Palmire Louise Dumont née le et morte le , généralement connue sous le nom de Madame Palmyre ou Palmyre, est la gérante et propriétaire des deux premiers bars gays de Paris à la fin du : le bar lesbien La Souris et le . Elle est une figure emblématique de la création de la culture du Gai Paris à la Belle Époque.

Palmire Dumont naît à Béthune dans une famille ouvrière, liée de longue date à l'industrie brassicole. Sa famille s'installe à Lille, où elle travaille dans une usine textile jusqu'à l'âge d'environ vingt-deux ans. Après avoir quitté cette usine, elle a peut-être été une travailleuse du sexe, avant de s'installer à Paris vers 1880, où elle commence à gérer des restaurants et des bars. Son premier établissement se situe près de la place de l'Opéra. Vers 1897, Palmire Dumont prend la direction de La Souris qu'elle transforme en l'un des clubs les plus célèbres pour les lesbiennes et les riches mécènes. En 1909, elle ouvre le en face du Moulin Rouge. Ce bar prospère et s'agrandit sous sa direction.

Avec son bouledogue français, elle devient un des sujets vedettes dans des lithographies et des croquis de Henri de Toulouse-Lautrec. Les deux bars qu'elle gère accueillent des gays et des lesbiennes et sont fréquemment évoqués dans les enquêtes judiciaires et policières, ainsi que dans des publications littéraires et des mémoires. En tant qu'entrepreneure, elle embauche des artistes et organise des événements qui fournissent non seulement des divertissements et des emplois aux membres de la communauté LGBT, mais contribuent également à créer un tourisme dont profite l'économie parisienne. Le travail de Dumont en tant qu'entrepreneure joue un rôle déterminant dans l'histoire sociale des lesbiennes de Montmartre, et ses entreprises sont étudiées comme modèles pour comprendre la création et le développement d'entreprises lesbiennes et gays dans Paris.

Biographie Ses jeunes années Palmire Louise Dumont naît le à Béthune, en France. Elle est l'aînée des enfants de Louis Dumont et de Virginie (née Buissart). Elle vient d'un milieu ouvrier qui compte une longue lignée de taverniers et de brasseurs dont son père ouvrier dans une brasserie. Sa mère est couturière et ses deux parents savent signer de leurs noms. Après 1865, la famille s'installe à Lille, où Palmire Dumont commence à travailler dans une filature. Elle ne gagne que 18 sous par jour (équivalent à moins de 8 € en 2023), et plus tard dans la vie se souvient de sa pauvreté à cette époque. Elle cesse le travail à l'usine en 1877 ; certaines sources littéraires indiquent qu'elle a peut-être été une travailleuse du sexe pendant un certain temps.

Début de carrière à Paris En , Palmire Dumont arrive à Paris et devient, selon la biologiste américaine Donna Haraway, l'un des premiers membres du Club des propriétaires de bouledogues français, fondé cette année-làSelon la Société centrale canine, la fondation du premier club de propriétaires de bouledogues français, regroupant des propriétaires d'animaux de compagnie en France, serait un peu plus tardive et daterait de 1885. Son premier président, Charles Roger, est un éleveur qui fixe le premier standard de la race. Quelques années plus tard, le patron de presse américain James Gordon Bennett junior domicilié à Paris fonde sa propre association : la Réunion des amateurs de bouledogues français. Les deux clubs fusionnent en 1898, fondant le Club du bouledogue français.. L'homme de lettres Francis Carco, dans son livre Montmartre à vingt ans, relate que le premier bar géré par Palmire Dumont, à Paris, est situé rue Halévy près de la place de l'OpéraL'universitaire Leslie Choquette n'a pas été en mesure de trouver des documents immobiliers confirmant l'existence du bar, mais elle a trouvé des articles de journaux qui confirment que les bars lesbiens ont vu le jour près de l'Opéra de Paris avant d'apparaître à Montmartre.. Le critique d'art Émile Schaub-Koch et le poète Sylvain Bonmariage décrivent chacun une beuverie de trois mois en qui implique Palmire Dumont, la demi-mondaine Lucy Jourdan, l'artiste Henri de Toulouse-Lautrec et une autre amie, Armande Brazier (également connue sous le nom d'Armande la Borgne). Cette dernière exploitera plus tard le bar lesbien Le Hanneton à la Rue Pigalle. D'autres preuves que Toulouse-Lautrec et Dumont font connaissance au début de son séjour à Paris proviennent d'un portrait qu'il fait en 1892 et qui peut représenter Dumont.

La Souris Les bouges parisiens Si l'homosexualité est décriminalisée en France à la Révolution française, ses manifestations restent toutefois réprimées dans l'espace public, comme outrage à la pudeur, outrage aux bonnes mœurs, racolage ou exercice illégal de la prostitution. Par ailleurs, avec la loi du , l'ouverture d'un débit de boisson ne nécessite plus une autorisation, et peut être envisagée après une simple déclaration. L'assouplissement des restrictions du commerce de l'alcool, d'une part et les discriminations dont les personnes LGBT font l'objet dans l'espace public d'autre part entraînent leur regroupement dans le monde de la nuit et l'augmentation du nombre d'établissements gays et lesbiens dans le secteur du divertissement et de la restauration, en cette fin du . Certaines de ces brasseries et cabarets sont également impliquées dans la prostitution et quelques établissements visent une clientèle lesbienne. Un de ces établissements, La Souris, est située au 29, rue Bréda, à PigalleAu sens large du terme. Administrativement, la rue Henry-Monier est située dans le arrondissement de Paris, dans le quartier Saint-Georges. Cette rue débouche à l'une de ses extrémités sur la rue Notre-Dame de Lorette, à proximité de l'église éponyme, qui a donné son nom aux lorettes.. Dès 1890, elle est connue comme un lieu de rencontre lesbien. Jules Davray et d'autres auteurs ont noté que la clientèle considère cet établissement comme une seconde maison et s'exprime librement pendant son séjour. La brasserie change à plusieurs reprises de direction au cours des années 1890. En , Palmire Dumont loue La Souris avec un dénommé Floquet lorsque les anciens gérants, Dame Delbès et un dénommé Liot, cèdent l'établissementSelon Choquette, un rapport de police déposé en juin 1897 note que Palmire Dumont gérait l'espace et qu'elle était .. Le bail comprend la salle à manger de , une cuisine et une chambre à l'étage.

Contrairement à d'autres établissements lesbiens de l'époque, Palmire Dumont ne s'est pas appuyée sur la publicité pour faire connaître son commerce et sa brasserie n'est indiquée par aucune signalisation. Le restaurant devient néanmoins l'un des clubs préférés des lesbiennes et de clients fortunés. Selon Donna Haraway, sa gérante reçoit à l'occasion de réunions de propriétaires de bouledogues français des écrivains comme François Coppée, Léon Cladel, Natalie Clifford Barney, Colette et Renée Vivien, entre autres. Les bouledogues français deviennent, en effet, à la mode, comme animal de compagnie, parmi les lesbiennes et les femmes qui ne se conforment pas au rôle social de leur genre à Paris. Par la suite, la popularité de cette race grandit parmi les classes supérieures. Il s'agissait pour les écrivains modernistes et les lesbiennes d'une sorte de marqueur social, au même titre que le port du costume masculin et le cigare. Le rôle prescripteur de ces premiers propriétaires pour le bouledogue comme chien de compagnie est attesté par la Société centrale canine qui parle, pour sa part, de réunions hebdomadaires dans un cadre informel.

Au tournant du siècle, l'entreprise de Palmire Dumont est un passage obligé de la Tournée des Grands-Ducs, où des membres de la noblesse européenne et de la haute-bourgeoisie parisienne fréquentent des , dans un esprit de voyeurisme et d'encanaillement en transgressant les conventions sociales qui séparent habituellement les gens de la classe supérieure des pauvres. Des guides sont publiés par diverses maisons d'édition, donnant les emplacements des établissements qui s'adressent aux lesbiennes. L'historien de l'art californien Gerstle Mack, qui écrit en 1938 la première biographie en anglais de Toulouse-Lautrec, décrit l'endroit comme .

Toulouse-Lautrec, Palmire et Bouboule alt=Un menu de repas écrit à la main illustré par les dessins d'une souris et d'un bouledogue|vignette| Menu d'un dîner à La Souris du 31 juillet 1897, Toulouse-Lautrec. Le peintre Toulouse-Lautrec commence à fréquenter la Souris à peu près au moment où Dumont en devient la gérante. Ses dessins et croquis de Dumont, de son bouledogue Bouboule et d'autres clients de l'établissement, ainsi que la venue de ses amis à la brasserie, font du restaurant un lieu de rassemblement pour les artistes et intellectuels d'avant-garde. Il est également fréquenté par des prostituées, des femmes entretenues, des artistes et des clients qui souhaitent fumer, consommer de la morphine ou inhaler de l'éther, jouer ou regarder les divertissements proposés. Dès , Toulouse-Lautrec habite à proximité dans l'avenue Frochot. Le peintre organise un dîner pour ses amis à La Souris le . Pour cette occasion, il crée une lithographie de Bouboule et quelques souris pour la carte de menu. La lithographie est imprimée par le graveur parisien Henri Stern et le menu écrit à la main. Le dîner comprend de la truite saumonnée à la sauce au homard, du filet de bœuf portugaise, du chaud-froid de volaille, du jambon d'York en gelée, de la terrine de lièvre et une salade napolitaine suivis d'une bombe glacée et d'un dessert. alt=Esquisse d'un bouledogue français assis|vignette| Bouledogue de Palmire Dumont Bouboule, par Toulouse-Lautrec, 1897. Bouboule est souvent décrit comme indiscipliné et hostile : il mord ou urine sur les pieds de quiconque essaie de le caresser. Bien que sa maîtresse ait essayé de l'éduquer, Bouboule n'aime pas sa clientèle féminine, mais il est curieux et souvent dépeint par Toulouse-Lautrec comme un observateur indiscret.

Client régulier de La Souris (qu'il prononce « La Touris »), Toulouse-Lautrec y réalise divers croquis. On trouve dans le fonds du musée Toulouse-Lautrec, à Albi de nombreux croquis et peintures de Bouboule.. Parmi ses œuvres mettant en vedette Bouboule figurent Le Marchand de Marrons (1897), À La Souris : Madame Palmyre et son chien (1897), et vraisemblablement Le Cheval et le Chien à la pipe (1898), acquis par Otto Gerstenberg.

Agression et changement de direction En , les clientes du bar sont attaquées par plusieurs hommes mécontents que le bar leur soit interdit. Après une bagarre, Palmire Dumont appelle la police, qui arrête Manuel Louise et Auguste Robbe, les accusant de voies de fait. La police et les tribunaux se rangent du côté des femmes. Dans la plupart des cas, la police laisse les lesbiennes tranquilles à moins qu'elles ne s'affichent en public (Colette est une fois arrêtée pour un baiser sur scène avec son amante Mathilde de Morny, la marquise de Belbeuf, dite Missy).

L'historienne Leslie Choquette reconnait qu'il est possible que Palmire ait payé la protection policière. Malgré le succès de sa brasserie, elle quitte l'établissement en 1900, et a des démêlés avec la justice peu de temps après. Elle est arrêtée en pour interférence avec un policier et condamnée à une amende. Elle est également inquiétée en mai de la même année pour voies de fait sur une autre femme, mais l'affaire est classée sans suite faute de preuves suffisantes. La Souris est reprise jusqu'en 1916 par Louise Jost, qui avait autrefois travaillé au Hanneton, un autre bar lesbien.

Le Palmyr's Bar alt=Un couple de femmes danse dans un restaurant, au premier plan un chien assis les regarde. A l'arrière plan, un couple attablé face à face discute. Un Bouledogue est assis sagement entre eux et les écoute. Au comptoir du bar, deux hommes discutent.|vignette| Le Sémiramis-Bar, (pseudonyme du Palmyr's Bar), illustration d'Édouard Touraine, dessinateur de presse à La Vie parisienne pour un texte de Colette.|gauche