La purge LGBT est une série de discriminations et de congédiements de travailleurs de la fonction publique canadienne, de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et des Forces armées canadienne en raison de leur homosexualité présumée au Canada pendant la guerre froide.

Au début de la guerre froide, la surveillance accrue et l'ingérence de l'Union soviétique amènent le gouvernement et l'armée canadienne à s'inquiéter de la loyauté de leurs employés. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, la Gendarmerie royale du Canada est chargée d'enquêter sur la loyauté et plus tard sur la fiabilité de caractère des fonctionnaires et des membres des Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien décrète que l'homosexualité est un « défaut de caractère » et un risque pour la sécurité nationale parce que les homosexuels pouvaient être des cibles potentielles de chantage de la part des Soviétiques. En réponse aux préoccupations du gouvernement canadien et de l'armée, la GRC lance une purge pour enquêter et cibler l'homosexualité dans les domaines de la main-d'œuvre canadienne jugés primordiaux pour la sécurité nationale.

La purge LGBT est caractérisée par l'intensité de ses enquêtes, le personnel de sécurité utilisant souvent des tactiques d'interrogation extrêmement intrusives et des dispositifs pseudo-scientifiques tels que la Fruit Machine. Les concernés étant souvent contraints à des aveux ou obligés d'espionner leurs collègues. De nombreux homosexuels ont perdu leur habilitation de sécurité et ont été rétrogradés ou licenciés.

En , le gouvernement fédéral a reconnu que la discrimination sur la base de l'orientation sexuelle ne pouvait être justifiée en vertu de l'article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés. Le premier ministre Justin Trudeau a officiellement présenté ses excuses en pour ces politiques discriminatoires et a garanti un règlement de 145 millions de dollars aux Canadiens touchés.

Contexte

L'Affaire Gouzenko et l'espionnage soviétique Les questions de loyauté au sein de la fonction publique commencent à préoccuper le gouvernement canadien en 1945 après la défection du chiffreur soviétique Igor Gouzenko. Les détails de la défection ont révélé que l'Union soviétique disposait d'un vaste réseau d'espionnage au Canada qui compromettait la fonction publique canadienne, l'armée et le Conseil national de recherches. À la suite de la défection, le gouvernement canadien lance la Commission royale Kellock-Taschereau en 1946. L'affaire révèle que de nombreux employés du gouvernement ont trahi le gouvernement. En réponse à la Commission, le gouvernement crée un nouveau comité au sein du Conseil privé composé de hauts fonctionnaires et de membres de la GRC chargés de superviser la sécurité au sein de la fonction publique et d'enquêter sur les fonctionnaires dont la loyauté semble douteuse.

Premières enquêtes et remise en question de la loyauté politique À partir de 1948, plusieurs directives du cabinet sont envoyées par le comité demandant à la GRC d'enquêter sur la loyauté des fonctionnaires au moyen de vérification de dossiers et d'enquêtes sur le terrain. Les fonctionnaires fédéraux ciblés pour enquête sont ceux que l'on soupçonne d'entretenir des « associations politiques subversives », par exemple, d'avoir des liens avec des organisations communistes ou fascistes.

Fiabilité de caractère dans les enquêtes vignette|Le Premier ministre John Diefenbaker. Au cours des années 1950, le Conseil privé modifie les critères nécessaires pour que les fonctionnaires conservent ou maintiennent leur cote de sécurité : en plus de devoir prouver leur loyauté, les fonctionnaires doivent pouvoir prouver leur fiabilité de caractère.

La directive du cabinet introduisant ces nouveaux critères décrit une personne non fiable comme quelqu'un ayant « des défauts de caractère qui peuvent conduire à l'indiscrétion ou à la malhonnêteté ou qui peuvent faire l'objet de chantage». En réponse aux nouveaux critères, la Direction de la sécurité et du renseignement créé la subdivision appelée « Faiblesse de caractère » en 1956.Les employés ne répondant pas à ces nouveaux critères perdraient leur cote de sécurité et ne pourraient plus avoir accès aux informations classifiées, de sorte qu'ils perdraient leur emploi, seraient rétrogradés ou ne seraient tout simplement pas embauchés.

Sont d'abord incluses dans cette catégorie des personnes adultères ou alcooliques ; puis les gays et lesbiennes sont ajoutées à la liste personnes jugées influençables, donc plus susceptibles que d'autres, aux yeux de la Gendarmerie royale, d'être enrôlées par des agents soviétiques. Une autre justification alléguée pour ce classement est que les personnes qui ont des activités clandestines (liaison sexuelle, boisson) peuvent subir un chantage de la part d'agents soviétiques, qui les menaceront de trahir leur secret, et qu'elles sont donc plus susceptibles que d'autres de céder. L'homosexualité est considérée à l'époque comme une infraction criminelle, et le licenciement en raison de l'orientation sexuelle est alors une action légale.

Dans les premiers temps, le premier ministre John Diefenbaker questionne la pertinence de ces nouveaux critères, doutant qu'une personne reconnue comme ayant une faiblesse de caractère doive subir les mêmes conséquences qu'une personne jugée déloyale.

L'homosexualité comme défaut de caractère En réponse aux préoccupations du premier ministre Diefenbaker sur ces nouveaux critères, le comité de sécurité se doit de définir ce qui peut être considéré comme un défaut de caractère. Il met immédiatement l'accent sur l'homosexualité.

La première étude sur la question a été rédigée par Paul Frazer, membre du comité de sécurité. Il explique, dans son rapport, que l'homosexualité n'est pas un défaut de caractère et que, contrairement aux clichés venant du Royaume-Uni et des États-Unis, l'homosexualité n'est pas une menace.

Le comité de sécurité dont il fait partie rejette son rapport et réitère que l'homosexualité est bel et bien un défaut de caractère. D.F. Wall, également issu de ce comité de sécurité, publie une autre étude sur la question, où il décrit l'homosexualité comme une menace, qualifiant ceux qui en sont soupçonnés de personnes comme non dignes de confiance.

Le panel du comité accepte le rapport de D.F. Wall, et intègre ainsi officiellement l'homosexualité à la liste des défauts de caractère, bien que ce « défaut » diffère des autres, car il ne nécessite pas de preuve physique.

Influence américaine

Les actions du gouvernement canadien à l'égard de l'homosexualité ont été profondément influencées par la promulgation de certaines politiques aux États-Unis, p.132. Estimant nécessaire d'apaiser les intérêts de sécurité de leur voisin du sud, le gouvernement fédéral canadien adopte des politiques identiques aux Américains visant à éradiquer les employés homosexuels, allant bien au-delà des préoccupations liées à la sécurité interne.

Les informations et critères de détection des homosexuels issus de la communauté psychiatrique américaine ont encore renforcé l'influence des États-Unis sur la Purge LGBT. La décision de cibler ceux considérés comme ayant une « faiblesse de caractère » ou présentant des traits homosexuels a été motivée par la Purge LGBT effectuée États-Unis, alors que « les homosexuels » n'étaient pas jugés aptes à occuper un emploi au sein du gouvernement fédéral en raison de leur « dégradation mentale » et des activités « immorales » qu'ils pratiquaient, les rendant naturellement peu fiables. »

Ainsi, le Canada a suivi les traces des États-Unis dans le resserrement de la sécurité nationale, justifiant ses actions par le fait qu'elles le rapprochaient de ses alliés. Les alliances internationales du Canada exigent en effet qu'il soit en mesure d'assurer à ses alliés, avec lesquels il participe à des arrangements de défense communs, qu'il dispose d'un système solide de sécurité intérieure. Autrement, les pays alliés au Canada n'auraient plus confié d'informations secrètes aux fonctionnaires et aux dirigeants politiques canadiens en l'absence de structures et de procédures efficaces pour détecter et prévenir l'espionnage étranger.

Purge sous la Gendarmerie royale du Canada La GRC entame une purge pour enquêter sur et déceler l'homosexualité dans des secteurs de la main-d'œuvre canadienne jugés importants pour la sécurité nationale. La sexualité des travailleurs du gouvernement, de la GRC et des Forces armées canadiennes devient la principale préoccupation de la GRC à la fin des années 1950.

S'il s'avérait, après une intense série d'enquêtes, qu'une personne était homosexuelle, elle perdait son habilitation de sécurité, était rétrogradée ou perdait complètement son emploi.

L'homosexualité devient ainsi la principale cause d'enquêtes internes, la fonction publique se voyant confrontée à un nombre tellement important d'accusations que la GRC a du mal à suivre. En effet, des milliers d'employés feront l'objet d'enquêtes et seront licenciés pour soupçon d'homosexualité lors de cette purge, le chef de la GRC, William Kelly, se serait d'ailleurs vanté de l'ampleur de cette opération lors d'une conférence sur la sécurité du Commonwealth en .

Opérations de surveillance Pendant la guerre froide, la sous-division appelée « Faiblesse de caractère » de Direction de la sécurité et du renseignement de la GRC avait pour tâche d'éradiquer les hommes et les femmes homosexuels travaillant pour le gouvernement. En 1964‑1965, la Gendarmerie royale du Canada a établi des « dossiers » concernant la vie d'environ 6 000 employés LGBTQ, surtout des gays. En 1966, le nombre de dossiers passe à et en 1967‑1968, à . Bien que l'objectif ultime était de trouver des homosexuels travaillant pour la fonction publique, la surveillance ne se limitait pas qu'aux employés du gouvernement : la liste incluait également le grand public, qui représentait d'ailleurs la majorité des noms présents sur la liste.

Cette chasse aux homosexuels, ciblant des citoyens ordinaires, s'effectuait par des agents de la GRC sous couverture dans des bars et des parcs fréquentés par les homosexuels. Les agents procédaient en photographiant les concernés, cachés derrière un journal. Ils arrêtaient ensuite les personnes ciblées lorsque des raids étaient prévus. Lors d'interrogatoires, on demandait aux personnes accusées les noms de tous les homosexuels qu'ils connaissaient en échange de l'abandon des charges.

Les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et des ambassades canadiennes dans le monde sont particulièrement touchés par ces opérations d'espionnage et de purge. L'armée, avant même la Guerre froide, éliminait les homosexuels de ses rangs, les jugeant inaptes au service ; elle poursuit plus activement ses purges pendant la Guerre froide, et demande aux militaires considérés de suspects de « choisir » entre la démission et le jugement en cour martiale, qui conduirait à une exclusion pour cause d'indignité. L'armée a recours à ce type de méthode jusque dans les années 1980.

L'estimation du nombre de personnes atteintes par ces purges n'est pas établi avec certitude, les spécialistes de la question parlent de centaines de personnes, peut-être un millier pour la fonction publique (hors armée). À partir de la fin des années 1960, le nombre de licenciements baisse, en revanche, des fonctionnaires n'obtiennent pas l'avancement qu'ils auraient pu espérer et se voient refuser l'affectation à des postes sensibles en raison de leur orientation sexuelles supposée. Les discriminations ciblant les fonctionnaires LGBT se poursuivent au-delà des années 1960, jusqu'au début des années 1990. Ainsi, en 1973, selon le premier ministre Pierre Trudeau, « l’homosexualité présumée demeure l’un des facteurs pris en compte par le gouvernement avant de permettre à un employé du gouvernement fédéral d’avoir accès à documents classifiés ».