienne en Asie mineure. Durant sa jeunesse, il poursuit des études de philosophie à Athènes et se rapproche des milieux païens.

En 355, à sa grande surprise, il est rappelé à la cour et reçoit le titre de César de Constance II, avec pour mission d'assurer la défense de la Gaule contre les Alamans. Il remporte au cours des années suivantes plusieurs succès militaires. Il devient très populaire parmi ses troupes, entre autres grâce à son train de vie , qui le rapproche à la fois de l'idéal philosophique dont il se réclame et de la vie de camp des soldats. En 360, il reçoit l'ordre de Constance II de lui envoyer deux de ses légions en renfort sur les frontières perse et danubienne. Julien refuse et est proclamé empereur à Lutèce par ses troupes. La mort de Constance l'année suivante fait de lui le souverain unique de l'empire romain.

Il assume alors avoir abandonné le christianisme pour revenir aux dieux traditionnels. Il relance leurs cultes, favorise les fonctionnaires polythéistes, sans pour autant persécuter les chrétiens, qui restent nombreux dans son administration.

La situation de Julien est paradoxale : il a enchaîné les succès, tantôt grâce à ses talents de chef, tantôt grâce à un heureux concours de circonstances, ce qui prouve aux yeux des Romains que la providence et la fortune sont avec lui. Les polythéistes exultent, leurs croyances sont à nouveau au cœur de l'empire et l'empereur leur apparaît comme un roi-philosophe et leur sauveur. Dans l'armée, le retour des sacrifices est populaire car les soldats sont les premiers bénéficiaires de la viande des animaux dédiés aux dieux. C'est particulièrement le cas chez les soldats issus des légions du Rhin qui vouent un culte à Mithra. C'est moins évident chez les soldats issus de l'ancienne armée de Constance II, qui comptent de nombreux chrétiens. À l'échelle de l'empire, ceux-ci oscillent entre la réprobation attentiste et la haine ouverte, les religieux voyant Julien au mieux comme un fou, au pire comme un suppôt des forces démoniaques..

Julien a besoin d'une grande victoire pour souder son empire contre un ennemi commun et prouver que les dieux sont avec lui. Il est poussé en ce sens par certains conseillers mystiques, comme le philosophe et mage Maxime d'Éphèse, qui le présente comme un nouveau Marc Aurèle, l'empereur philosophe qui avait pris Ctésiphon, et même un nouvel Alexandre le Grand, qui avait détruit l'empire perse..