Alfredo Sánchez Bella (Tordesilos, 1916 - Madrid, 1999) était un juriste, diplomate, homme politique, essayiste, professeur d’histoire, journaliste et directeur de banque espagnol.
Phalangiste dans sa jeunesse, il participa à la Guerre civile dans le camp nationaliste, d’abord dans une unité combattante, puis comme responsable de la propagande. Pendant la phase nationale-catholique du franquisme (1945-1957), il se rallia à la démocratie chrétienne, rejoignit l’ANCdP et devint membre de l’Opus Dei. Tout en poursuivant une carrière universitaire comme professeur d’histoire contemporaine, il fut très actif dans des instituts d’études hispaniques, ce qui le qualifia (en dépit du tournant technocratique pris alors par le régime, au détriment de sa famille politique) pour une nomination comme ambassadeur en République dominicaine (1957-1959) et en Colombie (1960-1962). À ce titre, invoquant un passé partagé (« nous étions un seul monde et signifiions quelque chose sur la planète ») et une foi catholique commune, il postula une solidarité hispanique (que les échanges commerciaux devaient contribuer à cimenter) et se fit l’avocat d’une Communauté hispanique des nations, bloc géopolitique transatlantique devant permettre de contourner l’ostracisme international qui frappait alors le régime de Franco et de faire contrepoids à l’influence libérale et matérialiste des États-Unis, et être en même temps le complément (tout en la facilitant) de l’intégration de l’Espagne dans le Marché commun européen. Du reste, s’il avait pris son parti du tournant technocratique de 1957, il resta fidèle aux principes fondamentaux du franquisme (en ce compris l’idée corporatiste) et, devenu titulaire du portefeuille de l’Information et du Tourisme (1969-1973), appliqua avec rigueur les lois sur la presse. Après la transition démocratique, il allait figurer comme critique modéré du nouveau régime politique.
Biographie vignette|Rue baptisée du nom de Sánchez Bella à Tordesilos, son village natal. Jeunes années et Guerre civile Fils de propriétaires agricoles moyens établis à Tordesilos, bourg de campagne dans l’extrême est de Castille-la-Manche, Sánchez Bella obtint son baccalauréat dans un établissement d’enseignement secondaire à Valence, avant de se diplômer en droit et en philosophie et lettres à l’université de cette même ville, avec mention excellent.. Pendant ses années d’étudiant à Valence, c’est-à-dire sous la Seconde République, il exerça comme vice-président de la Fédération des étudiants catholiques et s’affilia à l’Action catholique valencienne, dont il devint un membre fort actif, parvenant à se hisser à la présidence des Jeunesses catholiques de Valence.
Pendant la Guerre civile, il fut incarcéré par les autorités républicaines dans la prison modèle (cárcel Modelo) de Valence. Après sa remise en liberté, il s’enrôla dans l’armée du Front populaire, mais avec le dessein de déserter et de rejoindre le camp insurgé. À partir de 1938, il combattit dans le dénommé Tercio Mola, première bandera (bataillon) de la Phalange, avant de rejoindre la Première Compagnie de radiodiffusion et de se voir confier, dans la suite du conflit, des missions de propagande à la tête de plusieurs journaux et de stations de radio.
Après la Guerre civile, il soutint une thèse de doctorat en histoire à l’université de Madrid. Il s’engagea également dans le journalisme et fut directeur des revues Libertas et Ánimos.
Parcours d’intellectuel catholique et carrière universitaire La Guerre civile terminée, Sánchez Bella travailla de 1940 à 1941 comme vice-secrétaire général du Conseil supérieur de la recherche scientifique (CSIC), alors nouvellement créé, ainsi que comme collaborateur à la Section hispanique de l’Institut d’études politiques de Madrid, et de 1941 à 1945 comme sous-directeur du Colegio Mayor Cisneros de l’université complutense, où il dirigeait la revue Cisneros.
Par ailleurs membre de l’Asociación Católica de Propagandistas (ANCdP) et de l’Opus Dei, Sánchez Bella occupa au fil des années les postes de secrétaire général de l’Organisation internationale des universitaires catholiques Pax Romana, de président des Jeunesses diocésaines d’Action catholique de Madrid, et de vice-secrétaire et de directeur de l’Institut de culture hispanique (1948-1956)..
Après avoir échoué en 1942 au concours pour la chaire d’histoire universelle moderne et contemporaine, il enseigna pendant une décennie à la Faculté des sciences politiques et économiques de Madrid, tout en officiant de 1946 à 1956 comme directeur de l’Institut de culture hispanique (dont il avait déjà été secrétaire général et sous-directeur) et en dirigeant Radio Valencia et Radio Levante. Il fonda les revues Mundo Hispánico et Cuadernos Hispanoamericanos, et devint finalement titulaire de la chaire d’histoire et des institutions du monde hispanique à la susnommée Faculté des sciences politiques et économiques.
Sánchez Bella cofonda en 1952 le Centre européen de documentation et d'information (CEDI), mouvement d’empreinte chrétienne et conservatrice œuvrant pour le fédéralisme européen, que présidait Otto de Habsbourg, prétendant attitré au trône impérial d’Autriche-Hongrie. Il s’agissait pour Sánchez Bella d’engager l’Espagne dans le processus de construction européenne, sans pour autant remettre en cause la substance idéologique de son régime politique. À partir de 1976, le CEDI eut à cœur, quoique sans succès, à s’ériger en une Internationale des Partis populaires.
Positionnement politique : national-catholicisme Le remaniement gouvernemental du marque le changement de cap de la politique économique et internationale du régime, qui bascula ainsi du national-catholicisme autarcique vers une gestion plus technocratique, couplée à une plus grande ouverture économique et internationale (aperturisme) de l’Espagne. Ce revirement se concrétisa par la nomination des technocrates Mariano Navarro Rubio à la tête du ministère des Finances, et d’Alberto Ullastres au Commerce, et aussi par l’éviction du propagandista Alberto Martín-Artajo aux Affaires étrangères, dont le départ entraîna pour le groupe démocrate-chrétien, auquel Sánchez Bella était lié, une notable perte d’influence au sommet de l’État. D’esprit pragmatique, Sánchez Bella se borna à regretter les erreurs commises par son camp politique tout en se proposant de les corriger à l’avenir et de prendre son parti des changements intervenus et des nouvelles circonstances par une collaboration loyale avec les nouveaux membres du gouvernement ; il réaffirma donc sa fidélité au régime et œuvra à approfondir l’institutionnalisation du système corporatiste qui avait alors ses faveurs.
Il prit acte de ce que l’objectif des nouvelles équipes technocrates était bien de perpétuer le régime traditionaliste de Franco, mais en s’appuyant désormais sur une meilleure efficacité de l’État et sur la modernisation économique, et en se référant à l’idée européenne pour arriver à leurs fins. Tout compte fait, Sánchez Bella avait une opinion favorable du nouveau cabinet ministériel, en tant qu’il ouvrait la possibilité de consolider le système politique par le biais d’un Mouvement devenu plus intégrateur, en même temps que par une réforme économique apte à le rendre plus fonctionnel, ce qui à son tour devait dans la suite permettre de consolider le régime dans la perspective de la restauration monarchique, prônée par Sánchez Bella comme solution de continuité. Le but était de parvenir à une imbrication efficace entre les plans économique et politique qui sous-tende des lignes d’action propres à pérenniser les principes fondamentaux du régime franquiste.
Activité diplomatique En 1957, Sánchez Bella fut désigné ambassadeur d’Espagne en République dominicaine et exerça cet office jusqu’en 1959, année où il alla rejoindre la délégation espagnole aux Nations unies. Il fut ensuite nommé ambassadeur en Colombie (1960), puis, en , ambassadeur à Rome, occupant ce dernier poste pendant sept ans (de 1962 à 1969), pour ainsi atteindre en 1969 un total de treize années vouées à des missions diplomatiques.
Vision d’une entité hispanique spécifique Grâce à ses attaches avec les milieux intellectuels catholiques en Amérique hispanique, Sánchez Bella fut en mesure de mener, de ses différents postes de décision, des actions diplomatiques sur le continent américain. Il s’engagea activement en faveur du projet, conçu par le ministère espagnol des Affaires étrangères, de mettre en place, de concert avec les États ibéro-américains, une Communauté hispanique des nations, dans le but de contourner le blocus diplomatique décrété en 1946 par l’ONU contre l’Espagne de Franco. Sa tentative d’intégrer l’Espagne dans la Zone latino-américaine de libre-échange à partir de 1957 s’inscrit dans le même effort pour atteindre cet objectif.
Au-delà, il s’agissait aussi d’ériger la Communauté hispanique de nations en un bloc capable de faire pendant à celui emmené par les États-Unis dans la sphère occidentale, en particulier après qu’eurent été conclus les accords de 1953 avec Washington. Si à l’origine, cette stratégie diplomatique avait été pensée pour déjouer l’ostracisme international contre l’Espagne, elle servirait dorénavant aussi à resserrer les liens avec l’Amérique latine en vue de la reconnaissance définitive du régime de Franco par les grandes puissances.
Sánchez Bella était persuadé que l’association avec l’Amérique hispanique pouvait, lors de pourparlers d’adhésion au Marché commun européen, renforcer la position et l’attrait de l’Espagne, comme pays apte à intermédier et à orienter les investissements européens en direction du vaste marché ibéro-américain. Ses différentes initiatives politiques et culturelles des deux côtés de l’Atlantique mettent en lumière l’intime connectivité qu’il y avait dans l’esprit de Sánchez Bella entre les dimensions historiques européiste et atlantiste de l’EspagneSelon les propres termes de Sánchez Bella :
Passage d’une missive datée de Ciudad Trujillo, , de l’ambassadeur Sánchez Bella au Directeur général de la politique extérieure à Madrid. Cité par .. Cette solution pourrait permettre à l’Espagne, selon Sánchez Bella, à la fois de garder le marché européen comme débouché de ses produits agricoles, et de ne pas risquer de compromettre l’expansion d’une industrie espagnole développée à partir de la fin des années 1940 à l’abri de mesures protectionnistes inspirées de la volonté d’indépendance économique par l’augmentation de la production sur un marché intérieur préservé. À la différence des technocrates au gouvernement, c’est à l’atout latinoaméricain que Sánchez Bella accordait la priorité, arguant que l’Espagne se reconnaissait davantage dans les structures culturelles du catholicisme, lesquelles auraient à régir un bloc géopolitique appelé à faire face, avec sa spécificité propre, à la vision du monde libérale telle que promue par les États-Unis et garantir ledit bloc de toute dérive vers la mentalité utilitaire et l’esprit mercantile d’origine anglosaxonne. Sánchez Bella proposa donc une batterie de mesures propres à amenuiser la puissante influence des États-Unis sur l’aire hispanique du continent américain, mais ne reçut qu’une faible écoute auprès de son ministère de tutelle, qui les considérait, pour certaines, difficilement réalisables, et privilégiait de toute façon le dialogue avec Washington et les pays européens alliés.